CHAPITRE VII
OX Y EXPOSE D At'TRES MOYENS POCR REMPORTER t'NE VICTOIRE COX PLÉTE SLR LES VICES DONT IL S'AGIT.
326. — Il existe encore im grand moyen pour ne pas se laisser surprendre ou du moins se laisser vaincre par la vaine gloire , c'est de rapporter absolument tout à la seule gloire de Dieu, en excluant efficacement par cette intention sainte tout motif de vanité personnelle. Telle est l'exhortation que nous adresse saint Paul: Sive ergo manducatis, sive bibitis, sivealiud qnid f'aciiis, omnia in gloriam Dei facile. (1, Cor. cap. 10, 31). Cas?ien nous conseille ce moyen comme étant d'une grande efficacité pour tenir à une longue distance de nos cœurs ce monstre alFreux de la vaine gloire. Aihleta Clirisli, qui verum, ac spiritualcm cKjonem légitime cerlare desiderat, hanc multiformem vuriamque bestiam superare fcslinct... Primitus, niliil proposHo vanilalis, et inanis glnriœ capescendœ gratia nos jacere permiltamiis ; deinde ea, qiUB hono initia jecerimus, observatione simili custodire nitamur, ne omnes laborum nostroruui fructus, post irrepens cœnodoxiœ morbus evacuet. {Instit. lib. 11, cap. 18.). Un athlète de Jésus-Christ, dit-il, qui désire combattre généreusement dans l'arène de la perfection, pourra éviter les approches de celte bète qu'on nomme la vaine gloire et qui est une hydre à plusieurs tètes, s'il ne met jamais la maùi à aucune de ses actions par un moti. de vanité, mais s'il se propose un»' fin honnête et dr^'itevers hupielle il aura soin de se diriger en [Miiusulvaut son leuvre. La raison est de toute évidence, pjuvf qu'eu [irenant pour but la volonté et la gloire de Dieu dèi) le iiomuiL'utemcul de nos buuues œuvres , nous réprimous
tonte tentation d'y chercher notre honneur et notre réputation,' en un mot tout ce qui pourrait nous en revenir de glorieux. Puis, si en poursuivant l'accompUssement de ces œuvres, la vaine gloire cherche à nous circonvenir, il nous sera facile d'échapper à ses attaques en ravivant dans notre âme le premier mol^ile qui nous a stimulés, c'est-à-dire la gloire de Dieu, et en rapportant de nouveau à cette même fin l'intention que nous 5 avions dirigée dès le début. C'est ainsi que saint Bernard le pratiqua, lorsqu'étant tenté de vaine gloire par le démon au moment même où il prêchait avec une grande élévation de doctrine et d'éloquence; il se tourna vers le tentateur, en lui adressant ces paroles célèbres : Née propter te ccepi, nec propter te desinam. Je n'ai pas commencé mon discours pour toi et je ne le finirai pas pour toi. Depuis que je l'ai commencé je me suis proposé exclusivement la gloire de mon Dieu , et je veux le terminer de même pour sa plus grande gloire.
327. — Dans ses annales, Marc Battaglini, évêque deNocera et puis de Césène {Super annum 4685, num. 21), raconte, au sujet du roi de Pologne, Jean Sobieski, une action singulièrement édifiante et digne d'une grande admiration. Après que cet illustre guerrier eut défait les armées ottomanes qui assiégeaient CTec de nombreux bataillons la ville de Vienne, en Autriche, il entra en triomphateur dans cette ville à la tête de ses troupes victorieuses, au milieu des applaudissements de toute la population. Mais avant d'entrer dans le palais qui lui était destiné , il se rendit à l'église impériale des Carmes déchaussés. Là, il ordonna que l'on chantât l'hymne d'actions de grâces à Dieu pour le remercier de la victoire qu'il venait de remporter. Mais comme il ne s'y trouva pas en ce moment de chantie pour entonner cette hymne de triomphe , le roi, impatient de rendre à Dieu les louanges qu'on accordait à son brillant exploit , entonna lui-même le Te Deiim et en poursuivit le chant alternativement avec le peuple. Le prêtre lui demandant par quelle oraison il fallait terminer ce chant de joie, luimême voulut en chanter la conclusion par ces paroles du prophète : ISon nobis, Domine, non nabis, sed nomini tuo da gloriam. Qu'elle soit toute entière à vous et non point à nous toute la gloire de cet illustre triomphe. Ce prince, non moins religieux que vaillant, ne se proposait, dans la guerre qu'il avait entreprise contre ces barbares, ^ue la gloire de Dieu. Il ne lui iut
donc pas difficile à la fin de son entreprise, de faire abnégatiou de celle qui lui revenait avec tant d'éclat ; mais par m témoignage public et solennel, il la rapporta toute entière à Dieu. Si, au contraire, ce roi de Pologne, en prenant les armes contre les ennemis du nom chrétien , au lieu de la gloire qui devait revenir à Dieu de leur défaite, se fut proposé de se rendre luimême célèbre dans tout l'univers par cet exploit militaire et d'immortaliser sou nom jusqu'à la poslérilé la plus reculée, il est certain qu'après l'heureux succès de ses armes, au lieu d'en rendre gloire à Dieu, il aurait pris exclusivement pour lui avec une grande complaisance d'amour-propre les honneurs, les luuanges, les applaudissements, les acclamations populaires qui retentissaient autour de sa personne. Nous devons donc apprendre de la conduite que tint cet illustre prince daias une action si éclatante , de quelle manière nous devons nous comporter nous-mêmes dans nos actions de si mince valeur, afia que si elles sont accompagnées de lonangc et d'approbation, nous ne donnions point accès à une vaine complaisance dans notre cœur. Au moment où nous débutons dans quelque œuvre, prenons Dieu pour la fin que nous nous proposons, ne le perdons jamais de vue et protestons avec une aûectiou sincère que nous n'envisageons que sa gloire , sa volonté samte , le désir de lui plaire. II est en même temps convenable, que nous agissions de même dans toutes nos actions , afin qu'en imprimant profondément dans notre cœur, par le moyen de cette direction pieuse de nos intentions , un désir de travailler iM)ur la gloire de Dieu, nous puissions en extirper cette inclination naturelle qui nous porte à rechercher notre propre gloire.
328. — Il est un autre moyeu pour ne pas s'exposer à une tentation de vaine gloire, c'est de tenir cachées les qualités dont on est orné, les vertus qu'on possède et les œ.uvres dignes de louange que l'on accomplit. Saint Grégoire propose ce moyen et nous le conseille comme excellent par une comparaison dont la justesse est remarquable. La personne qui a découvert un trésor précieux ne va pas l'exposer sur la place publique et ne le promène pas dans toutes les rues, car cela n'aboutirait qu'à engager les voleurs à se mettre eu mesure de se l'approprier; mais elle le soustrait aux yeux de tout le monde, sachant bien ipie plus ce trésor est caché et plus il est en sûreté. De aème celui qui, par ses bonnes œuvresj ramasse des trésors de
"vortns et de mérites/doit les cacher aux yeux d'autruî; car sans cela les démons, pareils à des larrons, l'assaillerout de tentalions de vaine gloire et le dépouilleront de toutes les richesses spirituelles qu'il s'était acquise> pnr sos l)onnes œuvres. Inveniîis thcsaurus absconditur, quiastudAum cœlestis desiderii a malignis spiritibiis custodirc non sufficit, qui hoc ab humanis laudibiis non obscondlt. In prœsenti etenim vifa, quasi in via siwitts, qua ad patriani j^ergainus. Maligni autem spiritus itcr nostrum quasi quidam latrunculi obsident. Depredari ergo desiderat, qui ihesuiuu») publics portai in via. {Horn. 11, in Evang.).
329. — Saint Jean Chrysostôme nous donne le rûême conseil de tenir cachés les dons célestes que Dieu nous a bien voulu accorder, si nous ne voulons pas en être dépouillés en les étalant à tous les regards. Pour mieux nous inculquer cette vérité, il se sert d'une comparaison semblable. Un habit riche, nous dit-il, qui a des broderies d'or où sont incrustées des pierres précieuses, quand il est mis sous les yeux du public, allèche les yeux rapaces des voleurs et leur donne la tentation de s'en emparer, tandis que s'il est renfermé dans un lieu sûr , il y est à l'abri de toute convoitise. De même, si les riches trésors des vertus sont étalés au grand jour, ils excitent nos ennemis iniernaux à s'en emparer furtivement par les aiguillons de la vaine gloire; mais si on les tient cachés dans le cœur, ils y reposent en toute sécurité. Sieut aurum et vestem pretiosam, cum in vuhlico ponimus , mulios ad insidias provocanius ; si vero domi recondamus, in tuto cuncta servabimus ; sic si opes virtutum palam, quasi vénales, assidue porteimis in mente, inimîcum irritabimus ad furtum, si vero nemo id aller scierit, nisi quem nulla occulta latent, tutissimo in loco consistent. {Homil. 5, in Matth.). Et c*est la raison pour laquelle notre divin Sauveur nous enseigne que quand nous voulons prier, nous devons nous retirer au fond de notre demeure, en fermer la porte, et là, parler seul à seul avec Dieu , de manière que nos oraisons ne soient connues de. personne. C'est pour le même motif qu'il nous recommande denous laver la figure, afin que notre visage abattu et défait ne révèle point à autrui nos pratiques de mortification. Et encore notre divin Maître veut que si nous faisons l'aumône , notre main droite ne sache pas ce que fait notre main gauche. Notre- Seigneur savait bien que de la manifestation de nos bonnes oeuvres naît un ver rongeur qui les dévore et les consume ; c'est
pour cela qu'il nous recommande, par ce langage symViolique, de les dérober aux yeux du prochain, afin qu'il n'en transpire rien qui puisse les dévoiler.
330. — Pour prêter à cette doctrine un nouvel appui, je vais rapporter un fait véritablement héroïque où nous verrons qu'une religieuse sut soustraire aux yeux de ses compagnes toutes les vertus dont elle était douée , et leur donner ainsi un nouveau prix qui contribua à imprimer à ces actes si méritoires l'éclat d'une éminente sainteté. On lit dans les livres des Pères du désert {De providen. num 2.) un récit de saint Basile qui nous lait connaître ce trait. Dans un monastère de quatre cents religieuses, il s'en trouvait une que distinguaient de rares vei tus. Elle ne prenait d'autre nourriture que les miettes de pain qui provenaient de la table de ses compagnes et de quelques autres grossiers restes qu'elle trouvait au fond du vase dans lequel elle lavait la vaisselle. Elle taisait ses délices de la prière, et hors de là elle vivait dans une union intime avec Dieu. F.lle se plaisait aux injures, elle trouvait sou plaisir dans les affronts, et, quoique poussée à bout, elle ne marquait aucun mécontentement et ne disait pas un mot qui fût contraire à la charité. Cette sainte personne voyant que, dans une aussi nombreuse communauté de religieuses habituées à épier la conduite de leurs compagnes, il ne serait pas possible de cacher les dons que Dieu avait si abondamment répandus sur elle, il lui vint à l'esprit d'employer un moyen vraiment extraordinaire, mais qui lui semblait devoir mieux répondre au dessein qu'elle avait de cacher ses vertus d'une manière définitive, et sans avoir besoin de recourir à de nouvelles ru^es. Elle feignit d'avoir perdu le bon sens, et ensuite elle poussa de grands cris et d'extravagantes clameurs pour faire croire aux autres reUgieuses qu'elle était possédée du démon. Celte Sainte était si adroite, qu'en eflet les autres religieuses ajoutèrent foi à sa prétendue obses< sien diabolique. Cela en vint au point que, regardée par toutes ses compagnes comme une folle, évitée avec horreur comme une possédée, elle fut séquestrée de la société des autres reUgieuses et reléguée à la cuisine où elle était employée aux plus vils offices. Ou lui enleva le voile, que ses compagnes portaient en signe de virginité perpétuelle , et ou lui couvrit la tète de quelques haillons. C'était à qui l'accablerait d'amères railleries, à qui l'insulterait par des termes de mépris, à qui l'outragerait
par dos coups, à (jui lui jetterait des eaux infectéos d'ordnros, à qui lui mettrait de la moutarde sous le nez ; e:: un mot, elle était l'objet d'un cruel divertissement pour toutes les personnes de la communauté. En même temps vivait un saint religieux du nom de Pitère, en un lieu solitaire qu'on appelait le Porpliyrique (ou carrière de porphyre). Un ange apparut à cet anachorète et lui ordonna de se rendre dans un tel monastère où il trouverait une religieuse qui le surpassait en sainteté, et il lui dit qu'afin de pouvoir la distinguer au milieu d'un si grand nombre de ses compagnes, il la reconnaîtrait à une couronne dont sa tête était ornée. Saint Pitère se rendit à ce monastère, et toutes les religieuses qui le connaissaient comme un personnage de très-haute sainteté, accoururent autour de lui pour lui rendre leurs hommages. Il considéra avec beaucoup d'attention toutes ces vierges, mais ne voyant sur la tète d'aucune d'elles le signe que l'ange lui avait indiqué, il demanda si dans le couvent il n'y avait pas d'autres religieuses. Elles répondirent qu'il y avait une de leurs compagnes, mais qu'il ne devait pas se mettre en peine de la voir, car c'était une folle ! Et même, reprit une autre religieuse, cette malheureuse est possédée du démon. Amenez-la-moi, dit le Saint. Elle refusa pendant quelques instants de se rendre à cette invitation, car peut-être soupçonnaitelle quelque découverte d'autant plus dangereuse qu'elle la comblerait d'honneur. Pourtant elle finit par se rendre auprès du saint anachorète. Celui-ci en lui voyant la tète couverte d'indignes haillons , comprit quelle était la couronne dont l'ange avait voulu lui parler, et aussitôt il se jeta à ses pieds pour lui demander sa bénédiction. Les religieuses, frappées d'étonnement à cette vue, disaient à l'anachorète : Arrêtez, saint abbé, relevez-vous, c'est une folle, elle est indigne d'un tel hommage. C'est bien vous autres, reprit le Saint, qui êtes des lolles, car vous avez méconnu la sainteté de votre compagne. Plut à Dieu iju'au moment où je comparaîtrai devant «on tribunal pour y être jugé, mon àme fût riche d'autant de mérites qu'en possède votre compagne. En entendant ces paroles, les religieuses restères confondues, toutes rougirent des mauvais traitements qu'elles avaient fait subir pendant si longtemps à leur compagne dont elles ne connaissaient pas les éminentes vertus. Elles se jetèrent aussitôt à ses pieds en lui demandant pardon ■des injures, des coups, des railleries^ des outrages dont chacune
d'elles avait à se reconnaître coupable. Quant à notre sainte religieuse, craignant de perdre, au milieu de tant d'hommages que cette découverte lui procurait, les mérites qu'elle avait su si bien préserver, nourrir et augmenter en se cachant pendant si longtemps avec tant d'adresse , elle s'enfuit de ce monastère qui n'obhgeait pas alors à la clôture perpétuelle, et l'on ne put jamais découvrir en quel coin de terre elle avait été soustraire à l'admiration du monde ses grandes vertus, afin de les garantir des assauts de la vaine gloire.
331. — Il convient de faire ici deux observations. La première, c'est que si nous devons imiter la conduite de cette éminente religieuse en ce qui concerne le soin de cacher soigneusement le bien que nous pouvons faire et les vertus que nous possédons, afin que les illusions de la vanité ne nous en fassent point perdre le mérite, nous ne devons pas cependant imiter le stratagème qu'elle employa pour se cacher, parce que des moyens si extraordinaires, comme on va le voir dans le chapitre suivant, ne sont point licites et ne doivent point être mis en œuvre. Il en serait autrement, si on recevait de Dieu une inspiration toute particulière telle que dut certainement en recevoir la religieuse dout nous venons de parler. La seconde, c'est que si nous devons être portés autant qu'il est en nous à dérober aux regards du prochain nos bonnes œuvres et nos vertus, néanmoins quelquefois il ne doit pas eu être ainsi quand il s'agit d edilier nos semblables et par conséquent de procurer la gloire de Dieu. Jésus-Christ lui-même nous l'enseigne: \ ideant opéra cestra bona, et (jlonficcnt Pafrem vestram, qui in coelis e^t. {Mutth. cap. 5, IG). Ceci regarde d'une manière spéciale ceux qui ont charge d'àmes et sont obhgésde coopérer à leur salut par les bons exemples. Il convient en pareil cas que le bien soit révélé, mais on doit au fond de sou cœur, selon ce que nous enseigne ^utGrégoire,formerladroite intention de ne vouloir eu toutque ;a gloire de Dieu par le moyen de l'édification que l'on douue au prochaui eu faisant de bonnes œuvres. Sic au/cm sit opus in publico, qualenus intcntio maneat in occulta, ul el de Oonu opère proximis prœbeatuus exemplum ; et lumen per inlentionein, qua Deo soli placere quœrinius, semper uplcinus secrctum.
^ 281 — CHAPITRE Vlir.