CHAPITRE I
ON T PARLE DE l'OBSTACLE QU'OPPOSE A LA PERFECTION L'aMOUÎI DÉSORDONNÉ DES PARENTS.
339. — Les richesses, la gloire et les honneurs de ce monde ne sont point les seuls objets extérieurs qui soient dangereux pour le salut, et qui, par leurs charmes trompeurs, éloignent du chemin de la perfection Thomme qui veut y faire des progrès. Il est d'autres objets qui ne sont pas moins séduisants et qui viennent nous barrer ce chemin de la spiritualité, en nous empêchant d'y avancer. Parmi ces obstacles, je place au premier rang les parents qui, par les liens sympathiques du sang, par l'afTection du cœur, par l'intime familiarité que l'on a avec eux, ont assez de puissance pour enfanter dans notre âme un attachement peu en harmonie avec les lois de la charité chrétienne et qui même trop souvent leur est entièrement hostile. Cet attachement contribue à écarter du chemin de la perfection chrétienne qui se fonde tout entière sur les lois de la charité divine.
340. — Si cela n'était pas basé sur la vérité, Jésus-Christ n'aïu-ait point fait entendre ces paroles : Si guis venit ad me, et non odit patrem suum, et matrem, et uxorem, et filios, et fraires, et sorores, adhuc autem et animant suam, 7ion potest meus essediscipulus. {Luc. 14, 26). Si quelqu'un veut venir après moi, et ne hait pas son père, sa mère, son éf ouse, ses fils, ses frères, ses sœuis et même sa propre vie, celui-là ne saurait être mon disciple, et il ne doit pas se faire illusion à lui-même. Le divin Sauveur, s'il n'eu était pas ainsi, ne nous aurait pas fait ces magnifiques promesses : Et omnis, qui reliquerit domum, vel fratres, aut sorores , aut patrem, aut matrem, aut uxorem, aut filios, aut agros, propter nomen meum, ceniuplum accipiet, et vitam œtemam possidebit. Quiconque abandonnera sa maison,
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on ses fz'crcs, ou ses sœurs, ou sou frère, ou sa mère, ou sr\n épouse, ou ses fils, ou ses possessions pour ramour de moi, roppvra le centuple en ce monde, et la vie étemelle dans 'e ciei. Si donc, on ne peut pas être le serviteur et le disciple de Jésus-Christ, si l'on n'abandonne point, par une sainte haine, ses parents, ou du moins si l'on ne se détache pas de l'amour désordonné pour eux, il faut bien convenir que cet attachement excessif met un grand obstacle au désir qu'aurait le chrétien de marcher à la suite de Jésus-Christ et de devenir son imitateur, et que, par conséquent, c'est la pierre d'achoppement qui arrête nos pas dans le chemin de la perfection chrétienne. Si notre divin Maître promet dès cette vie une récompense centuple, et dans l'autre monde la gloire immortelle à quiconque se séparera de ses plus proches parents , en les abandonnant, il faut bie;i croire sans la moindre hésitation qu'il y a dans ce généreux détachement une grande perfection ; il faudra croire au contraire qu'il y a une grande imperfection dans l'amour excessif que l'on a pour ces mêmes personnes.
341 . — Mais quand même notre divin Rédempteur n'aurait point parlé si clairement, l'expérience vient nous apprendre tous les jours combien est grand le nombre de ceux qui, po" cette affection désordonnée pour leur famille, s'éloignent de Dieu, se plongent plus qu'ils ne doivent dans le gouflre tumultueux des affaires, des spéculations, des trafics des intérêts temporels au point de perdre tout esprit de piété et tout sentiment de dévotion, et ce qui est encore bien plus déplorable, c'est de voir combien grand est le nombre de ceux qui, par amour de leurs enfants ou de leurs neveux, n'ont aucun souci de perdre leur àme, encl'argeant leur conscience de mille inl'ustices qu'ils commette iL dans leurs négoces et par l'amour effréné du gain. 11 ne doit donc pas s'attendre à faire de grands progrès dans la perfection chrétienne, celui-là ipii n'exliriie pas de sou cœur ces aflections pernicieuses qui. «i «'lies ne le conduisent pas à la damnation éternell»,', miniiK' cela est arrivé à tant d'autres, le tiennent certainement toujours plongé dans un océan de défauts et d'imperfections.
342. — Toutefois, pour traiter avec toute la clarté requise im puint si important, il faut dislingiier deux espèces d'atfections diverses que l'on peut avoir p()ur ses propres parents. La première est cet amour dont la nature elle-mèoie allume le
fen dans nos cœurs, pour ceux qui sont unis par les liens du
sanii, et cet amour a une grande affinité avec celui que les animaux eux-mêmes éprouvent pour leurs progénitures. En effet, la nature ne rend pas fécondes les tigrcsses même, sans leur ^ inspirer de la tendresse pour leurs petits et sans inspirer en '; même temps à ceux-ci une tendresse réciproque pour leurs mères. Cette affection naturelle, si elle est réglée par les lois de la droite raison, est juste et vertueuse; mais si elle dépasse les bornes que la raison lui a fixées , cette affection devient défec tueuse. Quand elle existe chez des personnes dont la conscience n'a point de délicatesse, elle peut être la cause de graves péelles qui entraînent à une ruine éternelle.
3-43. — La seconde espèce d'affection est celle qu'impose la charité chrétienne, conformément aux règles de ses saintes lois. De même que cette charité nous commande d'aimer le prochain en vue de Dieu , elle nous ordonne aussi d'aimer nos parents pour le même motif, c'est-à-dire encore en vue de Dieu et comme le veut saint Thomas (2, 2, Qu. 26, art. 8), de les affectionner d'un amour plus intense. Or cet amour pour nos parents , quand il est selon le^ règles de la charité, est louable et méritoire; il ne saurait aucunement nuire à la perfection, il doit même lui venir en aide, puisqu'il est réglé par la reine de toutes les vertus, je veux dire par la charité, et qu'il se rapporte à Dieu comme à la source première d'où émane toute notre perfection.
344. — C'est pour cela que saint Grégoire dit que quand on veut s'unir avec Dieu, on doit se détacher de ses parents de telle manière , que ne comptant pour rien , méconnaissant presque cet amour naturel qui nait de l'affinité du sang, nous les aimions *)lus solidement et plus saintement en Dieu. Selon ce saint L jeteur , nous devons à ceux qui nous sont unis par la parenté, rendre plus de service qu'aux persoiUiCS qui nous sont étrangères, et de même qu'une flamme qui va produire un embrasemeat, s'attache plutôt aux objets qui Tavoisinent, de même aussi notre affection doit préférer ceux qui nous tiennent de plus près par les liens de la famille. Mais tout cela doit avoir lieu de telle sorte , qu'il n'en résulte aucun obstacle à notre avancement spirituel, et le succès ne sera pas douteux si nous ennoblissons ces sentiments par une affection supérieure, c'està-dire par l'amour des choses divines en rapportant à Dieu Wa
— 29-2 — les mouvcmonts de notre cœur, et en dirigeant vers lui nos intentions. Voici ses paroles : {Moral, lib. vu, cap. 6). Extra cognatos quisque et proximo<i débet fieri, si vult parenti omnium verius jiinyi, quatemts eosdej?}, quos propter Deum viriliter negligit , tante solidius diligat, quanto ineis affectum solubilem copulœ carnalis ignorât. Debemm quidem et temporaliter his, quibus viciniiis jtmgimur , plus ceteris prodesse , quiaet (lamma admotis rébus incendium porrigit , sed hoc ipsum prius unde nascitur accendit. Debemus copulam terrenœ cognalionis agnoscere, sed tamenhanc, cum cursum mentis impedit , ignora re, guatenus fidclis animus divino studio accensus, necea, quœ sibi sunt in infimis conjuncta despiciat, et hœc apud semetipsum recte ordinans , summorum amore transcendât. Un peu après saint Grégoire, parlant d'une manière moins obscure, ajoute que les hommes doués de sainteté ne s'abstiennent pas d'aimer et de secourir leurs parents qui sont dans le besoin, mais que néanmoins, animés de Tamour spirituel et saint qu'ils ressentent pour Dieu, ils modèrent cet attachement pour ces mêmes parents en le rectifiant, en sorte qu'il ne s'écarte pas pour eux de la droite voie. îieque enim sancti viri ad impendenda necessaria, propinquos cartiis non diligunt, sed amore spiritualium ipsam in se dilectionem vincunt : quatemts sic eam discreiionis moderamine tempèrent, ut per hanc in parvo saltem, ac minimoa recto itinere non déclinent.
345. — On doit cependant observer que l'amour de Dieu ne parvient que difficilement à éteindre cet autre amour charnel, bas et imparfait que la nature nous inspire pour ceux avec qui les liens du sang nous unissent, et que cet amour pour nos parents, si nous vivons dans leur société, ne saurait se changer en une afTection spirituelle et sainte. En efiet , la présence de ces objets qui nous plaisent, le commerce famiUer, confidentiel et incessant que nous entretenons avec ces personnes, les égards et les services mutuels qu'on échange, l'amour qu'on se témoigne réciproquement, sont un aliment qui entretient cet amour inspiré par la nature et lui conserve toute son ardeur. C'est pourquoi le saint Docteur, déjà cité, dit avec raison que extra cognaios quisque, et proximos débet fieri, si vult parenti omnium verius jungi ; c'est-à-dire que , quiconque veut s'unir avec Dieu pai* le heu d'une ckaiité paiiaite, doit se séparer de ses proches.
346. — Cette doctrine doit acquérir un nouveau degré d'évidence de divers traits qui se lisent dans les écrits des anciens Pères , et Ton y voit que ces grands serviteurs de Dieu craignaient singulièrement^ je ne dis pas le commerce et la fréquentation habituelle de leurs proches, mais encore même la vue et l'aspect seul de leurs parents. C'est ainsi qu'on Ut de l'abbé Jean, que pour éviter la présence d'une de ses sœurs, qui, vingtquatre ans après l'entrée de son cher frère dans un monastère , voulait lui rendre visite et avoir quelque entretien avec lui, il prit la résolution d'aller lui-même visiter sa sœur, sans se faire connaître d'elle [Ex lib. sentent. P P.% 31). Il partit avec deux autres moines en habit de pèlerin, et arrivé au couvent qu'habitait sa sœur, il demanda un peu d'eau pour se désaltérer. Après avoir bu, sans proférer un seul mot, il écrivit à sa sœur qu'elle avait enfin pu satisfaire son désir, puisqu'il était l'un des trois pèlerins qu'elle avait rafraîchi en lui donnant de l'eau et qu'elle voulût bien se contenter de cela, en renonçant à toute autre instance pour le revoir. Un trait de même genre est rapporté au sujet du bienheureux Théodore , disciple de saint Pacome {Ex eod. lib. v, § 33). Ce moine ne voulut pas recevoir la visite de sa mère qui était venue le visiter dans son monastère , malgré les lettres de recommandation qu'elle avait reçues de saint Pacome lui-même, pour qu'il enjoignît à ce fils de s'entretenir pendant quelques instants avec sa mère. Ce saint jeune homme était parvenu à convaincre son maître qu'un pareil entretien ne pouvait être d'aucun profit pour sa perfection, et le saint abbé n'osa pas lui commander l'obéissance sur ce point. C'est ainsi que sa mère se trouva déçue de son espoir, malgré les moyens qu'elle avait employés pour réussir. On rapporte encore (Ex eod. lib. § 30), qu'un moine, nommé Prior, ayant reçu de saint Antoine l'ordre d'aller visiter sa sœur et de s'entretenir avec elle, il s'y conforma pour ne pas manquer au devoir de l'obuissance, mais pendant cette visite il tint les yeux constamment fermés. C'est ainsi que le moine Marc ayant été contraint par son abbé de parler à sa mère qui l'attendait à la porte du monastère , se présenta devant elle, revêtu d'un habit tout déchiré, la figure couverte de suie et sans lever un seul instant les yeux sur sa mère et sur les personnes qui raccompagnaient; il lui adressa seulement ces deux mots : Sani esloie (portez-vous bien), puis ayant tourné le dos il se retira. [Ex. lib. doct. P P,
lib. de obedient. n. 2). On pourrait recueillir une foule de traits semblables dans ces histoires si édifiantes où l'on voit jusqu'à quel point a été porté le détachement de l'amour pour les parents.
347. — On peut tirer de tout ceci deux enseignements. Nous y voyons d'abord combien est préjudiciable aux progrès de l'esprit Tamour de la chair et du sang , quand ces hommes doués de sainteté, et qui n'avaient d'autre but que d'avancer dans la perfection, redoutaient si fort de semblables affections et qu'ils mettaient en usage des moyens si étranges qui sembleraient de prime abord si peu discrets, mais qui les garantissaient des atteintes de cet amour naturel. Ensuite, on y recoimaît que pour se détacher de l'afiection qu'on a pour ses parents, il est nécessaire ou du moins expédient de s'en tenir éloigné. C'est ce qu'entendaient si bien ces serviteurs de Dieu qui évitaient de conférer avec eux, d'entretenir des rapports avec leurs proches, fuyaient leur rencontre, se dérobaient à leurs regards. Quiconque désire donc avancer dans la voie de la perfection, doit choisir entre ces deux moyens, ou abandonner totalement ses parents , suivant les conseils de Jésus-Christ, en imitant la pratique des personnes qui entrent dans un ordre religieux, et en brisant d'un seul coup ces doux liens de l'amour naturel et impariait qui nous attache à notre famille, tout en ayant bien soin, après qu'on a fait cet abandon, de ne plus renouer ces attaches ; car c'est le propre de cette affection trompeuse de se rallumer encore plus vive, quand déjà une première fois on l'avait éteinte ; ou bien, si on n'a pas la force de faire un si grand sacrifice , se séparer et s'éloigner le plus qu'il sera possible ; et de même que pour éteindre le feu, le moyen le plus sûr et môme le seul consiste à lui enlever toute matière combustible , de même pour réussir plus efficaeenicnt on doit s'éloigner de ces objets qui iMichantent et qui sont comme la matière sur laquelle agit lanieur de pareilles affections. Si, absolument parlant, on ne peut pas encore s'exécuter, du moins, en demeurant auprès de ses parents, il faut savoir modérer et gouverner les aÛections naturelles par les règles delà charité, et faire en sorte que cet amour charnel soit subordonné à celui qu'on doit avoir pour Dieu. Je vois bien que ceci offre beaucoup plus de difficultés, néanmoins on peut les vaincre si, sans prêter l'oreille aux inspirations de la nature , on a soin de pro lester devant Dieu que l'on aime ses
prnrlio?, ?onlcment parce qu'ils veulent de nous ce retour d'at- Ibction; que Ton s'occupe de leurs intérêts temporels et spirituels uiiiqueinent'parce qu'ils veulent que cela soit ainsi, et qu'on est toujours bien déterminé à faire ce qui peut leur être avantageux, en exceptant toute démarche qui pourrait déplaire à sa majesté divine. Ces actes, souvent renouvelés avec ime eiilière sincérité de cœur, sont assez puissants pour affaiblir l'amour charnel et pour l'assujettir à l'amour de Dieu. Par ce moyen, cet amour pour les parents est moins matériel , plus raisonnable, conforme aux régies de la perfection, et il ne met aucun obstacle à l'avancement spirituel. Ces enseignements sembleront bien étranges à ceux des gens du monde qui sont habitués à coordonner leurs affections avec les instincts naturels , ni plus ni moins que les êtres privés de raison. Ce sont pourtant des enseignements fondés sur la vérité évangélique , sur la doctrine même de Jésus-Christ. Ils sont confirmés par les SS. Pères qui nous les fournissent, autorisés par les grands serviteurs de Dieu qui nous les prêchent par leurs exemples. C'est parce qu'on n'agit pas d'une manière conforme à ces enseignements , que parmi les personnes du monde, même les plus pieuses, ou ne voit pas bien souvent ces progrès dans la perfection qui édifient dans les religieux des deux sexes, dont l'unique soin est de travailler à l'œuvre de leur propre sanctification.