‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 42 sur 75 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

aN Y ÉTABLIT LA DIFFÉRENCE QUI EXISTE ENTRE L' AMBITION ET LA. VAINE GLOIRE, ET EN QUOI CONSISTE LA MALICE DE CES DEUX VICES.

297. — Parmi les objets du dehors qui par leurs charmes attrayants font une guerre incessante à notre avancement spirituel, outre les richesses dont nous avons parlé, il faut encore placer l'honneur et la vaine gloire. Les richesses nous attirent par l'éclat de l'or et de l'argent et nous éloignent de Dieu; l'honneur et la vaine gloire nous séduisent par leurs 1 utiles splendeurs. Si les richesses mettent un grand obstacle à notre avancement dans la perfection, comme on l'a vu dans le précédent article, les deux autres en sont la ruine, comme ou va le voir dans le présent article.

298. — Il me faut d'abord expliquer ce que j'entends par ce terme à'honneur et par cette autre expression de gloire, parce qu'enfin on pourrait les confondre comme si ce n'était qu'une seule chose, tandis que réellement ce sont deux choses fort difiéreutes. Je dois en outre expliquer quelles sont les passions de

l'homme qui courent si follement après ces deux fantômes trompeurs de l'honneur et de la gloire d'ici-bas, et dire en quoi consiste le désordre de ces deux afrections mondaines. L'honneur, dit saint Thomas, n'est autre qu'un certain respect, une certaine déférence dont on use envers une personne, pour reconnaître sa supériorité. Honor importât qnamdam reverentiam alicuiexhibitam, in protesiationem-excellentiœ ejus (2; 1,Qu. 191, art. 1). Ainsi, quand nous fléchissons le genou, ou quand nous nous incUnons et que nous faisons tout autre acte de respect en présence d'un roi et en général de tous les souverains, ou autres grands personnages, cela s'appeUe reconnaître leur éminente dignité, et de ces marques extérieures de profonde considération résulte l'honneur. Selon le même saint Docteur, la gloire est la manifestation de quelque œuvre éclatante qui est l'objet d'un hommage rendu à celui qui est l'auteur de cette action, et lui attire l'estime et la louange, soit que cela regarde les qualités extérieures, soit que cela se rapporte aux prérogatives de l'esprit. Nomen gloriœ proprie importât manifestalionem alicujus operiSyÇUodapud ho7nines décorum videtur, sive illud sit bonum corporale aliquod, sive spirituelle . (2, 2. Qu 132. art 1), Ainsi, quand on proclame la victoire remportée par un général d'armée, quand on publie un acte héroïque de pardon généreusement accordé par un chrétien à son ennemi juré, il résulte une gloire pour ceux qui sont les auteurs de ces belles actions ; parce que, connues du public, elles attirent au premier une renommée de valeur militaire ei au second une réputation de vertu ou de sainteté.

299. — Après avoir posé ces prémisses, nous disons que, d'à près le Docteur angélique dont nous développons la doctrine, la passion ou vice de l'ambition est uu appétit déréglé de l'honneur qui excite la personne à un ardent désir d'obtenir des hommages qu'elle croit dus à quelque excellente quahtédout elle est douée. Ambitio importât appetitum inordinatum honoris. (2. 2. Qu. 131, art. 2). Le vice de la vaine gloire est un désir efl"réné de gloire qui fait que la personne souhaite vivement que telle action illustre de sa vie soit hautement publiée à cause de l'estime et des louanges que cette manifestation peut lui procurer. Ainsi la vaine gloire a pour objet la gloire mondaine, tandis que l'objet de l'ambition est l'honneur. Mais comme on peut désker l'honneur et la gloire dans de bonnes intentions et

sans qu'il y ait rien de vicieux, le saint Docteur nous démontre ensuite en quoi consiste ce qu'il y a de désordonné dans ces deux ])assions vicieuses.

300. — Eu parlant de Tambition, saint Thomas fait consister en trois choses ce qu'elle offre de désordomié : Premièrement, lorsque quelqu'un souhaite des hommages qui surpassent ses mérites et seraient au-dessus des prétentions auxquelles il doit se restreindre pour que ces hommages soient un témoignage légitimement fondé. Secondement, quand on s'approprie tout l'honneur, sans le rapporter à Dieu auquel il est dû, puisque c'est de lui que nous vient tout ce qui peut nous faire honorer et estimer. Troisièmement, quand l'esprit se repose avec mi sentiment d'égoisme sur l'honneur qu'on reçoit , comme sur une fin suprême, sans songer à ce qu'il peut y avoir d'utile et d'avantageux pour le prochain. Tripliciter autem appetitum honoris contingit esse inordinatum. Uno înodoper hoc, gnod aliqids appétit iestimonium de excelletitia, quam non habet , qiiod est appetere honorem supra suam proportionem. Alio modo per hoc^ quod honorem sibi capit, non referendo in Deutn. Tertio, per hoc quod appetitus ejus in ipso honore quiescit, non referens honorem ad utilitatem aliormn. (2, 2- Qu. 191, art. 1). Si donc quelqu'un désire un honneur qui lui est dû , en le reportant à Dieu pleinement et avec une affection sincère, en se proposant le bien spirituel ou temporel du prochain, ou ne saurait lui appliquer le reproche d'ambition , parce qu'il agit avec de trèsbonnes intentions, sans aucun des sentiments déréglés plus haut signalés. Telle est la conduite que tiennent les princes sages et vertueux qui exigent de leurs sujets les honneurs qu'on leur doit, parce que ces princes savent que ces hommages sont nécessaires au bon gouvernement de leurs États , et se regardent comme les lieutenants du Roi des rois, auquel se rapportent en définitive les hommages qu'on rend à leur personne. 11 ne faut pourtant pas omettre de dire que ceux qui ne sont pas élevés en dignité et n'occupent pas des charges éminentes, ne peuvent pas licitement désirer ces tributs de considérations et d'hommages, moins bien encore les provoquer, parce que ces positions élevées attirent principalement l'honneur à celui qui en est investi, et qu'il est plutôt un hommage rendu à la place même qu'à l'excellence personnelle du titulaire. Ainsi, il est extrêmement difficile de désirer ces distinctions brillantes sans qu'il s'y

mêle des affections désordonnées. Il est donc également difficile de ne pas tomber dans le \àce de l'ambition , en ouvrant son cœur à de semblables désirs. On peut même tomber dans la présomption , quand on occupe de hautes positions , sans être doué des qualités qui en rendent digne.

301. — Ensuite, quand il parle de la vaine gloire, le saint Docteur reconnaît trois affections déréglées dans la recherche de la gloire, et elles ressemblent beaucoup à celles qui regardant l'ambition dont l'honneur est le but. Uno modo exporte rei, de qua quis gloriam quœrit, pnta, cum guis quœrit gloriam de eo, quod non est gloria dignum, sicut de re fragili et caduca. Alio modo ex parte fjus, a quo gloriam quœrit, puta hojninis cujus judicium non est certum. Tertio modo ex parte ipsius , qui gloriam appétit, qui videlicet appetitum gloîiœ suœ non refert in debitum finem, puta ad honorem Dei, et proximi salutem. (2,2, Qu. 192, art. 1). Le premier désordre du vice de la vaine gloire consiste donc en ce qu'une personne cherche la gloire dans un mérite qu'elle n'a pas, ou dans une action louable qu'elle n'a pas iaite, ou bien encore à rechercher la gloire pour une action dénuée de valeur et nullement digne de louange. Le second désordre se trouve dans la recherche de la gloire auprès des hommes dont le jugement n'est pas sûr et qui souvent louent ce qui ne le mérite pas, et quelquelOis même ce qui est digne de blâme. Le troisième désordre provient de ce qu'on n'attribue pas à Dieu toute la gloire qui lui appartient en entier, comme le déclare l'Apôtre : Soli Deo honor et gloria. (1, ad Timoth., cap. \, 17), et quand on ne recherche pas non plus celte gloire pour l'avantage du prochain , en se la réservant exclusivement pour soi-même, comme une chose qu'on ne doit partager avec qui que ce soit. Il suit de tout cela que quiconque désire mie gloire purifiée de toutes ces afTections vicieuses et blâmables, une gloire qui s'applique uniquement à des actes honnêtes et dignes de louange, ne doit point la rechercher comme sienne propre, mais comme appartenant à Dieu et utile au prochain, au salut duquel cette gloire peut être avantageuse. Avec de pareils sentiments, on ne s'expose point au péché de la vaine gloire.

302 — Maintenant que le lecteur a bien compris non-seulement quelle est la iliirérence tjui existe entre l'ambition et la ^Taine gloire, mais encore combien il peut exister de désordre

dans ces deux vices, nous allons montrer combien l'un et Vautre sont des obstacles à la perfection chrétienne. Dans le chapitre suivant nous verrons d'une manière succincte iusqu'à quel point l'ambition fait la guerre à notre perfection, et dans les autres chapitres nous parlerons d'une guerre encore plus acharnée que la vaine gloire fait à cette même perfection.

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