CHAPITRE IV
ON Y MONTRE QUE LA VAINE GLOIRE EST GRANDEMENT ENNEMIE DE LA PERFECTION, PARCE QU'ELLE COMBAT CELLE-CI AVEC LES SEPT VICES DONT ELLE EST LE CHEF.
310. — Saint Thomas, partageant le sentiment de saint Grégoire , ne place pas l'orgueil au nombre des péchés capitaux ; mais il dit que c'est plutôt la source d'où découlent tous les péchés capitaux qui marchent à sa suite et lui forment un atfreux cortège. Au lieu de l'orgueil, il place parmi les vices capitaux la vaine gloire comme étant son aînée. Gregorius autem in libro trigesimo primo moralium superbiam ponit reginam umnium vitiorum y et inanem gloriam, quœ immédiate ab ipsa oritur, ponit vitium capitale ; et hoc rationabiliter {îi, îh^Qu. 132. art. A et Qu. 162). Après avoir posé ainsi la question, le saint Docteur arrive à nous représenter la vainegloire comme une hydre dont les flancs empoisonnés donnent le jour à sept autres vices, nouvelles hydres qui s'élancent à l'attaque de la perfection chrétienne. Dicendum, quodut supra dictum est, illavitia quœ de se nata sunt ordinari ad finem alicujus vitii capitalis, dicuntur flliœ ejus. Finis autem inanis gloriœ est manifestalio propriœ excellentiœ. Ad quod potest homo tendere dupliciter, uno 7)wdo directe , sive per verba , et hœc est jactantia ; sive per Jacta, etc. (2. 2. Qu, 132. art. 4). Les vices, dit le saint Docteur, qui ont pour but quelque péché capital, sont ses mfants ; on peut aussi dire que ce sont les branches et les rameaux de ce tronc maudit. Or il y a sept vices qui tendent directement ou indirectement à la manifestation vaniteuse de l'excellence qu'on s'attribue, et c'est là l'unique fin que se propose avec toute l'ardeur de ses^convoitises la vaine gloire. Il y a donc sept vices qui ont pour mère cette hydre inleruale , sept rejetons de cette racme empoisonnée. La jactance proclame directement ses prétentions à l'estime par la parole, la présomption agit de même par des faits , l'hypocrisie y procède par des mensonges en étalant pompeusement des qualités spi-
lilueno? qui n'exisleut pas. Pui- on tend d'une maniôrp ir.ilirpcte à faire ressortir sa propre excellence quand on veut faire voir qu'on n'est pas inférieur aux autres , et cela se reconnaît d'abord, en ce qui touche l'intelligencr, à une opiniâtreté qui lait abonder avec obstination dans la manière de voir à laquelle on tient, sans vouloir se soumettre aux avis dos autres, quoiqu'ils soient préférables. En ce qui touche la volonté, cela se manifeste par la discorde qui lait qu'on ne veut pas céder à sa propre volonté, afin de se mettre en harmonie avec celle des autres. En ce qui regarde les disputes, quand on se livre à des emportements bruyants et à des irritations déraisonnables pour soutenir ce qu'on a avancé. En ce qui a rapport aux actes, par l'insubordination en ne voulant pas se soumettre à ses supérieurs. Ainsi donc, selon le Docteur angélique, de cette maudite raciu j de la vaine gloire sortent ces sept branches pernicieuses qui sont la jactance, la présomption, l'hypocrisie, l'obstination, la discorde, la contradiction et la désobéissance. Le lecteur peut maintenant juger combien la vaine gloire est ennemie de la perfection ; puisque, liguée avec les sept vices, elle lui fait la guerre et s'ellorce de la terrasser par la luneste puissance qui lui est propre, et par celle des vices qui la secondent. Qu'il juge si une personne vouée à la vie spirituelle est capable d'y faire «luelques progrès tant qu'elle n'extirpe point de son cœur jusqu'à la dernière fibre cette racine empoisonnée qui produit tant de maux.
311. — C'est pour cela que le divin Sauveur voyant ses disciples remplis de complaisance pour eux-mêmes et pleins d'une vaine satisfaction en voyant les démons leur obéir et se soumettre à leurs ordres, les reprit sur-le-champ en les avertissant de se garder de celte aflectiou dépravée, parce qu'il connaissait très-bien quels étaient les pernicieux effets qu'elle pouvait produire en se développant au fond de leur cœur. Verumtamen in hoc nolile gaudeie, quia spiriius subjiciuntur vobis. {Lucœ iO, 20). Ensuite iNotie-Seigneur leur inspira une frayeur salutaire en leur mettant sous les yeux le terrible exemple de Lueiler précipité du Ciel par le sentiment de complaisance pour luimême, à la vue de ses hautes prérogatives : Yidebam Salanam, sicut julyur de ccelo cadentem, comme nous le prouve l'explication que nous donne saint Cyprien de ces paroles : Gloriabanriur uUnuuado duci^uli, et complaccbant sibi )» miraculis cori'
grnti'labnndi, qiiod eis eliam dœmones ohedîrent ; sed repressa est increpunte Domino simplicitatis eorum prœsumptio. Videbam , inquit, Satanam dcscendentem de cœlo. His verbis eorum
animis intimans quia ante hominis conditionem superbien-
tis diuboli ruinam vidit. {Serm. de jejun. et tentât.). Il faut remarquer ici combien on doit redouter toute affection de vaine gloire , quand on voit noire divin Maître si doux , si plein de bonté surtout envers ses disciples^, lorsqu'en découvrant en eux ce penchant à la vaine gloire, il croit devoir les effrayer par cette chute de Lucifer précipité des sommités des cieux dans les profonds abîmes ; quand on voit ce divin Sauveur les menacer indirectement d'une pareille chute en les faisant décheoir du degré d'honneur auquel il les avait élevés, si à l'avenir ils n'avaient pas soin de se préserver d'une telle vanité.
312. — Il comprenait parfaitement bien cette grande vérité, ce saint moine que l'abbé Pasteur avait placé à la tète de ses disciples et qu'il leur proposait comme un modèle à suivre dans cette fuitede l'estime et des louanges des hommes, et dans celle de la vaine gloire qui en est le résultat ordinaire. {In lib. Sentent. Patrnm, § 18). Ce moine habitait dans une petite cellule non loin de Constantinople, au sein de la plus grande indigence, absolument retiré de toute société et se livrant à un genre de vie extrêmement austère. L'empereur Théodose, ayant entendu parler de lui et de ses éminentes vertus, désira le voir et s'en tretenir tète à tète avec lui. Ce prince s'étant donc séparé de sa garde et de tout le cortège qui l'accompagnait, entra dans la cellule de ce bon reclus sans se faire connaître. Après quelques instants d'entretien, Théodose remarquant que dans cette pauvre demeure il n'y avait que quelques pains secs , lui demanda de prendre avec lui quelque nourriture. Le bon ermite aussitôt mit sur la table im pain, de l'eau et du sel, selon sa coutume, et?e mit à manger avec son hôte. A la fin de ce repas très-frugal, l'empereur se fit connaître en cette qualité. L'ermite, tout conli'.s, se prosterna aussitôt à ses pieds pour témoigner d'abord son profond respect et pour lui faire ensuite des excuses sur ce qu'il l'avait si mal reçu dans sa pauvre demeure. L'empereur le releva de ses propres mains et se montra complètement satisfait de l'accueil simple et cordial qu'il avait reçu de l'ermite, en lui disant quïl enviait beaucoup son sort, et puis il se retira. Après le départ du prince, notre saiiit moine se pht à réfléchir qu'après
celle visite au prince afflueraient bieuiôtvers sa paii-vre retraite des gens de toute sorte, nobles et plébéiens, et que tous les courtisans, à l'exemple de leur empereur, voudraient aussi le visiter. La crainte commença à entrer dans son âme en considérant que cet empressement de tant de personnes qui lui témoigneraient leur estime, pourraient fournir au démon l'occasion de le tenter de vaine gloire et (jn'il pourrait bien lui-même prendre goût à cette estime et à ces éloges qu'on lui prodiguerait. Il pensait que de tout cela pourrait résulter un refroidissement de vertu et peut-être même sa ruine spirituelle. C'est pourquoi, sans autre retard, Pasteur quitta dès la nuit suivante sa pauvre retraite et s'enfuit en Egypte pour y vivre en qualité d'anachorète et inconnu de tous les autres SS. Pères du désert. Oh ! combien ce vénérable cénobite comprenait de quels vices, de quels maux déplorables la vaine gloire est la source trop féconde, puisqu'il se déroba avec tant de soin à toute estime, à toute louange, à tout hommage qui aurait pu en faire naître les feux dévorants dans son cœur ! Il n'agissait pas comme tant de personnes vivant dans une spiritualité imparfaite qui, au lieu de soustraire aux regards des autres les qualités dont elles sont douées, les étalent au contraire, souvent même les révèlent avec une pompeuse ostentation, qui enfin, au lieu d'éviter les louanges, font tous leurs efforts pour se les attirer. Est-il donc étonnant qu'elles s'y complaisent, qu'elles s'en enorgueillissent à outrance, et qu'enfin cette vaine gloire leur fasse perdre tout sentiment de véritable et sincère spiritualité? ^'yanescun/ incogitationibus suis ?