CHAPITRE II
OBSTACLES QUE MET A LA PERFECTION LE DANGEREUX LIEN DES AMI" TIÉS FONDÉES SUR l'aMOUR SENSIBLE ET CHARNEL, POUR LES OB- JETS QUI CAPTIVENT LES AFFECTIONS.
348. — Si l'amour charnel pour ses proches met un grand obstacle à la perfection , il en est un autre qui lui est encore plus hostile, c'est l'amour sensible et charnel pour d'autres objets placés hors de la sphère de la famille, n'ayant point de relation avec elle, mais seulement une sympathie réciproque d'inclination. Si cet amour devient trop ardent, il donne naissance trop souvent à de grands maux et devient une cause de damnation éternelle. Mais pour bien comprendre ce que j'ai à
(llre , il est indispensable d'entrer dans certains détails. L'amitié , selon la définition de saint Augustin , est un amour réciproaue qui est fondé sur une communication mutuelle de «•hoses bonnes en elles-mêmes : Amicitia est humanarum, divU mrumque rerum cum benevolentia , et caritate consensio. {Ep. 155, ad. Mart.). Il ne peut donc y avoir d'amitié entre deux personnes, sans qu'il y ait un amour réciproque et sans qu'il y ait aussi des biens qui soient communs à ces deux personnes.
349. — U résulte de là que comme il y a diflérentes sortes d'amouT-s ainsi que de biens que l'on peut se rendre communs, il y a pareillement diverses espèces d'amitiés. Il est une amitié vicieuse par laquelle deux personnes se portent une aûcction criminelle et se communiquent des biens d'une nature animale {béni brutali), tels que sont les plaisirs sensuels. Celle-ci ne mérite en aucune manière le nom d'amitié , puisque les biens que ces deux personnes se communiquent ne sont point de vrais biens, mais sont au contraire des maux ; car enfin cela existe chez les animaux qui ne sont point susceptibles d'amitié, il est une autre amitié qui est sainte, par laquelle deux personnes s'aiment d'un amour de charité surnaturelle, et la communication de leurs biens est Dieu lui-même ainsi que l'éternelle félicité dont elles espèrent jouir. Telle était, pour employer un exemple , l'amitié qui existait entre sainte Thérèse et saint Pierre d'Alcautara, dont l'intime amilié n'avait pour but que Dieu et sa sainte gloire qu'ils procuraient de concert, et ils se commimiquaicnt les biens dont leurs âmes iouissaient dans l'esprit de Dieu. Il leur arriva même quelquefois d'être ravis en extase dans leurs sublimes contemplations. Nous savons de même qu'entre saint Grégoire de Naziauze et saint Basile exista une étroite amit'é, fondée «^ur leurs éminentes vertus et sur leur liante science et dans les liens de laquelle ils vécurent ensemble pendant treize ans dan-^ une solitude du royaume de Pont. C'est encore ainsi qu'une intime amitié unit inséparablement saint Augustin et Aly plus, lesquels se convertirent ensemble .. furent baptisés eu même temps, retournèrent ensemble dcUis leur patrie où l'un <i'eux fui élu évcqne d'flippone et l'auiro de Tagaste. Cette sainte amitié se maintint jusqu'à leur mort sans aucune altération. Il en fui de même entre Jean Cassien et saint dermain tpii lièrent enlre eux une sainte amitié loudée iui' leur cunmiun désir de la pcrlectiou monaslique. ils parcou-
Furent ensemble les provinces de la Scythie, de la Palestine, de la Mésopotamie, de la Gappadoce , de l'Egypte, de la Thébaïde, et d'autres régions, faisant recherche partout d'exemples édifiants des vertus monastiques. Il y a un autre genre d'amitié qui n'est ni vicieuse, ni sainte, mais qui n'est pas vertueuse, du moins en ce genre de vertus qui entrent dans l'ordre de la grâce. C'est une amitié indifférente qui consiste en un amour réciproque, dont le fondement n'est autre qu'une communauté de biens terrestres. Telle est celle qui existe entre les gens de guerre unis entre eux par le lien des intérêts militaires, entre les hommes de lettres également unis par le lien des sciences naturelles. Enfin, il est une amitié qu'on ne peut appeler mauvaise et perverse comme la première, mais qui non plus en aucune manière ne peut être appelée sainte comme la seconde. On ne peut pas non plus la qualifier d'indifférente comme la troisième, parce qu'elle nuit beaucoup à la piété. Celle-ci consiste en une affection de tendresse, de sensibilité qui a pour motif la beauté, la bonne grâce, la tournure, le ton de la voix, l'allure, la bonne santé, l'agréable vivacité des personnes dont d'ailleurs le tempérament et les goûts sont en harmonie avec les nôtres. Pour la distinguer des autres amitiés, nous donnons à celle-ci le nom d'imparfaite. Celle-ci est l'espèce d'amitié dont je veux parler en ce moment, et je dis qu'une amitié de ce genre est le poison de l'âme et la ruine de la perfection. Des liaisons de cette nature peuvent exister entre des personnes d'un sexe différent et aussi encore entre des personnes du même sexe, et bien que la première soit plus répréhensible et plus dangereuse , la seconde ne laisse pas d'être digne de blâme et périlleuse pour le salut.
350 — J'ai dit que ces amitiés sont positivement imparfaites, car si elles n'ont pas, comme nous le supposons, un but vicieux et mauvais, elles se fondent néanmoins sur une afi"ection sensible qui est exclusivement charnelle ; puisque ces amitiés n'ont pour aliment que les qualités et les agréments du corps. Si ensuite ces amitiés prennent un accroissement un peu trop considérable, elles deviennent une occasion de jalousie, de suspicion, d'amertume, de mille agitations turbulentes , inquiètes, importunes. C'est alors qu'on reconnaît combien leur mobile est plein d'imperfection , et combien semblable à une racine mauvaise, il en sort des germes de passions turbu» Ion tes.
351, — J'ai dit que de telles amitiés sont très-pprnicieiises, parce qu'il suffit qu'une personne pieuse s'en laisse captiver pour éprouver la perte de tout le bien spirituel dont elle s'était jusqu'à ce moment enrichie. A mon avis l'aimant [calamita) est la reine de toutes les pierres; car si cette pierre est moins estimée que d'autres auxquelles on donne le nom de précieuses, à cause de leurs belles couleurs et de l'éclat qui leur est naturel, néanmoins , quoique moins rare que les autres , elle est douée d'une qualité qui la fait estimer beaucoup plus que toutes les autres substances de même genre. L'aimant , par son admirable vertu d'attraction pour le fer , exerce sur lui ime irrésistible sympathie^ et il attire ainsi à lui ce métal qui dompte les pierres les plus dures et qui est lui-même le plus dur de tous les métaux. L'aimant se tourne toujours vers les régions polaires et par cette notable propriété, il est d'im grand secours aux mariniers quand la tempête leur dérobe l'aspect des étoiles; il leur sert, dis-je, de guide pour reconnaître leur route au milieu des épaisses brumes et leur faire trouver le port. Pourtant il suffît, pour faire perdre à cette pierre toute sa vertu, de la mettre dans le feu. Lorsqu'elle a été exposée à Vardeur de la flamme, cette pierre ne présente plus aucune espèce d'utilité, et elle n'est pas moins vile que le pavé des rues qu'on foule sous les pieds. C'est là justement ce qui arrive au sujet de la question dont nous nous occuix)ns.
352. — Prenons pour exemple un homme ou une femme dont la conduite soit pieuse, assidue à l'oraison, exacte à fréquenter les sacrements, se faisant remarquer par une tendre charité envers les personnes de la maison, par la soumission envers ceux qui y ont droit, par une humilité irréprochable envers tout le monde. Supposez ensuite que cette personne, homme ou femme, dont la vertu est si éminente qu'on puisse la comparer à une belle pierre d'aimant, attirant à elle les regards et l'admiration de tout le monde , à cause de ses excellentes qualités, supposez, disons-nous, que cette àme si vertueuse se laisse prendre d'une aûection tendre et passionnée pour une personne, et c'est pire encore si celle-ci appartient à un sexe différent. Si cette amitié devient ardente , enflammée sans pourtant qu'il y ait au fond une intention mauvaise, vous verrez que semblable à l'aimant dont nous avons parlé, toute sa vertu s'évanouira. Cette personne perd aussitôt l'esprit d'oraison, parce qu'au
milieu de ce trouble de ses afifections elle ne peut plus pénétrer dans le foyer de la lumière divine qui devait illuminer son âme et embraser son cœur. Cette personne est à Téglise corporellement, mais ses pensées et peut-être même ses yeux se dirigent vers l'objet aimé. Elle n'a plus aucun goût pour les sacrements où elle ne trouve plus de saintes délices, parce que ces afiec lions sensibles ont dépravé, pour ainsi parler, l'organe de la saveur dans son âme. Elle perd la confiance qu'elle avait pour son confesseur auquel sa conscience ne se découvre plus, et auquel elle ne révèle pas son infirmité spirituelle dont sa pauvre âme est atteinte, soit parce qu'elle a honte de son misérable état, soit parce qu'elle craint que le confesseur , connaissant le principe de son mal, n'y apporte un remède efficace. Elle perd la charité, parce que la jalousie , les soupçons , les fantômes qu'elle se crée la mettant en émoi, elle ne regarde plus du même œil les personnes qui l'entourent ; elle commence à éprouver des antipathies, à concevoir de petites rancunes, à se permettre des railleries, des mets piquants, certains dédains. Elle perd l'esprit de soumission et d'obéissance à ses supérieurs, parce qu'ayant à essuyer quelques reproches sur ses iaiblesses, elle se sent molestée de ces réprimandes et se redresse comme un serpent irrité ; en faisant éclater sa répulsion elle s'excuse avec duplicité et finit par une insoumission obstinée. En un mot, cette personne perd tout ce qu'il y avait en elle de bon et de louable, et voilà l'aimant qui s'est changé en ime pierre vile qui mérite d'être foulée aux pieds de tout le monde.
333. — On peut considérer sous le même aspect une jeune personne en état de prendre un époux. Je la suppose sincèrement pieuse, pleine de modestie, soumise à sa mère, exacte à remplir ses diverses occupations, pleine d'égards pour les gens de la maison, amie de la retraite, n'aimant pas à se produire dans le monde, fréquentant volontiers la maison du Seigneur, enflammée d'un saint amour pour les sacrements et pour les exercices du culte divin. Si elle s'éprend d'un attachement passionné pour un jeune homme de sa condition, séduite par les bonnes grâces et l'extérieur avenant de ce jeune homme, vous la verrez devenir toute autre , quoique au milieu de cette affection si vive , aucune pensée perverse ne trouve place dans son esprit- Vous la verrez tomber dans l'indévotion , s'éloigner des £acrem.eiits et de la fréquentation des églises, à moins qu'elle
n'espère y trouver l'objet dont elle est éprise. Vous la verra toujours disposée à se montrer en public, afin d'y rencontrer celui qu'elle aime et de s'en attirer les regards. Vous la trouverez distraite et peu attentive à l'accomplissement de ses laheuTS accoutumés, se tenir plus souvent auprès des portes et des fenêtres contre ses habitudes anciennes. Si sa mère veut la reprendre sur ces libertés qu'elle ne se donnait pas autrefois, vous verrez cette jeune personne lui répondre avec impertinence et finir par déclarer sans détours qu'elle ne veut pas obéir, mais qu'elle est déterminée à suivre la nouvelle voie qu'elle s'est tracée et à se conduire selon ses fantaisies. Or , vous en conviendrez bien avec moi, ne faut-il pas considérer comme souverainement pernicieuses pour l'âme ces affections tendres, quoiqu'au fond il ne s'y mêle aucune intention perverse et qu'il n'y ait aucune faute extrêmement grave ? Ne doit-on pas y reconnaître un danger extrême, puisqu'elles dépouillent cette pcrsoime de toute vertu , de toute perfection, de tout bien et la réduisent à un état si malheureux et si déplorable?
354. — Ce qu'il y a de plus regrettable, c'est que de pareilles amitiés , fondées sur une affection si pleine d'imperfections, attiédissent singulièrement la piété; et si elles sont trop ardentes dans leur genre, elles refroidissent, par un résultat contraire, la charité envers Dieu. Et certes, comme on n'en peut douter. Dieu est le possesseur légitime de nos cœurs, il veut les remplir entièrement de son amour, il n'y soutire pas d'antre amour qui ne serait pas subordonné à celui qui hii est dû, et dont les mouvements n'auraient pomt pour règle exclusive ceux que ce même amour imprime dans nos âmes. Or, en toute réalité, ces afiections tendres dont nous parlons, ces amitiés mondaines ne sont point réglées par cet amour divin. Si, d'autre part. Dieu ne peut pas jouir pleinement de notre cœur, il se retire de lui et le laisse plongé dans la tiédeur la plus profonde. Les Philistins étant devenus vainqueurs des Israélites, en deux combats qu'ils leur livrèrent, se saisirent de la plus précieuse dépouille qui pût leur tomber dans les mains, je veux parlcîr de larche du Seigneur. Joyeux d'une si noble conquête, ils la portèrent comme en triomphe à leur ville capitale et la placèrent dans leur temple , à côté de l'idole de Dagon, croyant aiusi honorer le Dieu d'Israël, en mettant l'arche sur la place dlionneur qu'occupait leur fausse divinité. Mais, ils se
trompèrent dans leur calcul, puisque le lendemain en ouvrant les portes de leur temple, ils virent l'idole de Dagon précipitée de son autel et gisant à terre, prosternée devant l'arche du vrai Dieu. Cum surrexissent Azotii altéra die, ecce Dagon jacC' bat pronus in terra ante arcam Domini. Les Philistins remii-ent l'idole à côté de l'arche du Seigneur, après l'avoir relevée de sa première chute, mais le lendemain encore ils restèrent frappés d'un spectacle beaucoup plus déplorable, car en entrant dans le temple dès l'aube du jour, ils trouvèrent leur idole non-seulement précipitée de l'autel par terre, comme la veille, mais encore ils n'y virent qu'un simulacre décapité et privé des mains. Rursiis mane die altéra consurgentes invenerunt Dagon jacentem super faciem in terra ante arcam Domini: caput autem Z?agoUf et duœ palmœ manuum ejiis abscissœ erant super limen. (1, Reguin, cap. 5). Que voulait donner à entendre le Seigneur par ce fait prodigieux, si ce n'est que, dans le sanctuaire de notre cœur, il veut régner tout seul, et que, si déjà il s'y trouvait une idole qui en eût pris possession par des affections terrestres, il faut la jeter à terre, il faut la décapiter, la briser, la mettre en pièces? En somme, l'arche d'or du divin amour veut résider et briller sur l'autel de notre cœur, sans partage avec tout autre amour, sans rival qui puisse être en concurrence avec lui. Cet amour n'admet en sa compagnie que des affections qui lui soient subordonnées, et dont les mouvements dépendent de la règle que leur imposent les lois saintes. Il faut donc conclure que certaines personnes, unies par des amitiés passionnées, ne possèdent point dans leur cœur l'amour de Dieu, ou que cet amour y est bien tiède, puisqu'elles persévèrent dans un amour sensible, tendre, dans un amour qui a pour objet des choses viles, charnelles, et qui, par conséquent, n'est pas réglé par les lois de la charité divine. Il faudra bien convenir que ces personnes ne possèdent pas Dieu dans leur cœur, puisqu'au heu d'y faire pénétrer l'amour pour ses beautés infinies, elles y introduisent celui des beautés périssables d'ici bas, qui ne sont qu'un impur limon, et que ce dernier amour est diamétralement opposé à celui qu'on doit avoir pour Dieu. Est-il donc surprenant que tout vestige de vertu , toute trace de perfection disparaisse peu à peu du cœur de ces malheureux esclaves du monde, comme je l'ai déjà prouvé, puisqu'ils tout si peu de cas de Dieu et de sa charité, qui est la source de tous nos biens spii^itueLs.
Serait-il possible que la seule considération de tant de dom» mages spirituels ne suffit pas pour prendre en horreur ces amitiés tendres et passionnées, et qu'on ne s'occupât point de les anéantir à quelque prix que ce lût, après qu'on s'est laissé si imprudemment étreindre de leurs liens ? Pourrait-on s'en excuser en disant comme si cela suffisait pour réparer tant de maux, que de semblables amitiés sont honnêtes, parce qu'elles ne sont pas ouvertement Hcencieuses ?