‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 46 sur 75 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ON Y PROPOSE DIVEnS MOYENS POUR TERRASSER LE VICB DS L*AMBI- TION ET DE LA VAINE GLOIRE.

319. — Le premier moyen, c'est d'en demandera Dieu, avec persévérance et avec ierveur l'extirpation. Quoique ce soit là un remède universel qui convient à tous nos maux, cependant c'est un remède tout à iait spécial contre l'ambition etla vainegloire. Cela est si vrai que saint Jean Chrysostôme va usqu'à dire que la prière est le seul remède à employer contre de tels vices. ISullum remcdium potestesse contra vanam gloriam, nisioratio sola. Et hœc ipsa vanitatem gênerai, nisi caute vro'pexeiis, et forte bene oraveris. {Uomil. 15, inMatth.). 11 n'existe aucun remède, dit-il, si ce n'est la prière contre la vaine gloire, et, dans la prière même, si vous n'usez pas d'une grande précaution, et si vous ne veillez pas sur vous-mèmp, la vaine gloire peut encore se montrer. Il iaut, pour bien comprendre ceci, réfléchir sur la facilité avec laquelle ce vice séduisant s'insinue partout, ainsi que nous l'avons démontré; c'est pourquoi il ne iaut rien moins que la main toute-puissante de Dieu pour l'extirper d'un cœur où elle a pris racine. Mais ce puissant secours ne s'obtient de Dieu que par le moyîn de ierventes et de pressantes prières. Si donc, quelqu'un éprouve du penchant vers ce vice, il doit prendre la iermu résolution d'en demander à Dieu l'amendement dans toutes ses oraisons en conlessant, aux pieds du Seigneur, l'impuissance où il se trouve. Il doit lui demander cette délivrance avec loi et en espérant, très-ierniement, un secours ellicace de sa bonté Euprèuie qui est infiniment inclinée à lui accorder cette laveur, surtout, et spécialement, ces grâces qui sout pleinement conhu'mes à sa volonté divine. Si l'on est persévéraut à demander, df

cetta manière, une aussi précieuse faveur, on verra enfin disparaître, du fond du cœur, ce déplorable vice, sinon tout d'un coup, du moins insensiblement.

3-20. — Néanmoins, pour se pénétrer d'un désir vii et sincère de se voir délivré de ces passions, et pour procurera ses prières ferventes une grande efficacité, il sera très-utile, outre les motifs qui ont été exposés dans les chapitres précédents, de réfléchir souvent sur ce qu'a de contraire, à l'esprit de Jésus-Christ, cette malheureuse tendance à l'ambition et à la vaine gloire. Notre divin Sauveur, tenté par le démon, qui lui offrait tous les royaumes du monde, le repoussa avec indignation en disant : G Vade, Safana. » {Matth., cap. 4, 10), Plus tard voyant que les peuples s'unissaient pour lui proposer une couronne, il prit la fuite et se retira sur les hautes cimes des montagnes [Joann., cap. 8, ;ji). Le divin Sauveur professait une grande aversion pour les louanges. Si glorifico meipsiim, gloria mea nihil est, et ses actions s'accordaient avec ses paroles, comme quand il imposait silence aux démons qui le proclamaient fils de Dieu : Exibant autem dœmonia a multis clamantia, et diceniiay quia tu es filius Dei ; et increpans nonsinebat ea loqui ; quia sciebant ipsum esse Christum. {Lueœ, cap. A, 41). Comme encore quand il imposa silence au lépreux en lui défendant de publier la guérisou miraculeuse qu'il en avait reçue : Vide nemini dixeris {Matth., cap. 8, A). Par tous ces faits le divin Sauveur voulait, comme dit saint Jean Chrysostôme , nous apprendre avec quelle horreur nous devons fuir la gloire mondaine. Ideo enim nulli dicerejubet, ut doceat non diligendam osientationem, et glO' riam {Honni. 26, in Matlh.) Notre-Seigneur, au lieu de la gloire et des honneurs, voulut les affronts, les outrages, les mépris, les humiliations; il voulut être rassasié d'insultes, de railleries et d'opprobres. Ces réflexions auront certainement, dans les personnes pieuses, pour résultat une coniasion protonde qui les fera rougir d'être si peu semblables à leur divin modèle. Elles y feront naître un sincère désir d'extirper de leur cœur des vices qui s'accordent si peu avec leur qualité de disciples de Jésus- Christ. Leurs prières en deviendront plus fécondes, plus ferventes, et d'une grande efficacité pour obtenir ce qu'elles demanderont.

32 1 . — Le second moyen consiste en ce que la personne doit être dans l'intime conviction que tout ce qu'il y a en elle

àc bon dans l'ordre de la nature et de la grâce, est un pur don de Dieu, et ensuite que par elle-même elle ne possède que le mal et le péché. L'homme qui marche dans les voies spirituelles doit s'imprimer daus l'esprit cette grande maxime de saint Paul: Quid habes, quod non accepisti? Si autem accepisti , quid gloriaris? {\,ad. Corinth. cap. 4). Qu'y a-t-il en vous, dit l'Apôtre, que vous ne l'ayez gratuitement reçu de Dieu ? Mais si vous l'avez entièrement reçu de Dieu, pourquoi vous en glorifiez-vous ? Pourquoi vous en vantez-vous? Pourquoi en faitesvous l'objet de vos complaisances? Pourquoi cherchez-vous à en être loué, comme si vous le teniez de vous-même et non point de votre Dieu? Comme si c'était quelque chose qui vous appartînt et qui ne lût pas à votre Dieu ? Vous ne pouvez pas seulement par vos propres forces, ajoute le même Apôtre, concevoir une bonne pensée, si Dieu n'en est pas l'inspirateur; vos laibles lorces ne seraient pas capables de vous la suggérer : Non quod simus sufficientes cogitare aliquid a nobis; sed sufficientia nostra ex Deo est. (2, Corinth. cap.^^o). Combien moins serez-vous capable par vous-même de sentiments de piété, d'actions vertueuses, d'œuvres saintes et de tout ce qui peut vous concilier l'estime et la considération de tout le monde !

322. — Savez-vous, dit le prophète Osée, ce que vous tenez de vous-même, ce qui véritablement vous appartient ? Le péché, la perdition et la ruine éternelle. Perditio tua ex te Israël , tantummodo in me auxilium tuum. {Osée cap. 13, 9). Tant de péchés commis pa'' le passé , tant d'imperfections dont actuellement vous êtes coupable, tant de fautes graves que tous les iours vous commettriez si Dieu ne vous secourait de sou bras puissant, la damnation éternelle dans laquelle, pour ce qui est de votre propre lait, vous ne manqueriez in- devons précipiter; cela vous appartient, de tout cela persoiue ne peut entrer en i artage avec vous. Mais si dans vous se trouve quelque boune qualité, quelqvie action méritoire qui vous attire la considération de vos semblables, tout cela vous \ieui de Dieu, qui vous eu gratifie par un pur effet de sa bouté. In me tantummodo auxiliuiii tuum.

32 . — Aussi saint Bernard qui comprenait parfaitement tout ce qu'il y a d'élevé dans ces vérités de foi, s'animait d'un saint zèle contra lus hommes possédés de la vaine gloire qui ravisseulùDiou Ihonucur qui lui est dû et se l'attribuent à eux-

mêmes. Tibi unde gloria, o putride pulvis, unde tibi? De vitœ sanctitate? Sed spiritus est qui sanctificat ; spiritus, dico, nm tuus , sed Dei. Si prodigiis aut signis effulgeas, in manu tua sunt, sed virtute Dei. An blanditur vopulan's favor, quod verbum honum, et bene forte deprompseris ? Sed Chrisius donavit os, et sapientiam. Nam lingua tua quid nisi calamus scribœ ? Et hoc ipsum mutièo accepisti talentum creditum , est repetendum cumusura. (Serm. IZJncantic.), Certes, voilà de bien belles paroles ! D'où vous vient la gloire ? Est-ce de vous-même , è homme qui n'êtes qu'une vile poussière ? Viendrait-elle dévoua la sainteté de la vie ? Mais ce n'est pas un efiet de votre esprit, mais bien de l'esprit de Dieu qui vous sanctifie. Serait-ce des prodiges qui éclatent dans votre personne? Mais ce sont vos mains qui en sont seulement les instruments et Dieu seul en est l'auteur par sa souveraine puissance. Avez-vous à vous glorifier des applaudissements du peuple qui goûte l'éloquence de vos discours ? Mais . dites-moi qui vous a donné une langue, de qui tenez-vous la science et l'art de parler ? Tout cela ne vient-il pas de Dieu? Est-ce que votre langue, quand vous laites un discours , n'est pas sous la main de Dieu qui lui imprime le mouvement, comme un écrivain qui lait courir sa plume sur le papier? Toutes ces choses, si on veut les pénétrer sont des talents que Dieu vous a prêtés pour que vous en usiez à son avantage et dont vous aurez à rendre compte exactement afin de connaître le profit que vous en aurez retiré. Tels sont les enseignements que tout chrétien est obligé de graver profondément dans son esprit et dans son cœur. Il pourra, par ce moyen, repousser tout de suite toute pensée de complaisance pour lui-même et faire remon'er à Dieu toute la gloire qui lui appartient et tout l'honneur qui lui revient pour les quahtés dont il daigne nous gratifier. Le chrétien, par une profonde et Iréquente méditation sur cette vérité, pourra se complaire à admirer en lui-même tous les biens dont il est possesseur, avec un esprit de détachement , en les envisageant non pas comme sa propriété indépendante et absolue, mais comme appartenant à qui de droit. 11 apprendra également ainsi à ne pas se livrer à des mouvements d'amour-propre quand il entendra exalter par son prochain ces qualités qui brillent dans sa personne.

324. — Samt Hilarion s'était élevé à ce haut degré de perfection , selon ce qu'en rapporte saint Jérôme (m vita ejusd.)^

Ce saint abbé, parvenu à Tàge de soixante ans, à la vue du grand monastère qu'il avait fondé et du nombre immense de religieux qui l'habitaient en y observant avec zèle les prescriptions les plus austires; à la vue des populations qui accouraient de toutes parts, soit pour obtenir la guérison de leurs maladies, soit pour implorer leur délivrance des possessions diaboliques, soit seulement pour rerevoir la bénédiction du saint abbé ; Hilarion, dis-je, non-seulement ne se lélicitait pas au fond de son cœur de ces louanges que lui prodiguaient les peuples avec une si grande largesse, mais ne taisait que s'en plaindre amèrement. Comme on lui demandait pourquoi il versait tint de larmes et se répandait en plaintes si déchirantes, il répondait : C'est parce que le monde se figure qu'il y a en moi quelque chose de bon , et parce que ie crains que Dieu ne me récompense dès cette vie de quelques œuvres faites pour son honneur, et parce qu'enfin au milieu de cet immense concours de peuple qui m'environne, il ne m'est point possible de savourer les délices de la solitude. Voilà des preuves certaines qu'au milieu des applaudissements, des hommages, des marques de haute considération dont Hilarion était l'objet, rien ne pouvait émouvoir son amour-propre, il ne s'attachait à rien de tout cela, mais il rapportait tout à Dieu et en demeurait lui-même entièrement dépouillé, comme si ces honneurs ne le regardaient pas personnellement. Sexagesimo vitœ suœ anno, et mullitudinem fratrum secum habitcnidum, turbasqiie eorum , qui diversis languoribus, et immundis spiritibus ocanmtos nd se deducebant, ita lit omni génère hominum snlitudo per ciicuilum repleretnr, flebat guotidie, et incredibili desiderio conversât ionis antiquœ recordabatur. Interrogatus a fratribus quid haberet? Cur se conficcret? ait yRursus ad sœculum redit j et recepi mercedem in vita mea ; honnnes Palestinœet vicincr provinciœ œstimant me alicujus esse momenti, etc. Mais ce qu'ajoute le saint Docteur mérite une attention toute particulière. Que d'autres admirent, s'ils veulent, dit-il, les grands miracles d'Hilarion, sa prodigieuse austérité, sa profonde humilité, sa science admirable des choses divines, quant à moi ie n'eu suis pas émerveillé. Une seule chose me iette dans rétonnement, c'est qu'il ail pu, avec un courage si héroïque, louler aux pieds cette grande gloire, ces insignes honneurs ([u'il recevait do toutes es populations qui lui en payaient le tribut. Car enfin ce n'étaient pas seulement des gens du peuple

qui couraient se jeter à ses pieds ^ mais la por'e de sa ccllnîe était assiégée par des clercs, des prêtres, des évêques, des foules iuuomhrables de moines. On y voyait des dames, des genliisliommes, des gouverneurs de provinces, des personnages illustres et puissants qui venaient recueillir un peu dlmile ou un morceau de pain qu'Hilarion avait bénis de ces saintes mains. Et pourtant de si grands honneurs ne furent point capables d'ébranler l'àme du saint vieillard et d'y faire surgir le moindre sentiment de vaine complaisance ; au contraire , tous ces hommages le plongeaient dans l'affliction et la douleur de ce qu'il n'était pas resté complètement oublié, ignoré, méconnu au fond de sa chère solitude. Mirentur alii signa, quœ fccit, mircntur incredibilem. abstinentiam , scicniiam, ImmiUtaiem. Ego nihil iia siiipeo, qiiam gloriam illam, et honorem caicare potuisse. Concurrebant episcopi, presbyieri, clericorum et monachorum grèges, matronœ quoque, Chrisiianornm grandir, tentatio; sed et patentes viri, etjvdices, ut benedictinn ab eo panemy vel oleiim accipcrent. At ille nihil aliud, quam soliiudinem médit abat ur.

3215. — A radmiration que témoigne saint Jérôme vient s'unir celle que manifeste saint Bernard à l'endroit oii parlant de ces souverains mépris pour la gloire mondaine, il dit qu'il y a une grande et rare vertu à opérer des œuvres sublimes et de ne pas se figurer qu'on soit digne d'estime; qu'il y a une vertu héroïque à passer pour un saint aux yeux de tout le monde et de se cacher à soi-même son propre mérite, à paraître digne d'admiration aux yeux de tous ceux qui sont témoins des actes qui la provoquent et de se croire soi-même digne de mépris. J'esîime cela une vertu plus admirable que toutes les vertus ensemble. Magna, et rara virtus projecto est, ut magna Vcet operantcmy magnum te nescias : et manifestum omnibus, tuam te solum iatere sanclitatem : mirabilem te apparere, et contemptibilem te reputare. Hoc ego ipsis virtutibus mirabilius iudico. [Serm. 13, inCantic). Pour arriver à une telle perlect'on, il n'y a p;is d'autre moyen que celui qui a été plus haut indiqué et qui consiste à réfléchir constamment sur ce qu'on tient de soi-même et sur ce qu'on a reçu de Dieu. Si à ces réflexions vient se joindre un rayon de la clarté divine, que Dieu ne refuse jamais à quiconque le demande avec humilité, avec foi et avec persévérance, comme je l'ai dit au commencement de ce chapitre^ on parvient T. II. 18

ô faire nn partage tellement juste que râpio ne s'approprie aucun bien, aucune excellence dont elle peut se voir douée, aucun honneur qu'on puisse lui rendre, et que, par un dépouillement absolu, par un détachement total, elle en rapporte à Dieu toute la gloire. On arrive au point do <?■? n:aiiitfcr.ir dans un profond abaissement au milieu des hommages , des ioaar.ges , des applaudissements, parce qu'on reconnaît qu'on ne possède en propre que ses nombreuses misères.

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