CHAPITRE V
AVEnTISSEMENTS PRATIQUES AU DIRECTEUR SUR LE PRÉSEÎfï ARTICLK.
286. — Premier AVERTissE>rENT. — Le directeur rencontrera des personnes qui semblent marcher dans les voies de la spiritu;:lit', parcequ'elles mènent une vie très-honnète , abhorrent les pompes, détestent les vanités mondaines et vaquent à de longues prières vocales. Et pourtant, si l'on pénètre au fond de leur dévotion, on y trouve beaucoup de corruption , parce qu'elles sont grandement attachées à l'or et à l'argent, aux Liens de la terre, et en donnent des preuves trop manifestes par
leur sorrlide avarice à l'égard dt;s personnes de leur maison, par leurs duretés qui partent de la même source envers leurs serviteurs, leurs ouvriers, leurs fournisseurs^ leurs fermiers, parleur peu de charité et de commisération envers les pauvres, par leur peu de zèle à secourir les infortunes, et par-dessus tout par leur insatiable avidité d'amasser qui résume toutes leurs pensées. La directeur ne doit pas ajouter la moindre foi à la spiritualité de ces personnes, parce qu'avec une passion si basse ne peut jamais s'accorder la vraie piété, la véritable spiritualité. Il doits'occuper plutôt à les retirer de ce vil matérialisme en faisant souvent retentir à leurs oreilles ces paroles qui furent adressées à l'homme cupide de l'Évangile : Stiilte, hac nocte animam tuam repetunta te, quœ autem par asti, cnjus erunt? {Lucœ. cap. 12, 20). La mort est là qui vous guette, insensé , et que deviendront vos écus et vos possessions? Il est vrai que vos enfants en jouiront ainsi que vos neveux, mais à quoi cela vous servira- t-il ? Quel avantage résultera-t-il pour vous de leur avoir procuré tant de bien-être sur la terre, si vous êtes en même temps plongés dans les flammes de l'enfer, ou qu'ils jouissent passagèrement de ces avantages, pendant que votre malheur n'aura point de fin ? Le directeur doit imprimer profondément cette vérité dans leur cœur , leur faire méditer cette fin dernière qui a beaucoup de force pour arracher du iond de notre cœur ces afifections terrestres; carde même que la mort nous ravit ces possessions temporelles, de mêm,e aussi quand elle est l'objet de notre méditation bien attentive, elle extirpe de nos cœurs cette funesto cupidité.
287. — Le directeur peut trouver un grand secours, pour opérer la guérison de cette infirmité spirituelle , dans de tréquentes réflexions sur la pauvreté de Jésus-Christ, qui vivant au milieu de nous sous une chair mortelle, bien qu'il fût le roi du ciel et le monarque du monde entier, n'avait pas un toit sous lequel il pût se mettre à l'abri. Vulpes foveas habent, et volucrr<i cœli nid os , Filius autem hominis non habet ubi caput reclinet. {31atth. cap. 8, 20). Les renards, disait-il lui-même, Oiiî des tanières, les oiseaux ont des nids, et moi je n'ai pas le moindre coin de terre sur lequel je puisse reposer ma tête. Pour guérir la fièvre de l'avarice, il est peu de remèdes qui soient plus efiicaces que celui qu'on applique à ces âmes qui en sont atteintes, que de les appeler à méditer sur cette grande pauvreté T. 11. 16
au sein de laquelle voulut Ijieu vivre et mourir Notrc-Seigneur Jésus-Christ. Rien qui soit plus efficace que de fixer leur attention surla pauvreté que pratiquale divin Rédempteur dans seshabiis, dans sa demeure, dans ses parents, dans ses disciples et dont il fit constamment sa fidèle compagnie. C'est ainsi que saint Cyprien représentait notre divin Rédempteur à son peuple. ISulla domus ambitio, nisi declinatorium in stabulo, mater in fœno, filius in ^rœsepio. Taie elegit fabricator mundi hospitium : hiijus modi habuit delicias sacrœ Virginis pauperiem. Panniculi pro purpura, pro bijsso in ornatu regio laciniœ congeruntur.... Pedissequos substantia familiaris non patitur, wancipiorum obsequia
sumpius temiis et inops mensa excludit Christus pauper dis-
cipulos diviles aspernatur. Pauper mater, pauper filius, inops hospitium, his, qui in forma hujus scholœ in Ecc'esia militant, prœbens efficax documentum. {Serm. de IS'ativ.). Jcsus-Clirist, au lieu de naître dans un palais, voulut venir au monde dans une étable où était sa mère couchée sur le loin et lui dans une vile crèche ; au lieu de pourpre, il voulut de misérables langes ; au lieu d'un fin lin, il voulut quelques linges déchirés. Telle fut la demeure de ce Créateur du monde, telles lurent les pompes de sa naissance. Quand il lut sorti de l'emance, il ne voulut ni esclaves, ni serviteurs; cela ne convenait pas à la pauvreté de son état, à ses ressources extrêmement bornées, à lairugalité de sa table. Au temps de sa prédication il ne voulut pas de disciples riches et doués des dons de la fortune, il ne voulut en sa société que de pauvres pécheurs. La mère était pauvre , le fils était pauvre, pauvre était la demeure. Ce sont là les exemples ijue Jésus-Christ a laissés à son Église militante et à ses vrais prosélytes. Saint Cyprien toi mine son sermon par ces mots. Telios sont les maximes que le directeur aura soin de suggérer à ces rfaux spirituels et intéressés , afin qu'ils aillent les méditer aux pieds du crucifix, afin que mûrement pesées et fréquemment approfondies, ces maximes soient assez puissantes pour extirper de li:ur cœur un peu ni'rès l'autre toutes ces aflections terrestres qu'une estime mal foiulée dos richesses y a lait germer.
288. — Ueuxikme AVERTISSEMENT. Le directeur uc doit pasigno- «r que ces dévots, rongés pur l'avarice, ont mille prétextes pour donner le change s\u' leurs attaches siudides. lisse figurent mille, besoins éprouvés par leurs enfants et leurs neveux , ou par d'autres membres de leurs familles: ils redoutent une foule
malheurs ; ils rêvent mille dangers^ et, portant leurs pensées inquiètes sur l'avenir, ils n'ont de souci que pour laisser à leur famille des biens qui puissent l'enrichir et la mettre dans la plus large aisance. Ce qui est bien pire que tout cela, c'est qu'aveuglés, par ces sollicitudes intéressées, ils s'imaginent que ce sont de justes motifs de s'attacher à leur or, de se montrer sans pitié envers les pauvres, injustes envers le prochain, et d'une basse avarice envers eux-mêmes. Le directeur n'aura garde d'approuver ces prétextes, car ce ne sont point des motifs inspirés par la raison, mais bien par la passion qui dévore leur cœur. Il les obligera à tenir une conduite convenablement généreuse envers les personnes de leur maison et celles qui y sont étrangères; de faire beaucoup d'aumônes aux pauvres véritablement nécessiteux, et cela non-seulement dans l'intention de s'enrichir du mérite dont elles sont accompagnées, mais encore afin que, par ces dons souvent réitérés, ils s'accoutument insensiblement à se détacher des biens de la terre. Que dans ce but le directeur leur remette souvent sous les yeux ce que j'ai dit plus haut ; c'est-à-dire, qu'après avoir gardé ce qu'il leur faut pour leur entretien, ils doivent distribuer le reste aux pauvres, et qu'ils doivent bien se garder d'enlever, à Jésus-Christ lui-même, dans la personne de ses pauvres, ce qu'ils retiennent pour eux; que s'ils n'agissent pas conformément à ces règles, il leur arrivera d'entendre, au jour suprême, sortir de la bouche du souverain Juge, ces paroles de réprobation : Esurivi et non dedistis mihi manducare, sitivi, et non dedistis wihipotvm. {Matih., cap. 25, 42). Le directeur ne doit pas se montrer facile à approuver ces multiplications de revenus, ces agrandissements de possessions dans la famille; parce que, si c'étaient des motifs légitimes pour se dispenser de faire TaunitMie, personne n'y serait tenu. Il n'est, en effet, au monde, pas un seul mortel, fût-il aussi riche que Crésus, qui ne puisse accumuler de nouveaux trésors et enrichir, de plus en plus, ses héritiers. C'est pourquoi le pape Innocent XI a condamné, comme fausse, la proposition snivr.nte : Vix in secidarihus invenies, etiam regibus, superflinaa statut, et ita vix aliquis teneiur ad eleemosxjnam, quandoteneturtanium ex super t^uostatuù 289. — Troisième avertissement. Si le pénitent est une personne engagée dans un ordre religieux, le directeur devra distinguer, pour ce qui regarde l'usage des richesses, entre l'esience de la pauvreté que cette personne professe et la perfection.
afin qu'il puisse la diriger avoc toute la rectitude que les règles imposant. La substance, ou essence de la pauvreté, consiste en ce que le religieux et la religieuse ne puissent jouir, en toute propriété, d'aucun bien temporel, et n'en ont que l'usage, encore même cet usage est sous la dépendance et l'autorité des supérieurs légitimes. On n'ignore pas qu'en entrant dans une congrégation monastique, on renonce, par le vœu de pauvreté, à tout droit de disposer de ses propres biens, et que l'on s'oblige, étroitement envers Dieu, à ne retenir la propriété de quoi que ce soit, en fait des biens de la terni. Ainsi donc, après (ju'on s'est engagé, on ne peut disposer absolument de rien, pas même des habits dont on se couvre. Le monastère ou la congrégation en ontseuls la propriété. En outre on s'oblige, par le même vœu, à ne pas faire usage des choses dont on ne peut plus avoir la propriété sans une permission particulière eu générale des supérieurs. Si quelquefois il peut suffire, quant à l'essence du vœu, que cette permission soit tacite, il vaut mieux, certainement, la demander d'une maniera formelle et expresse.
290. — Il suit de là qu'un moine ouuno l'eligieuse qui donne, reçoit, vend ou achète, en un mot, qui dispose de quelque objet temporel, sans la permission indispensable , commet deux péchés mortels, ou, pour mieux dire, tombe dans une faute mortelle qui renferme la malice de deux fautes graves; puisqu'on se rend coupable de vol, en disposant d'une chose qui n'est phisà soi, et d'un sacrilège en violant la promesse solennelle que l'on a laite à Die ' par un vœu. Saint Jérôme raconte, à ce sujet, un événement terrible qui était rcceramenl arrivé dans un monastère de la Nitrie. Nous rapportons ses propres paroles. {Epist. ad Ew^(ochinm). Quidam ex fratribits parcior jnagis, qnnm ara' rior, et nesciens triginta nrfjenfis. Domimun vendilum, cenfion solidos quos lina texendo acquisierat, moriens dereliquit. Initum est inter monachos conaUium [nam in eodem loco circiter quingue millia divcrsis cellulis habitabant) qiiid [ado opus esset. Alii paupcribus distribuendos esse dicebant : alii dandos Ecclesiœ : Nonmdli parentibus rcmittendos. Macarixts t^ero, Pambo et Isidonis, et cœteri, quos Patres vocavi, sancto in eis /oquente spiritu, dccrevcrunt, infodiendos cxtm eodcm , diccntes: Pecunia tua tecum sit in perditioncm. Nec hoc crudelitcr quisquam putet factum. 11 dit qu'un Moine, plus économe qu'avare, laissa, après sa mort, cent deniers qu'il avait amassés en tissant des toiles de
lin. Les nombreux moines qui liabitaient ces contrées se réunirent, au nombre de près de cinq mille, pour délibérer sur l'emploi de cette somme gagnée et secrètement ramassée par le délant. Les uns disaient qu'il [allait la distribuer aux pauvres; les autres, qu'on devait l'employer pour le culte divin et la donner à l'Église; un plus grand nombre était d'avis qu'on devait la donner aux parents du déiunt. Cependant les abbés Macaire, Pambou et Isidore, ainsi que les Pères les plus vénérables de ce désert^ inspirés d'une manière spéciale par l'Esprit-Saint, décrétèrent que cette somme devait être enterrée avec le moine qui en avait été l'indigne propriétaire, et que, pendant l'exécution de cet arrêt , tous les moines réunis prononceraient ces paroles sur la tombe : « Que ton argent périsse avec toi ! » Tous les moines lurent saisis de terreur, à un tel point, qu'on n'en vit jamais plus un seul qui osât disposer, à son gré, de la moindre pièce pour son propre usage.
291. — Saint Grégoire raconte un trait du même genre auquel il prit lui-même une grande part(Z)m/., lib,vf,cap. 53). Pendant qu'il était abbé de son monastère, à Rome, il arriva qu'on découvrit, après la mort d'un moine, trois écus, dont ce religieux avait la possession. Saint Grégoire, à cette nouvelle, ordonna qu'on jetât le corps de ce malheureux dans un fumier, et qu'au moment où on lui donnerait cette humiliante sépulture, ou prononcerait ces iunestes paroles, comme c'était la coutume chez les anciens anachorètes : Que ton argent périsse avec toi ! Le directeur doit donc comprendre combien c'est un grand crime pour un religieux de garder quelques objets de plus ou moins grande valeur, et d'en disposer comme s'ils lui appartenaient, sans en avoir obtenu la permission. Si le directeur rencontrait une personne consacrée à Dieu, dans une communauté où eUe serait tombée dans une faute de ce genre, il doit lui représenter combien ce péché a de gravité , et l'exhorter à ne jamais plus, à l'avenir, user de quelque bien terrestre, sans en avoir obtenu la permission de ses supérieurs légitimes. Si ensuite le directeur désirait apprendre de moi quelle est l'importance de la matière dont le religieux ne peut disposer à son gré sans commettre un grave péché, je lui répondrais que ce qui suffit pour constituer un cas de vol de même gravité, suffit également pour se rendre coupable d'un péché mortel contre le vœu de saij?^ pauvreté. Mais comme les auteurs ne sont pas
d'nooord pnnr f'^-or la matière d'un vol grave, ils ne le sont pa? (l;iv;i; "auc tm ir délorminer précisriment ce qu'il suffit de retenir ou d'employer contre les règles d'une communauté, pour se rendre coupable d'un péché mortel contre le vœi) de pauvreté.
292. — Ce qui vient d'être dit regarde seulement l'essence de la pauvreté monas'iquo. Mais le directeur doit bien savoir qu'il ne peut point se conî enter de si peu de chose dans un moine et dans une religieuse qui sont obligés sévèrement de tendre à la perfection de leur état. En parlant des gens du monde dans cet article, nous ne nous sommes pas bornes à leur dire qu'en usant de leurs biens, ils doivent se préserver de tomber dans de graves péchés, mais nous leur avons dit en même temps que Dieu demandait d'eux une perlection proportionnée à leur état. A combien plus forte raison devons-nous exiger d'un religieux qui a l'ait vo3U de pauvreté, non-seulement qu'il ne viole pas cet engagement, mais qu'encore il le remplisse avec toute la perlection possible ! Ainsi donc pour arriver à la perlection de cette vertu qui, en dépouillant le corps des biens de la terre, enrichit l'àmc des biens éternels, il y a, selon moi, trois conditions à remplir : Premièrement, il laut retrancher tout ce qui est vain et superflu. Secondement, soviiïrir avec patieuce, quand on ne le peut pas avec joie, la privation du nécessaire. Troisièmement, se maintenir dans un détachement absolu des choses nécessaires ou convenables dont l'usage est accordé aux religieus.
293. — Pour ce qui regarde la première de ces conditions, on voit combien s'éloigne de l'état de pauvreté la possession des biens superflus et surtout des choses vaines, puisque ceuxmcines que l'on considère dans le monde" comme élanl riches, n'ont rien de superflu comparativement à leur état. Le monde dit: Heureux celui (}ui possède, et Jésus-Christ a dit : heureux celui qui ne possède pas, mais qui se fait pauvre : 1 ade et vende ca quct habcs, et. da pauperibiis. Le directeur doit donc demander à toute personne engagée dans une congrégation religieuse, avec qui elle veut jouir du bonheur, si c'est avec le monde ou avec Jésus-Christ. Si elle répond que le bonheur dont Jésus- Christ gratiQe ses amis dans cette vie et dans l'autre est l'objet de son désir et qu'elle veut imiter son divin Maître dans la pauvreté , il doit lui dire qu'elle doit se dépouiller de toutes les aises et de toutes les superfluités dont se priva son divin Sauveur. C'est ainsi que sainte Thérèse pensait et agissait , car
plusieurs fois par an elle examinait avec une attention scrupuleuse si dans sa cellule il ne se trouvait rien de superflu, et si elle découvrait quelque chose en ce genre elle en faisait une offrande à Dieu, en s'en dépouillant pour son amour. Elle raconte, à son propre sujet, qu'une fois ayant rencontré un objet superflu dans sa cellule, il ne lui était pas possible de se recueillir dans l'oraison , jusqu'à ce que cet objet eût disparu. Dieu lui faisait ainsi connaître combien il est jaloux qu'on observe la sainte pauvreté, puisqu'une si légère superfluité mettait tant d'obstacle à l'efïusiou de ses grâces. Mais comme dans tous les ordres religieux on n'observe pas avec la même rigueur la sainte pauvreté , je prescrirais i;ne règle sur laquelle on se baserait pour déterminer ce qu'on doit considérer comme superflu dans un religieux ou religieuse. J'observerais ce que pratiquent les religieux les plus exacts et les plus zélés, ceux dont la conscience est la plus délicate dans chaque ordre monastique et dans les couvents, et tout ce que ces religieux exemplaires regarderaient comme ne concordant point avec la simplicité des habits , des cellules et des meubles, je l'estimerais comme superflu et je déciderais que i'on doit s'en défaire.
294. — Pour ce qui est de la deuxième condition, je dirais que comme c'est une vraie richesse de ne manquer d'aucune chose nécessaire à son état , de même il n'est rien qui s'accorde mieux avec la pauvreté religieuse que de sentir la privation de quelque objet nécessaire. Et puis s'il ne manquait jamais à un religieux ou à une religieuse rien de ce qui est nécessaire à son état en fait de nourriture, d'habillement , de mobilier de sa cellule, de ce qu'il lui faut dans son emploi , en quoi donc consisterait le mérite de la pauvreté? En quoi imiterait-on celle du divin Sauveur ? Que ces personnes examinent bien toute la vie de Jésus- Christ, comme l'a lait saint Cyprien que nous avons déjà cité, et elles verront de combien de choses nécesaires il fut toujours privé. Si elles jettent un simple regard sur l'étable de Bethléem où il naquit , elles n'y trouveront ni berceau pour le recevoir, ni feu poiu" le réchaufler. Si elles considèrent en esprit l'intérieur de la maison de Nazareth oii il vécut, elles la verront dépourvue de tout ce qui y semblerait indispensable et peu difl'érente d'une vile chaumière. Si elles envisagent le divin Sauveur à l'époque de sa prédication, elles le verront sans un toit pour se mettre à l'abri , sans aucune espèce de ressource matérielle. Si
enfin elles portent les yeux sur la croix, elles le verront dépouillé de ses propres vêlemenls, et mourant dans un dénuement complet en présence de tout le peuple de l'ingrate Jérusalem. Donc toute [lersonne engagée dans un ordre religieux doit se réjouir lorsqu'il lui manque certaines choses dont elle aurait besoin, et comprendre, qu'avec ce faible sacrifice de la sainte pauvreté, elle se rend en quelque chose semblable à son divin Maître et s'enrichit de trésors impensables pour mériter la couronne immortelle. Elle ne doit donc pas s'exhaler en plaintes comme le font certains rehgieux imparfaits qui murmurent contre les économes sans prévoyance , contre les supérieurs sans vigilance, et contre les irères servants qui ne les traitent pas à leur gré.
29o. — Maintenant passons à la troisième condition. J'ai déjà prouvé, dans le troisième chapitre, que la pauvreté d'esprit consiste à se détacher de toute espèce de bien temporel , du fond de son cœur , et que c'est ici que réside toute l'esseuce de cette vertu . Qu'on ne vienne pas dire que l'attache aux objets de minime importance ne mérite presque pas qu'on y fasse attention, car on ne peut pas ignorer que toute affection temporelle petite ou grande est un obstacle à l'avancement spirituel. Que vous reteniez un oiseau par un fil menu ou par un fort lien , il n'en sera pas moins captii dans vos mams et il ne pourra pas voler librement dans les airs, ni s'élever rapidement vers les régions supérieures de l'atmosphère. Il en est ainsi de notre cœur, s'il est retenu captif par le démon, soit par une petite attache aux biens de ce monde , soit par une cupidité effrénée pour les richesses. Ce cœur ne sera pas libre de s'envoler vers Dieu et de s'élever à la perfection. Il pourra beaucoup moins encore posséder la pauvreté d'esprit qui ne peut absolument s'allier dans un cœur avec un attachement quelconque. Si donc le directeur est chargé de diriger des rehgieuses ou d'autres personnes du monde, qui se soient consacrées à Dieu par un vœu de i»auvrelé parfaite, il doit veiller à ce qu'elles l'observent strictement, non seulement quant à la substance, mais encoi-c en vue de la perfection, en leur inculquant à propos les enseignements qui viennent d'être exposés d'une manière succincte.
29G. — Quatrième avertissement. 11 m'est arrivé bien des fois de rencontrer des confesseurs de religieuses qui accordaient •ans difficulté à leurs pénitentes la permission de donner et de
recevoir divers objets et qui plus est de l'argent. Je ne sais pourtant en vertu de quel droit ces conlesseurs agissaient de la sorte; car, si leurs supérieurs légitimes leur avaient accordé cette faculté, je conviendrais bien qu'en cela ils n'ont pas dépassé leur pouvoir ; mais d'autre part si cette concession n'avait pas lieu, des permissions de cette nature sont nécessairement illégitimes et de nulle valeur. La raison en est que la religieuse ayant fait profession devant ses supérieurs et non pas devant ses confesseurs, elle est obligée d'obéir aux premiers et de recomiaitre leur autorité, et n'a aucune permission à recevoir des seconds en ce qui regarde l'usage des biens temporels. C'est donc aux supérieurs et non point aux confesseurs qu'il appartient d'accorder les permissions dont il s'agit.