‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 40 sur 75 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ON Y ES POSE LES MOYENS Q€I SONT LES PLUS EFFICACES POUR BRISER LES LJENS QUI NOUS ATTACHENT AUX BIENS DE LA TERRE ET POUR ACQUÉRIR LA PAUVRETÉ DESPRIT.

280. — J'ai dit que la spoliation des richesses et des trésors, est la pierre de touche qui fait connaître si le cœur de l'homme est ou n'est pas attaché à leur possession, et conséquemment s'il y a ou s'il n'y a pas, dans ce cœur, la pauvreté d'esprit. J'ajoute maintenant que cette privation forcée est non-seulement un moyen d'éprouverle cœur, mais qu'elle est encore un remède même des plus efficaces, et peut-être le plus puissant, pour briser les liens de notre attachement déréglé à l'or et à l'argent, et pour nous procurer la liberté spirituelle. C'est pourquoi toute personne qui marche dans les voies de la spiritualité doit se dépouiller, en tout ou en partie, de ce qu^elle possède, de la manière qui est indiquée dans les règles de la perfection chrétienne, comme je vais l'exposer.

281. — L'apôtre saint Barnabe, selon ce qu'en dit Baronius {Tom. 4, An. Dom. 34), ayant entendu, de la bouche même de Jésus-Christ, ces paroles : Vendite quœ possidetis, et date eleemosxjnam. Facite vobis sacculos qui non veterascunt, thesaurum non deficienton in cœlis. {Lue. 12, 33), vendit sur-le-champ tout

ce qu'il avait déplus précieux et le distribua aux pauvres, ne se réservant qu'un modique espace de terrain pour le cultiver et ea tirer sa subsistance. Mais, après la mort et l'ascension de Notre- Seigneur, éclairé de plus vives lumières, il vendit la seule propriété qui lui restait, et en déposa la valeur numéraire aux pieds des Apôtres. Les Cbrétiens, de la primitive Église, qui désiraient très-sincèrement arriver à la perfection chrétienne, instruits, du conseil émané de la bouche du divin Sauveur que, pour être parfait, il fallait vendre ce q u'on possédait et le distribuer aux pauvres avec une généreuse libéralité : Si vis perfecfus esse, vade, vende qitœ habes, et da pauperibus. {Matth. cap. 10, 21), ces chrétiens, dis-je, avaient coutume de vendre leurs possessions et d'en porter le prix aux Apôtres. C'est pourquoi on lit que personne ne réclamait aucune chose comme étant sa propriété, mais que tout était commun : Nec quisquam eorum quœ possidohat, aliquid suum esse diceoat, sed erant illis omnia communia. {Act., cap. 4, 32). Quiconque agit de même, en imitant ces Chrétiens dont la sainteté était si éminente, est parfaitement assuré d'acquérir cette pauvreté d'esprit à laquelle Jésus-Christ a promis le bonheur sur la terre et une félicité bien supérieure dans le ciel > car, pour un abandon si généreux de tous les biens de la fortune* il faut nécessairement que l'amour des biens de ce nioufle si^it complètement éteint dans une âme.

282. — Mais si après ce premier renoncement une personne fait quelques pas de plus, et si, non contente de se dépouiller de ses biens temporels saus exception, elle s'oblige devant Dieu, par im vœu, de ne jamais plus avoir en sa possession des biens terrestres , et à plus forte raison d'éteindre tout à fait dans son cœur toute espèce d'aûection pour ces mêmes biens, elle pourra se soustraire ainsi au danger de tomber dans les pièges que le démon tend aux âmes imprudentes, par le moyen des richesses, parce qu'alors elle extirpera de son cœur, piir un vœu de cette nature, non-seulement lamour actuel pour les richesses, mais encore toute espérance d'en posséder jamais à l'avenir. Et c'est là précisément ce que font les religieux des (L'ux sexes, quand ils s'engagent dans un ordre, en faisant un vœu de pauvreté. Les premiei-s qui en donnèrent l'exemple furent les Apôtres, selon ce que pense saint Augustin. (Lib. \\ ir, de Cii-it. Dci, cap. 4). Il dit que ce vœu fut fait quand ils adressèrent ù Jésus-Christ ces paroles : Ecce 7ws reliquimus ut/mia:

Voici qiie nous avons tout abandonné. Les Apôtres eurent pour imitateurs les Disciples. C'est Tavis du même saint Augustin (Serin. 17, de Verb. Aj^ost.); celui de saint Jérôme [Ad Demetriad.) ; celui de saint Grégoire {Lih. i, Epist. 35); celui enfin de saint Jean Chrysostôme {Auctor., cap. 7). Les Disciples, disonsnous, firent un renoncement absolu par le vœu perpétuel de ne plus rien posséder sur la terre. De ces derniers, ensuite, a découlé , par le cours des siècles, la pauvreté religieuse des monastères. C'est pourquoi les religieux sont ceux qui ont les plus grandes dispositions à la pauvreté d'esprit, parce qu'ils savent garder la promesse solennelle qu'ils ont laite à Dieu de ne Jamais revendiquer ce qu'ils ont abandonné par un généreux renoncement et un vœu si béroïque; et même ils répudient tous ces avantages par une abnégation intérieure contractée au pied des autels. S'il en était autrement, ils seraient, sous une apparence de pauvreté, plus ricbes que beaucoup de gens du monde; ainsi que nous l'avons dit, ils seraient moins détacbés que ne le sont ces derniers de toutes leurs facultés temporelles, et moins bien disposés qu'eux à marcher dans les voies de la perfection. 283. — Cependant, comme il n'est pas donné à tout le monde de pouvoir arriver à ce dépouillement héroïque des biens de la terre, à cause des femmes, des enfants et autres proches parents qu'on est obligé de soutenir, ou pour d'autres empêchements légitimes que chacun peut avoir dans sa position, du moins tout chrétien qui veut être en réalité disciple de Jésus-Christ et aspire à marcher dans le chemin de la perfection, doit renoncer, à une partie de ces biens. Ainsi, après s'être réservé ce qui lui est nécessaire pour se maintenir dans une position convenable et suffire aux besoins des personnes qu'il est obligé de soutenir, il doit distribuer largement aux pauvres ce qui lui reste, et l'employer en œuvres de religioii et de piété. Quiconque se refuse à agir de la sorte, ne peut, en aucune manière, se justifier d'une attache immodérée aux biens terrestres; car ne voulant pas se priver de ces facultés temporelles qui ne lui sont point indispensables pour vivre selon sa condition , il peut avec raison être convaincu d'im amour désordonné pour les richesses. Il pourra bien châtier son corps par les disciphnes réitérées et par des jeûnes fréquents; il poiu-ra se fatiguer, s'exténuer par de longues prières et de pieuses veilles ; tout cela ne le fera pas avancer d'un seul pas dans la voie de la perfec-

tion, parce que son attachement aux biens d'ici-bas mettra toujoiirs un grand obstacle à ses progrès spirituels. Saint Jean Chrysostôme, parlant de ces affections intéressées, se sert d'une comparaison qui fait très-bien comprendre la vérité qui nous occupe. Un vaisseau chargé outre mesure de précieuses marchandises, est très-exposé à faire naufrage; si, au contraire, la charge est modérée,, ce vaisseau peut rapidement arriver au port. Si quando in navirjiis est onus justo graviu<t, demergit cymbam ; cum vero est moderatum, prospero fertur cursu. {Serm. de avaritia). Il en est de même d'un chrétien, dit le saint Docteur, s'il porte une charge trop lourde de trésors et de richesses, en ne voulant pas en déposer une partie ; ses richesses le feront sombrer dans un océan d'iniquités , et peut-être même dans les abîmes de la damnation éternelle. S'il en retient au contraire pour son usage ime portion raisonnable et autant qu'il en faut pour se soutenir dans son état, et puis s'il distribue aux pauvres, ou s'il emploie en œuvres pies ce qui lui reste, par ce bon usage de ses richesses, il arrivera heureusement au port de la perfection. Je ne veux pas, pour confirmer cette vérité, citer plusieurs exemples de personnes très-charitables qui répandirent abondamment leurs facultés dans le sein des pauvres, car les histoires sont pleines de ces exemples, et chaque ville aies siens. Je veux me borner à mettre sous les yeux du lecteur un des renoncements les plus héroïques dont il puisse être fait mention en ce genre. C'est de sainte Mechtikle et de ses frères que je veux parler, d'après Thomas de Gantimpré, qui vivait à cette même époque.

284. — Cette vierge illustre naquit dans le palais du roi d'Ecosse, et appartenait à cette royale famille. Elle fut élevée au milieu du luxe, de la mollesse et des rxjlendeurs de la cour. Elle eut quatre frères, dont le premier qui commandait les armées quitta la cour, sa femme et sa brillante carrière militaire, s'exila volontairement de son pays et s'en alla par le monde, mendiant ce qui était nécessaire au soutien de son existence. Le second qui était comte, loulant aux pieds tons les trésors de sa royale demeure, se retira dans une vaste solitude pour y mener une vie pauvre et vivre en anachorète. Le troisième, qui était archevêque, déposa la mitre et le bâton pastoral et se voua à la pauvreté dans l'ordre de Citeaux. Il eu était resté un quatrième, nommé Alexandre, que le Roi son père

voulait retenir auprès de lui pour en faire son héritier et lui laisser son royaume. Un jour, leur sœur Mechtilde, qui, à peine était arrivée à sa vingtième année, appela auprès d'elle son dernier frère et lui dit avec un sentiment de compassion : Qu'en sera-t-il de nous, mon bien-aimé frère? nos trois autres irères, pour gagner le royaume des cieux, ont renoncé au royaume de la terre, et vous ont laissé ce triste héritage, avec le danger de perdre le premier. Ce change n'est pas à votre avantage. (;ue prétendez-vous faire? Quel est le parti que vous allez prendie? Alexandre en entendant ces paroles, fut saisi d'une tendre ér lotion et il répondit à sa sœur : Que voulez-vous que je fas53? Dites, parlez, car pour ne pas perdre mon âme et mon salut éternel je me sens tout disposé à suivre votre avis. Quand Mechtilde vit son frère ainsi résolu, eh ! bien, lui dit-elle, je veux que, nous aussi, nous renoncions à tous les trésors de la terre afin d'acquérir les trésors incorruptibles du paradis. Je veux que nous quittions ce palais. Aussitôt ils prirent d'autres habits, et sous ce travestissement ils s'enfuirent tous deux dans une contrée lointaine, où Mechtilde apprit à son frère à traire les vaches et à faire des fromages avec leur lait. Quand elle le vit bien au fait de ce travail, bien humble aux yeux du monde, ils partirent pour la France. Là elle le fit entrer dans un monastère de Tordre de Giteaux, nommé Fonio (en itaUen) où on le prit pour confectionner les fromages. Elle y resta en même temps auprès de lui jusqu'à ce que les moines satisfaits de son travail l'eurent accepté comme irère convers. Mechtilde, le voyant enfin afiermi dans le service de Dieu, lui dit : Mon cher frère, nous avons à nous féliciter du gain considérable que nous avons fait en quittant le palais qui nous a vus naître, mais nous obtiendrons encore un bien plus giii i d profit si nous nous séparons, pour ne plus jamais nous revoir. Ce ne furent point là de simples paroles, mais des traits aigus qui percèrent le cœur d'Alexandre. Il se mit à pleurer amèrement, et manifesta plus de doulour à se séparer de cette bonne sœur qu'il n'en avait éprouvé en faisant le sacrifice d'une coiuronne. Néanmoins faisant des efforts sur lui-même, il finit par se calmer. Mechtilde se retira dans un village, où elle se cacha dans une humble cabane, et là elle se procura une existence plus que modeste en se livrant au travail des mains. Elle y dormait sur la terre nue, dans l'exercice de l'oraison où elle reçut de Dieu la faveur

de fr(5qilontes extase? et «le célestes consolations. Le Seigneur la récompensait ainsi, dès cette vie de tout ce qu'elle avait fait par amour pour lui.

283. — Il est évident que pour faire de pareils actes d'abnégation il faudrait être né roi ou roine. On peut cependant imiter en quelque chose cette illustre vierge ainsi que ses quatre généreux frères. S'il ne nous est pas donné de renoncer à des sceptres, à des couronnes, à des royaumes, nous pouvons pourtant avoir le courage de renoncer à nos biens particuliers ; nous pouvons an moins retrancher tout ce qui n'est pas nécessaire à notre condition, non point pour acquérir de nouvelles richesses, mais pour en offrir à Dieu la valeur dans la personne des pauvres; nous pouvons faire 1<; sacrifice de quelques commodités, de quelque divertissement, de quelque pompe, de quelque éclat extérieur, pour en iaire servir la dépense au culte de Dieu, au service de son Église, à la splendeur de ses autels, et à d'autres ceuvres de piété chrétienne. Mais si nous ne voulons pas faire pour Dieu ces petits sacrifices, et si nous demeurons fermement attachés à notre fortune, à notre or^ comme les polypes du corail au rocher, nous voudrons conserver tout par une insigne cupidité sous divers prétextes, nous nous éloignerons de plus en plus de la perfection chrétienne et de la pauvreté d'esprit, et ce qui est bien pire, c'est que nous ne pourrons pas du tout nous flatter de trouver en Dieu, un rémunérateur libéral, puisque nous nous serons montrés parcimonieux et avares envers

lui. _____«____

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