‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 45 sur 75 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

0.1 T MONTnE QUE LA VAINE GLOIRE EST UNE ENNEMIE PRESQUE llf" VINCIULE DE LA PERFECTION CHRÉTIENNE.

3 ifl . — Après avoir montré combien la vaine gloire est emiffr mie n>ortelle de la perfection chrétienne, et quels sont les \ices avec lesquels elle fait alliance pour lui faire cette guerre implacable, je dis maintenant que la vaine gloire est un ennemi presque invincibl<>, car il est si perfide que non-seulement il ne se laisse pas subjuguer par des actes de perfocliou, mais qu'en-

core ces actes mêmes l'alimentent quelquefois et lui donnent de la vigueur pour combattre la perlection elle-même. Il n'est pas de vice^ comme le dit si bien saint Jean Chrysostôme, qui n'ait pour adversaire quelque vertu qui finit par le vaincre et qui, enfin, à force de résistance, ne vienne pas à bout d'en triompher. La fornication a pour adversaire la chasteté, l'orgueil trouve un ennemi dans l'humilité, la colère dans la mansuétude, l'avarice dans la libéralité, l'envie dans la charité, la paresse dans la ferveur de la piété. La vaine gloire seule n'a pas de vertu qui lui soit opposée et qui puisse en être victorieusement abattue, car quel que soit le bien qu'on fasse pour la dompter, elle en prend justement occasion de se soulever,et les actes d'humilité, qui devraient cependant réprimer son insolente rébellion, ne servent à la fin qu'à lui donner encore plus d'audace, par le moyen des complaisances vaines qu'elle excite dans le cœur. Le saint Docteur en donne une dernière raison, en disant que s'il est vrai qu'un mal quel qu'il soit, tire son origine d'un autre mal, il est également constant que, seule, la vaine gloire tire la sienne du bien même, et qu'ainsi, loin d'être domptée et vaincue par les bonnes œuvres, ce sont elles au contraire qui la fomentent. Omnia mala quœ sunt in mundo, habent contraria bona, pcr quœ supercnhir ; ut puta fornicatio castitatem, superbia humilitatem , iracundia mansuetudinem , et nullum est rnu' lum, quod non habeat contrarium bonum , per quod superetur, excepta vana gloria. Ideo quantavis bona feceris , volens cognoscere vanam gloriam, tanto magis excitas eam, et causa est isia : quia omne malum a malo nascitur, sola autem vana gloria de bono procedit : et idco non extinguitur per bonum , sed magis Tiutritur. Le saint Docteur en conclut que la vaine gloire n'est pas le vice des pécheurs, mais bien celui des personnes spirituelles ; parce qu'en efîet, un fornicateur, un voleur, un assassin ne trouve pas dans ses crimes à s'enorgueillir, mais, au contraire, il y trouve des motifs de contusion et de honte. Den/que inter homines peccatores tentaiio vanœ gloriœ non habet locuin. Fornicator enim, aut raptor quomodo tentatur in gloria vana^ qui non habet unde glorietur? [Uomil. 15, in Matth.).

314. — Cassien nous fournit des enseignements semblables en employant d'autres termes et il nous dépeint la puissance dont ce vice est doué pour anéantir toutes nos œuvres de perfection sans pouvoir lui-même être abattu. Tous les autres vices.

dit-il, porrlont de leur fiine>lc infliience pnr l'exercice nés vertus qui leur sont opposées ; .«eul, le vice de la \aiin', ,:,'loire se relève toujours plus audacieux de ses propres défaites. Les autres vices dominent seulement ceux qui leur cèdent aisément la victoire, mais celui-ci lève fièrement sa tète contre ceux qui Je terrassent, et du fond même des triomphes ([u'on a remportés sur lui, il tire un nouveau coura^^e pour attaquer ceux qui l'ont vaincu. Cela ne veut pas dire autre chose, si ce n'est que la vaine gloire naît de ces actes mêmes d'humilité qui sont pratiqués dans l'intention de la vaincre. Omnia vida superata inarccscunt, et dévida per simjnlos (lies iiifinniora redduntur...

Hue veto dejccliim acrius resurcjit ad luelam Cœtera gênera

viliorum eostantum impwjnare soient, quos incerlamine superaverint. Hoc vero suos v ici ores acrius insectatur, quantoque fuerit validius elisuni, tanto vehementius Victoria ipsius elatione congreditur. [Instit. lib.\\,cap.'i). Ce même Saint, passant ensuite à des détails, lournit divers exemples qui prouvent qu'en diûereutes circonstances très-lréquentes, cette doctrine reçoit une trop évidente application. Si, par exemple, pour fuir la vaine gloire, vous quittez vos riches habits, elle vient pareillement vous assaillir revêtu de haillons. Si, pour vous garantir de toute chute dans le péché de la vaine gloire, vous renoncez à vos discours ou entretiens éloquents ou scientifiques pour vous réduire à un silence rigoureux, elle profite de la sévérité même de ce silence pour vous faire tomber dans le péché. Si vos jeûnes sont counus, la vanité en profite. Si, pour vous dérober aux louanges, vous prenez le parti de jeûner secrètement, la vanité s'insinue encore dans ce mépris de l'estime publique. Cui sub specie x ilen-- (Jidœ i^estis cœnodoxiam non potuitdiaholus generare, prosqua— lida, et incuKa conutur inserere. Qiicm scientice, et eloculiouis ornatu nequivit extoUere, gravitate taciturnitatis elidit. Si iejnnet pa/am, gloria vavilalis piilsatur. Si illud contemnendœ gloriœ causa contrxeril, rodern vitio elationis oOtunditur.

3 15. — C'est pourquoi saint Jér(^me, écrivaut à la vierge Eustotbium (^7^. 'i'îJ), compare la vaine gloire à l'ombre, parce que comme celle-ci accompagne le corps, de même la vaine gloire suit totijours la vertu, et puis, parce que plus le corps fiut sou ombre avec vitesse et plus aussi la vaine gloire court après l'homme vei'tueux qui se sent importuné de ses attaipies. Il ne sert à rien, ilil le mèuie Saint, enotnvaat à Rustique, de se re-

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tirer dans les déserts les plus inaccessibles, de se cacher dans les cavernes les plus obscures , dans les autres les plus profonds pour se dérober aux assauts de ce vice; car partout vous le retrouverez vous faisant la guerre. In solitudine citosubrepit superbia: et sipaulisper iejvnarit, hommemque non vident, putat se alicujiis esi^ momenti. N'allez pas croire, dit le Saint, que la vaine gloire ne saurait pénétrer dans le désert pour y assaillir les hommes les plus austères; car s'ils entreprennent de se livrer à la pratique du jeûne, de la prière, s'ils se dérobent au commerce des hommes, ils se figurent aussitôt qu'ils sont quelque chose d'estimable et se laissent envahir par un sentiment de vaine complaisance pour eux-mêmes.

316. — Le lecteur peut juger maintenant combien est fondé sur la vérité ce que nous avons dit sur la force presqu'eutièrement invincible de ce vice, puisque les exercices mêmes de la perfection ne le terrassent pas, mais le plus souvent le font revivre, avec une vigueur nouvelle, par de nouvelles complaisances où l'on s-e délecte. U doit en conclure que ce vice doit être grandement redouté des personnes spirituelles, et qu'elles doivent user d'une prudence spéciale pour ne pas laisser leur cœur et leur âme à la merci d'un vice aussi dangereux. 11 est certain que les grands serviteurs de Dieu ont toujours eu, pour ce vice, une appréhension plus grande que pour les autres, et que, pour se mettre à l'abri de ses attaques,trop dangereuses, ils ont employéles moyens les plus extrêmes, et même qui ne semblaient pas inspirés par un sage discernement; car il leur semblait que tout remède était à propos, et que tout moyen était propre, afin de se garantir de ses surprises. On lit, en efîet, dans les écrits des anciens Pères {Contra inanem gloriam num. 8), que l'abbé Siméon, personnage digne d'une haute vénération , ayant reçu avis que le gouverneur de la province arrivait, environné d'une nombreuse suite, pour lui rendre visite et recevoir sa bénédiction, et le messager l'ayant engagé à prendre toutes les mesures convenables pour recevoir, avec tous les honneurs accoutumés, un si émiuent personnage, il répondit : « C'est bien mon intention, « retirez-vous, afin que je prenne toutes mes dispositions. » Après avoir ainsi parlé, il sortit de sa cellule et il se mit, à une petite distance, à manger du pain et du fromage. Pendant ce temp5-là le gouverneur, accompagné de tout son cortège, arriva, et, le trouvant occupé à une occupation si vile, lui témoi-

gna du m(^pris en di'?ant : « Voil i «loiic ce saint solitaire dont « on nous avait raconté tant de merveilles? Il m'a bien l'air « d'être un homme fait comme tous les autres. » Après ces quelques mots, le gouverneur lui tourna le dos en signe de mépris. Siméon resta néanmoins fort satisfait d'avoir été ainsi traité, puisqu'on agissant de la sorte il s'était mis à couvert des as.viuts de la vaine gloire qui, en pareille circonstance, n'aurait pas manqué de l'assaillir, à cause d'une visite aussi honorable pour lui. Le célèbre abbé Moïse raconte un fait à peu-près semblable. (Eod. loco num. 3). Ce cénobite ayant appris également que le gouverneur de la province arrivait pour lui faire visite et pour s'entretenir avec lui, craignit quelque assaut de vanité dans une circonslance qui lui faisait tant d'honneur. Il prit donc le parti de s'enfuir de son monastère, et il exécuta son dessein en se dirigeant vers l'Egypte. Le hasard voulut que, sur son chemin, il fit la rencontre de ce même personnage dont il ne voulait pas recevoir la visite. Ce dernier, qui ne le connaissait pas, ayant demandé au moine voyageur où était la demeure de l'abbé Moïse : « Ne vous mettez point en peine de faire sa connais- « sance, lui rôpondit-il, car c'est un extravagant et un héré- « tique. » Pourtant le gouverneur se trouvant à une petite distance du monastère, poursuivit son voyage, et, se trouvant près de l'église, il y entra pour prier. Les clercs s'étant approchés de lui, il leur dit qu'il était venu pour visiter leur abbé Moïse ; mais, qu'en route, il avait reçu , sur son compte , de fâcheuses informations, car il avait rencontré un vénérable vieillard qui lui avaitditqne Moïse n'était pas un homme saint tel qu'on le dépeignait dans le monde; mais qu'il était plutôt un insensé, et, qui plus est, un hérétique. Quelle était, reprirent les clercs, l'apparence extérieure de ce moine? C'était , dit le gouverneur, un homme de haute taille, d'une complexion sèche et maigre ; d'une figure hàlce, et son corps était couvert de vêtements en trèsmauvais état. Mais, c'est lui-même, s'écrièrent les clercs, c'est l'abbé Moïse dont vous désirez faire la connaissance. En entendant ces paroles, le gouverneur fut saisi d'étonnement et singulièrement édifié d'une si profonde humilité. C'est ainsi que le saint abbé sut se soustraire à toute tentation dévalue gloire.

317. — Puisque nous nous occupons de cet important sujet, je ne veux pas omettre le récit d'un stratagème qu'employa un de ces Foies du désert pour se défaire, à propos de la vaine

gloire qui venait le surprendre avec un pompeux appareil, de séduisants hommages. {Ex lib. sentent. Patrum § 3). Cet anachorète allait visiter un jeune homme malade pour lequel son père avait sollicité cette faveur. Au moment où il s'approchait de la maison du malade, il vit accourir, au-devant de lui, les parents et les amis, portant dans leurs mains des flambeaux allumés, comme c'est la coutume quand on accompagne des corps saints. A cette vue, le Père du désert, craignant de se laisser dominer par quelque excitation de vaine gloire, que fit-il? Il se détourna vers une rivière voisine et, s'étant dépouillé de tous ses vêtements, il se mit à les laver. Les personnes, qui étaient venues au-devant de lui, le voyant dans une attitude si singulière, en conçurent une opinion défavorable, le jugèrent indigne de l'honneur qu'elles lui décernaient en lui faisant un accueil si distingué, éteignirent leurs flambeaux et retournèrent dans leurs maisons. Cependant le père du 'eune malade qui avait amené le cénobite, lui dit : « Père abbé, pourquoi avez-vous fait une « action si peu convenable? Sachez que toutes ces personnes vous « prenaient pour on saint ; mais , depuis qu'on vous a vu ainsi c déshabillé dans la rivière, elles ont bien changé d'avis, et vous c considèrent comme un possédé du démon. » Le moine répondit '. « Et ego volebam hoc auclire. » C'est là justement ce que j'ai prétendu. Je voulais détruire la bonne opinion que ces personnes avaient conçue sur mon compte , et mettre en fuite la Taine gloire qui arrivait pour me livrer assaut.

318. — Que le lecteur veuille bien remarquer combien les Saints ont redouté la vaine gloire, combien d'industries ils ont mises en jeu pour se défendre des attaques de ce vice, ne faisant pas difficulté de se difîamer eux-mêmes en mille manières, pour ne pas se laisser captiver parleur vaine complaisance. Les personnes spirituelles doivent y apprendre aussi avec quelle exactitude elles sont obligées de veiller sur elles-mêmes, pourne pas se laisser vaincre par cette passion redoutable qui s'insinue dans toutes les œuvres saintes, et qui. plus elles sont empreintes d'un caractère de sainteté, plus hardiment aussi cherche à s'y mêler. C'est aussi encore pourquoi j'ai avancé que la vaine gloire est un ennemi presque inviijcible de la perfection chrétienne. Je ne veux pas cependant prétendre qu'on doit imiter les actions dont j'ai reproduit le récit; car on ne doit pas faire des actes extraordinaires sans une inspiration spéciale de l'Esprit-Saint qui fai-

«ait agir ces gr'indt serviteurs de Dieu. Je dis seulement qn*on ne doit pas recherbi^er, mais iuir au contraire, les louanges qui sont l'aliment de cette passion de vaine et lutile gloire. Je dis qu'on doit la réprimer, avec promptitude, par des actes contraires, au moment où ses mouvements désardonnés se reproduisent dans le cœur. Je dis enfin qu'on doit employer, contre cettepassion, les autres remèdes dont je vais succinctement parler.

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