‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 39 sur 75 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

ON V INDIQUE I>ES BEMÈDES CONTRE LES OBSTACLES QUI NAISSENT DE i'AMOUR DES RICHESSES ET Ql'I EMPi-CUENT D'aRRIVER A -A PER- FECTION CHRÉTIENNE,

272. — Le moyen le plus sûr pour ne pas tomber dans les pièges que le démon nous tend sous les épines des richesses pour nous entraîner à l'enfer, ou du moins, si cela ne réussit pas, pour nous empêcher de parvenir à la perfection chrétienne, est sans nul doute un détachement complet de toute aÛection aux biens de la terre et à ses trésors, soit qu'on les possède ou qu'on en soit dépourvu ; soit qu'on en garde la possession, ou qu'on s'en soit désisté. C'est la pauvreté d'esprit que Jésus- Christ a tant recommandée, dont les Saints ont iait un si grand éloge, c'est celle qui nous met à l'abri de tous les dommages que les biens temporels peuvent causer à notre âme. C'est encore là que consiste essentiellement la pauvreté chrétienne par laquelle les gens du monde, s'ils le veulent, peuvent au milieu même de leurs possessions terrestres égaler la perfection des religieux. C'est cette abnégation intérieure sans laquelle il ne servirait de rien aux rehgieux d'avoir renoncé extérieurement à leurs richesses.

273. — Saint Ignace de Loyola faisait comprendre cette pauvreté d'esprit par une belle compaiaisou dont la justesse est

remarquable. [P. Rihaden. et P. Maffei in ejmvita). Le pauvre d'esprit, dit ce Saiut , au milieu des biens qu'il possède ou de ceux dont Tusage tout seul est à sa disposition, doit ressembler è une statue qui ne se réjouit ni ne s'afflige de rien et qui se laisse habiller ou déshabiller par son maître , comme celui-ci Tentend et le veut. Mettez sur la statue un vêtement qui se compose de lambeaux déchirés , ou un vêtement de soie brodé d'or et em-ichi de diamants, cela lui est iort indififérent ; elle prendra l'un et quittera l'autre, comme on voudra. Mettez-lui à la main une bourse pleine d'or ou une autre pleine de boue, cette main est également disposée à les recevoir indistinctement. Il en est de même du pauvre d'esprit qui, au milieu des richesses dont il peut disposer en pleine liberté, comme les gens du monde, ou bien en pleine iaculté d'user de ce qu'on lui donne, comme les religieux, agit toujours avec un égal détachement, avec indifférence, sans aucune aLection, sans faire le moindre cas de tous ces objets, étant toujours disposé à s'en dégager autant qu'à en retenir la possession , aussi déterminé à les abandonner comme à en faire usage, selon ce que Dieu veut et selon qu'il plaira à sa providence toujours juste d'en disposer. Voilà ce qu'est aux yeux de Dieu le vrai pauvre d'esprit, et s'il vit au mUieu du monde , il pourra posséder de grandes richesses qui ne mettront aucun obstacle à la periection chrétienne dont il lui sera possible d'atteindre le plus haut degré.

274. — Tout ce qui vient d'être dit est en harmonie parfaite avec la doctrine des SS. Pères. Saint Grégoire, en parlant de saint Pierre et de saint André, nous fait entendre ces paroles : Qu'eureut-ils à abandonner ces deux grands Apôtres en se dévouant au service de Notre-Seigneur, puisqu'ils n'avaient presque rien dont ils pussent faire le sacrifice à leur divin Maître ? Puis le saint Docteur répond à sa propre interrogation, en disant, que dans im cas pareil il laut bien moins iaire attention aux revenus, aux possessions, aux biens de la fortune qu'au sentiment affectueux du cœur. Et cependant ces deux Apôtres ne s'étant pas réservé la possession de quelques minces objets qu'ils avaient dans leurs pauvres demeures , et s'étant encore , en outre , dépouillés de tout désir de posséder , par un sentiment (l'abnégation Je tout avantage temporel, on peut dire que leur abandon fut considérable et qu'ils ont pu tenir ce langage avec ] oaucoup de fondement : Ecce nos reliqidmus omnia. Voilà,,

Seigneur, que nous avons tout (juitté et par amour pour vous nous nous sommes faits pauvres. Hélas! nous n'agissons pas ainsi^ dit le saint Docteur, car n'étant point pauvres d'esprit, nous aimons le peu que nous possédons et nous souhaitons d'en avoir davantage. Ad vocem dominicam uterque iste piscator quid , aut quantum dbnisit, qui plane niliil habuit? Sed in hacre affectum polius deoemus pensare , quam censura. Mullum reliquit, qui nihil relinuit : multum reliquit , qui quantiimlibetparum, totumdeseruit. Certe nos habita cum amore possidtmus; et ea quœ minime habemus, ex desiderio quœrimus. Multum ergo Pet rus, et Andréas dimisit, quando uterque etiam desideria habeyidi dcreliquit. {Homil. 5, in Evangel.). Samt Augustin, expliquant ces paroles dans le même sens, afGrme, lui aussi, que saint Pierre fit preuve d'une grande abnégation, puisqu'il renonça à tout ce qu'il possédait et à tout ce qu'il avait le désir d'avoir. Et quel est rindigeut, dit-il, dont le cœur ne soit pas rempli de l'espoir d'acquérir des biens fragiles et périssables? En voit-on uu seul qui, au fond de sa misère, ne souhaite de faire quelque profit. Saint Pierre renonça donc à beaucoup de choses, puisqu'il bannit de son cœur ces désirs cupides. Multum dimisit, fratres mci, multum dimisit. Quid? non solum dimisit quidquid habcbat , sed etiam quidquid habcre cupiebat. Quis enim pauper non turyscit in spe hujussœcuii? Quis non quotidie cupit augere quod habct? Ista cupiditas prœcisa est. [In Psalm. i03, concione 3). Saint Jérôme, dans une lettre qu'il écrit à Paulin, lui dit que celui-là a lait à Dieu un sacrifice complet qui s'est donné tout entier à lui, c'est-à-dire qui lui a donné toutes les afiections de son cœur par le renoncement à tous les biens de la iortune. Et il coufirme cette doctrine par l'exemple des Apôtres qui n'eurent à renoncer qu'à quelques filets et à une mauvaise barque, et néanmoins Notre-Seigneur eut pour agréable cette abnégation, elles en récompensa en leur promettant «les trésors infinis. II le confirme encore par l'exemple de la veuve qui mit dans le tronc quelques oboles, dont le divin Sauveur fît im cas aussi grand que si elle y avait mis tous les trésors de Ciésus, parce qu'il considérait moins la faible valeur de ces barques abandonnées et des quelques oboles de la pauvre veuve, que les sentiments afiectueux des personnes qui en faisaient le sacrifice. Totum dcdit Dco, qui seipsum obtulit. Apostoli tantum

navem, et retia reliqiienint. Vidua duo œra misit inGazophjlachnn, et Crcsi divith's prœfertur. Tant il est vrai que dans le dépouillement intérieur du cœur, réside toute l'essence delà pauvreté évangélique.

275. — De celle solide doctrine découle une conséquence qui peut procurer aux gens du monde une grande consolation, quand ils s'appliquent sérieusement à l'œuvre île leur periection chrétienne. Cela doit en même temps inspirer une grande crainte aux personnes qui vivent dans l'état religieux et qui s'occupent moins de cette perfection qu'il ne convient à ce saint état. Cette conséquence que nous déduisons, c'est qu'un homme du monde peut, au milieu de ses richesses, pratiquer mieux la pauvreté d'esprit qu'un religieux vivant au sein de sa pauvreté volontaire; si cet homme du monde n'a aucun attachement pour ce qu'il possède; s'il est toujours disposé à en l'aire le sacrifice à son amour pour Dieu et pour la vertu ; et si, en outre, il ne convoite rien au delà de ce qu'il possède. D'autre part, si le religieux conserve encore quelque attache pour les biens auxquels il a renoncé pour l'amour de Dieu, ou bien pour guelques-unes de ces choses même de minime valeur qu'on lui a laissées pour son usage, il n'y a pas en lui la pauvreté d'esprit que pratique l'homme du monde. Aussi saint Grégoire dit avec raison que dans ces choses-là : Affectiim pot lus debemus ;:ensare , qnam censum. Dieu a plus d'égard à l'affection du cœur qu'à la valeur de l'objet auquel cette afi'ection se rapporte.

276. — On connaît le trait que Jean Diacre rapporte dans la vie de saint Grégoire-le-Grand {Lib. 10, cap. 14-). Toutefois, comme la vérité de cette doctrine y est mise en évidence, je crois qu'il est opportun de le rappeler. Un anachorète, doué d'une grande vertu, s'était dépouillé, pour l'amour de Dieu, de tout ce qu'il possédait dans le monde, et s'était retiré dans la solitude pour y servir Dieu en vaquant à un exercice continuel de prières, de jeîmes et d'autres austérités corporelles. Il s'était uniquement réservé une chatte, qu'il portait avec lui comme pour lui tenir compagnie dans son ermitage, et qu'il prenait souvent sur lui pour lacaresser.Un jour, pendant qu'il était en méditation, il se mit à prier ardemment le Seigneur de daigner lui taire connaître la récompense qu'il préparait à ceux qui, en abandonnant le siècle et tous les avantages temporels, se dévouaient exclusivement à sou service. La nuit suivante, pendant qu'il dormait. Dieu lui

révéla qu'il lui accorderait dans le ciel une place égale à celle qui était réservée auPapesaiutGrégoire. Notre anachorète reçut cette réponse avec une profonde amertume : il en était inconsolable, et, pendant tout le jour, il ne cessait de se parler à lui-même, en se disant avec beaucoup de désappointement : Oh! que mon sort est à plaindre ! Après avoir renoncé à toutes mes richesses, *e ne dois donc pas recevoir une récompense supérieure à celle qui sera accordée à Grégoire , possesseur d'une immense fortune ? Et à quoi me sert donc d'avoir fait le sacrifice de ma maison, de mes parents, de mes propriétés, de mes revenus, de mon luxe, de toutes mes aises, si je ne dois pas être plus libéralement gratifié que celui qui possède des biens plus considérables encore que les miens ? Après avoir ainsi passé plusieurs jours à se plaindre et à gémir, il reçut, enfin, du Seigneur cette nouvelle réponse : Ce ne sont pas les biens de la fortune qui rendent agréable, à mes yeux, l'homme qui s'en défait, mais le mépris qu'il en fait et son éloigneraent de toute afiection pour les richesses. Or, sachez que vous avez plus d'attachement pour votre chatte, que vous caressez tous les jours, que saint Grégoire n'en a pour ses grandes richesses, car il les méprise au fond de son cœur et les emploie à des œuvres de charité. Le bon anachorète, à ces paroles, ouvrit les yeux et comprit en quoi consiste la pauvreté d'esprit, lui qui n'en avait jamais eu l'intelligence, et il se livra tout entier au service de Dieu, avec un détachement plus parfait et une humilité plus profonde. Les gens du monde doivent donc prendre courage, surtout ceux qui vivent dans le mariage, auxquels il n'est pas possible de se défaire de leurs facultés temporelles; car le bon usage de leur fortune peut les mettre au niveau et même les élever au dessus des religieux qui ont fait vœu de pauvreté et vivent d'une manière plus austère. Qu'une salutaire teneur s'imprime dans l'âme des religieux qui, après s'èlre dépouillés de leurs biens temporels, peuvent, par leur attache à de petites choses, paraître encore plus riches aux yeux du Seigneur , que s'ils avaient conservé leurs richesses sans se laisser dominer par ces aflections tcmiiorelles. S'il en existe, parmi les religieux, qui se soient laits esclaves de la pt)5session de ces objets de mince valeur, en y attachant leurs all'ootions, qu'ils rougissent d'eux-mêmes : car après avoir fait des sacrifices plus im[>orlants, ils marchent à It'ur perte, en ne pouvant pas sacrifier des objets beaucoup) moins précieux.

277. — îl faut avoir un grand soin de remarquer ici qu'il n'est pas facile de découvrir si notre cœur est possédé par Ta* nionr des biens de la terre, soit que nous les possédions en toute propriété , soit que nous n'en ayons que l'usage. Il est donc pareillement difficile de décider si nous possédons cette pauvreté d'esprit, qui est un gage de l'éternel bonheur. Beati pauperes spiritu, qiioniam ipsonim est regnum cœlorum. {Matth., cap. 5, V. 3). D'ailleurs, l'amour des biens de la fortune n'est pas comme celui qu'on a pour les crétaures. Celui-ci est ordinairement ardent, enflammé, plein de vivacité, et l'on ne saurait le cacher au fond de son âme, il se manifeste à ceux qui nous entourent, si on leur en communique le secret. Mais l'amour des biens de la terre et de l'argent se dérobe à tous les regards dans le fond du cœur humain ; il ne se révèle point à l'extérieur par ses élans impétueux et ne se découvre à personne; il ne se iait connaître que quand on a l'appréhension de les perdre, ou qu'on en éprouve réellement la perte, ou enfin quand on doit spontanément s'en dessaisir. Si, dans de pareils cas, on en subit la privation sans que la paix de l'âme en soit troublée, et avec une entière résignation à la volonté de Dieu, c'est un signe certain qu'on était détaché de ces biens, au fond de son cœur. Si, au contraire, on en ressent une grande affliction, si le cœur est navré d'une telle perte, c'est ime marque iniaillible de l'attachement qu'on avait pour ces biens, puisque leur séparation est si pénible et si amère. Pour s'assurer si une compresse appl'ruée sur une blessure y est adhérente, il suffit de l'enlever et de la détacher du siège du mal; si, au moment où l'on enlève la compresse on n'éprouve aucune douleur, c'est une marque certaine qu'elle n'était pas collée à la blessure; mais si la douleur se fait sentir, c'est une preuve que l'appareil était lortement attaché à la plaie, avec d'autant plus d'adhérence que la douleur est plus \dve. 11 en est ainsi pour ce qui regarde le cœur.

278. — Cela s'explique par un trait que l'on rapporte au sujet de Ptolémée, roi de Chypre. Yalère Maxime nous dit que ce prince avait ramassé une si grande quantité d'or et réuni dans son trésor de si immenses richesses, qu'il pouvait inspirer les craintes les plus sérieuses à l'empire Romain, malgré toute la puissance dont il était investi. C'est pourquoi les Romains, jaloux de ces prodigieuses ressources, délibérèrent de s'emparer.

pour lonr propra sûreté, de l'ile de Chypre et de la rendre tributaire de leur domination en l'envahissant. Les desseins «pie Rome avaient conçus vinrent aux oreilles de Ptolémée qui, prévoyant la ruine de ses précieuses richesses, les fit transporter sur des vaisseaux qui étaient industrieusement disposés de manière à les faire sombrer en pleine mer pour y engloutir ces trésors, et enlever ainsi aux Romains l'espoir d'une riche capture. Arrêtons-nous ici pour faire une courte réflexion. Qui ne se serait persuadé qu'il y avait dans le cœur de ce prince nu prolond détachement de ces immenses richesses, puisqu'il se montrait si bien déterminé à les précipiter dans les flots? Du moins, qui n'eut cru que Ptolémée préférât à ses trésors sa hberté et sa vie, puisque pour ne pas perdre ces deux biens, il sacrifiait son or? Et pourtant on eût été dans l'erreur, car se voyant à la veille d'être dépouillé de ses trésors, il fit bien comprendre combien était grand l'attachement dont sou cœur était possédé pour ces mêmes l)iens. Ce roi de Chypre s'étant embarqué et se trouvant en pleine mer à l'endroit même où il avait résolu de jeter dans l'abîme son or, son argent et ses pierres précieuses, fut saisi d'une si grande douleur de se voir forcé de dire un éternel adieu à tant de trésors accumulés, qu'il n'eut pas le courage de donner le signal dont on était convenu pour ouvrir les soupapes. Il revint donc au rivage de son lie, faisant ainsi voir, non-seulement qu'il était possédé de l'amour de ces l'ichesses, mais qu'il en était le malheureux esclave. Prociil diibio hic non possedit divilius, scd a diviliis jjossessus est ; l'.tido, rex insulte, animo aiitem pccimiœ miserabile mancipium. [Lib. u,de avarit. cap. 4).

279. — Cela ne peut être autrement ; en enlevant l'appareil qui était sur le mal on sent la douleur, et ainsi se manifeste son adhérence. Si la personne spirituelle veut s'appliipier à sonder son cœur pour s'assurer si de pareilles attaches à ses richesses le dominent, elle n'a qu'à laire sur elle-même une épreuve. Si Dieu lui envoie quelque désastre qui la dépouille de ses biens , en totalité ou partiellement, et sans qu'elle ait pu prévoir le malheur qui fond sur sa maison, ou bien si, eu certains cas , des concurrents viennent entraver les heureux succès de sou commerce ou lui causent un notable préjudice, »iuelle observe si, dans de pareilles circonstances, elle ne perd pas le calme et la sérénité de sou àmc, et si elle se conl'oime huniblemenl à lu vu-

lonté de Dieu, au milieu de tous ces fâcheux événements. Si cela est, elle peut être bien assurée qu'elle n'est point esclave de ses richesses et de ses avantages temporels, mais qu'elle est libre de toute affection cupide et qu'elle possède la véritable pauvreté d'esprit; mais si, dans les cas précités, elle éprouve de profonds chagrins, se livre aux excès de la douleur, et ne trouve pas moyen de faire rentrer la paix dans son cœur, elle peut rester convaincue que son attache aux biens de la terre est considérable , qu'elle y tient par les Uens étroits d'une affection imparfaite et dangereuse. Qu'elle n'ait pas sur cela le moindi^e doute, puisque le cœur humain ne peut éprouver de la douleur pour la perte de la fortune sans y être fortement attaché.

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