‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 43 sur 75 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ON T MONTRE QUELLE GRANDE GUERRE FAIT A L'HOMME SPIRITUEL LA PASSION DE l'ambition.

303. — Ce désir eflrén j de l'honneur, qu'on nomme vulgairement ambition, livre de si terribles combats aux personnes qui veulent marcher dans la voie de la perfection et met un obstacle tellement grand à leur avancement que, selon ce qu'en disent les SS. Pères, plusieurs d'entre eux étant venus à bout, grâces à leurs eÔbrts victorieux, de surmonter tous les autres vices, finirent par être subjugués et vaincus par cette passion. Ecoutons ce que dit à ce sujet saint Ambroise : Hoc ipso îjericidosior ambitio est, qnocl blanda quœdam est consiliatricula dignitatum; et sœpe qiios vitia nulla délectant, quos niilla potuit movere luxuria, nidla avaritia siibvertere, Jacit criminosos, [Lib. iv, in Luc. cap. 4). Ce saint Docteur parle, comme on voit, très-clairement. Il dit, en efïet, que l'ambition est le plus dangereux de tous les vices; parce qu'elle attire doucement, et incite avec un charme séducteur à rechercher les dignités. Il arrive souvent de là que plusieurs hommes que la luxure n'avait pu souiller, que l'avarice n'avait pu subjuguer, qu'aucun autre vice n'avait pu vaincre, deviennent à la fin esclaves de l'ambition et se rendent ainsi coupables aux yeux de Dieu. Saint Jean Chrysostôme est du même sentiment, mais ses expressions sont plus énergiques. Adcœcat mentis intuition mœsentis gloriœ furo?-; nam vecunias quidem confemnere, volenti satis est facile; honorem cutema multis collatum despicere, imdti laboris indiget, magnœ sapientiœ, angelicœ cujusdam animœ ipsum cœlestis testudinis verticem tangeniis. ISon est enim, non est, inqiiam vitium ita tyrau" nicum, et ubique dominans. {ilomil. i'6,adpopul. Antiocàenum).

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L'ambition, dit saint Jean Chrysostôme, avengle nos âmes. Le mépris des richesses est facile à celui qui ne veut pas en avoir le souci. Mais le mépris de l'honneur qu'un grand nombre de personnes peut déférer est une chose très-difficile. C'est uniquement le propre de certaines personnes angéUques, douées d'une grande sagesse et dont le front va presque toucher les étoiles. Non, revient à dire le Saint, il n'existe pas de vice plus tyrannique, car il triomphe de tous les cœurs et les soumet tous à son empire.

304. — Saint Gyprien envisage cet objet sous un point de vue particulier. En parlant des personnes vouées au service de Dieu et obligées plus que d'autres à pratiquer tous les actes d'une sincère piété, il dit que l'ambition asservit même le cœur des prêtres, et que c'est dans le sanctuaire de leur conscience qu'elle se blottit 'frauduleusement. Etiam in sinu saccrdoium ambitio dormit ; ihi sub umbra recubat, in secreto thalami se f/audulenter occultât. {Senn. de jejun. et tentât.). 11 n'en est cependant aucun parmi les SS. Pères qui ait creusé si profondément ce sujet que saint Bernard, pour faire ressortir au grand jour toute la malice de l'ambition. Il s'attache à dépeindre ce vice tel qu'il est en lui-même; il en fait le portrait parfaitement ressemblant, en disant de ce vice tout ce qu'il est possible d'y trouver de plus abominable. Ambitio subtile malum, sccretum virus, pestis occulta, doit artifex, viriutum œrugo, tinca sanctiiatis, excœcalrix cordium, ex remediis morbos créons, generans exmedicina languores. {In Psalm. 90). L'ambition, dit le Saint, est un mal subtil qui s'insinue partout, c'est un poison caché, c'est une peste intérieure de l'âme. C'est elle qui invente les perfides ruses, qui enfante l'hypocrisie, qui fait naître l'envie, qui est la mère de tous les vices. C'est e'.'e qui fomente toutes les scélératesses, qui est la rouille des ;ortus, la teigne qui ^onge la sainteté. C'est elle qui aveugle les cœurs, c'est elle qui change en poison les remèdes et qui de ces remèdes mêmes fait sortir les maladies. Que le lecteur considère bien ce por» trait peint par l'habile pinceau de saint Bernard et qu'il me dise ensuite s'il y a un monstre plus afireux que ce vice qu'on puisse rencontrer dans ce monde,

305. — C'est donc avec raison que les Saints qui, selon saint Jean Clnysoslônif. s'i-b^vèrent, par leur? héroïques vertus, jusqu'aux aslies, professaient une si grande horreur pour les postes

éminents, pour les honneurs et les dignités , parce qu'ils craîgriaient de devenir la proie de cet horrible monstre de l'ambition, et d'en être dévorés. Saint Grégoire, comme on le lit dans sa vie, ayant été élu pape et chef de l'Église universelle, courut se cacher dans une sombre caverne, pour se dérober aux splendeurs de cette sublime dignité. Ensuite, ayant été découvert par une colonne lumineuse de feu, et porté, malgré lui, sur le trône pontifical, il supplia, par des lettres pressantes, l'empereur Maurice de ne point consentir à son élection , afin que , si elle demeurait non-avenue, il se trouvât dégagé de ces honneurs qu'il redoutait. [Joann. diacon. in vita S. Gregorii). S. Jean Chrysostôme, pour se soustraire aux dignités ecclésiastiques, alla se cacher dans lesdéserîs et mener une vie érémitique. Ayantpourtant été découvert par Flavieu inspiré miraculeusement, il fut consacré prêtre et puis forcé de monter sur le trône archiépiscopal de Constantinople. [Metaphrast. in vit. S. Joann. Chnjsost.). Saint Ambroise, proclamé par le peuple et par l'empereur régnant, comme archevêque de Milan, partit secrètement de cette ville et prit la fuite. jMais Dieu, par un trait extraordinaire de sa providence, guida sa route de telle manière que le lendemain matin, après un long espace de chemin, par lui mesuré, il se trouva à la porte de la cité même d'où il avait prétendu s'enfuir. {Paulin, in vita S. Ainbros.). Saint Jérôme détestait les honneurs à un tel point que, étant promu au sacerdoce, il s'abstint d'exercer les actes de son ministère dans la communauté monastique où il vécut longtemps. {Epiph. Epist. adJoannem). Le saint ermite Ammon, craignant d'être sacré évêque, se coupa une oreille afin de se rendre indigne du caractère épiscopal, par le moyen de cette difformité. {Pallad., hist. Lausic, cap. xtx). Saint Malachie, ayant été élu évêque, refusa constamment cette dignité, et ce refus était si obstiné qu'on fut obligé de le menacer d'excommunication s'il ne se décidait pas à accepter cet'c dignité. (S. Bernardus in vit. S. Malachice). ÎMais je n'en finirais pas si je voulais faire ici l'énumératiou de toutes ces âmes élevées qui refusèrent les honneurs avec beaucoup plus de répuguauce que d'autres n'ont de l'éloignement pour l'infamie, l'opprobre et le blâme. Ces personnages savaient combien il est difficile de se voir environné d'hommages et de ne pas laisser quelque issue à l'ambition, et de ne pas s'exposer à être jeté hors de la route da la perfection par quelque transport violent de ce vice. Ils regar-

daicnt donc les hautes dignités comme autantde pierres d'achoppement qui, plus elles ont de hauteur,plus elles font tomber, avec une facilité proportionnée, dans quelque profond abime. 30G. — Mais, en attendant, qu'en disent-ils de cette vérité, tant de gens du monde qu'elle devrait éclairer et qui, néanmoins aveuglés du vain éclat des honneurs, courent en foule après eux, et placent toute leur félicité à se voir entourés du respect de leiu-s semblables, sur cette misérable terre? Qu'en disent-ils, tant de gens d'Église qui ne désirent rien tant que de parvenir à un poste élevé dans la maison de Dieu ? Ils dirigent, vers ce but, toutes leurs études ; leurs fatigues ne se proposent point d'autre fin, toute leur industrie s'y consume. Pour y arriver, ils emploient le bon vouloir de leurs amis, la protection des grands, et si, après mille intrigues, ils l'obtiennent, ils se délectent dans cette position, ils sont aussi satisfaits que s'ils étaient arrivés au centre de leur félicité. Qu'en disent-ils, tant de religieux qui, après avoir foulé aux pieds les honneurs de ce monde , les recherchent cependant avec luie si grande avidité dans leurs ordres respectils, ambitionnent les charges, les dignités, les places les plus distinguées dans l'étroite enceinte de leurs cloîtres, et s'ils n'arrivent point à leur but , perdent la sérénité, le calme de leur conscience au milieu des peines, des murmures et des plaintes qui les torturent. Comment peut s'accorder, avec cet esprit d'ambition , cet autre esprit de perfection dont ces religieux sont cependant tenus de se pénétrer î

CHAPITIIE m.

ON TnÉMONTRE QUE LA VAINE GLOIRE E>T UN DES PLUS REDOITABLE» EWKMIS DE LV PERFECTION CHRÉTIENNE, PARCE QU'ELLE COBnOMl'T ET INFECTE TOUS SES ACTES ET LEUR DONNE LA MORT.

307. — Donner la mort à un homme, ce n'est autre chose que séparer son âme de son corps par quelque acte de violence, en sorte que ce qui était tout-ù-l'heure un homme vivant ne soit plus qu'un cadavre qui a bien, si vous voulez, encore un extérieur d'homme, mais qui pourtant n'en est plus un. C'est reffet que produit la vaine gloire sur tous les actes de vertu que produit celui quiest atteint de ce vice. 11 lui enlève tout ce qui, dans

ses actes, est par lui-même bon, surnalnrel, méritoire, saint, et le change en un cadavre de vertu qui présente , aux yeux des hommes, une apparence de vitaUté qui plaît; mais qui, aux yeux de Dieu, n'ofîre qu'un objet hideux; en un mot, la vaine gloire tue tout cela par le doux poison des convoitises qu'elle excite. Que l'on fasse une aumône, à l'instant même où on accomplit cet acte, la vaine gloire arrive et le corrompt. Ceux qui en sont témoins l'estiment une œuvre sainte, mais Dieu la considère comme une action abominable , parce que la vanité en a enlevé tout ce qu'il pouvait y avoir de vertueux, de saint, de méritoire ; elle en a enlevé l'àme et en a fait un cadavre qui a toute l'apparence de la vie, mais qui, néanmoins, n'est qu'un vice. On doit en dire autant de tous les autres actes de la periection chrétienne. La raison de tout ceci est évidente ; car nos bonnes œuvres sont aîiimées de cette fin sainte qui est le mobile de celui qui les fait; et de ce mobile, uni avec la grâce intérieure, ces œuvres tirent ce qu'elles ont de surnaturel, ce qu'elles ont de splendeur, ce qu'elles renferment de méritoire. Dès que la vaine gloire intervient, elle altère la bonne intention qui vivifiait ces œuvres et y substitue une fin vicieuse qui tue et anéantit tout ce qu'il y avait de bon.

308. — C'est pour cela que le divin Sauveur, quand il parle de ceux qui, en faisant l'aumône, font sonner de la trompette devant eux, tuba canunt ante se ut honorificentur ah horninibus {Matth. 6, 2), et qui en jeûnant affrètent une grande austérité sur leur visage pour révéler au prochain leurs œuvres de macération , exterminant faciès svas , ut appareant horninibus jejnnantes, dit que ces personnes ont déjà reçu leur récompense et qu'il n'y en a pas pour elles dans une autre vie, receperunt mercedem suam. C'est parce que la vaine gloire a exalté leurs œuvres et les a privées de tout le mérite qu'elles pouvaient avoir, les a rendues semblables à des cadavres hideux que l'œil de Dieu repousse et qui , loin de s'attirer une juste récompense, ne provoquent au contraire qu'un châtiment. Il arrive à ces malheureux ce qui advint à Ezéchias qui, étalant avec orgueil aux yeux des ambassadeurs de Babylone les riches trésors de son palais, entendit sortir de la bouche du prophète inspiré de Dieu cette terrible sentence, qu'en punition de cette vanité tous ces trésors qu'il montrait avec tant de complaisance lui seraient totalement enlevés ; Auferentur omma^ quœ sunt in dnmo tua, T. II. 17

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c/ quœ condiderunt patres lui vsque indicm hanc, in Babtjlonem : non 7'emanebit quidquam, ait Dominas, {i/ieg. 20. \~). De même» quand nous mêlons la vaine gloire à nos bonnes œuvres, non» sommes dépouillés de toutes ces richesses spirituelles qui pouvaient être le résultat de ces mêmes œuvres, et elles ne seront d'aucune utilité pour nous ni dans cette vie ni dans l'autre.

309. — On lit dans l'histoire de l'ordre de Citeaux, qu'il y avait un religieux doué d'une très-belle voix et qoi avait une grâce toute particuhère dans sa manière de chanter. Ce malheureux, abusant cependant de ces dons, mêla aux louanges de Dieu qu'il chantait dans le chœur un désir déréglé de sa propre louange , et il se complaisait beaucoup plus dans Thonneur que lui procurait son habileté dans le chant, que dans l'honneur qui devait en appartenir à Dieu seul. Mais le Seigneur voulut manilcster aux autres moines combien lui étaient iteu agréables ces louanges qui sortaient de la bouche de cet homme plutôt pour satisiaire sa propre vanité, et combien ces beaux chants étaient vides de toute espèce de mérites. Un matin donc, lorsque ce rehgieux avait terminé Thitonation d'im répons, Dieu fit apparaître au milieu du chœur un petit more qui, en chantant et applaudissant des deux mains le moine orgueilleux, avec des gestes de théâtre, se mit à dire à haute voix: 0 bene cantavitf optime cantatum est. Oh ! le beau chaut, oh ! comme ce moine a [surfaitement chanté! Le lecteur doit comprendre par ceci combien plait au Seigneur le chant de ses louanges, surtout quand c'est en compagnie de plusieurs de ses serviteurs. Pourtant si la vaine gloire vient y mêler son poison, il n'est rien qui choque plus ses oreilles et qui au contraire soit plus agréable à celles du démon. Tant est pestilentiel ce poison par lequel ce vice donne la mort à toutes les bonnes œuvres. Je dirai donc avec saint Basile : Fugiarnus inanemgloriam, dulcem xpiritualium operum spoliatricem, tineam virlutum . blandissimam bonorum ruslrorum deprœdatricem , eamdcmque mellis ilUtu fraudis suivenenicoloiatricem, et morti/cri hominum mentibus poculiporrcetriccm. {Constitut. Monach. cap. 11). Fuyousla vaine gloire, dit le saint Docteur; elle est la teigne qui rouge les vertus; c'est une ennemie pleme de séductions, et par elle ce poison s'introduit dans nos âmes qu'elle dép.uille, en la caressant, de toutes ses bonnes œuvres. Elle souille adroitement toutes nos richesses spirituelles , elle présente une cou^e eo-

chanteresse pleine d'une liqueur qui donne la mort ; cette liqueur est rendue suave par le doux miel de la complaisance, et cette trompeuse suavité empoisonne le cœur et l'esprit.

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