C'est bien ce que taisait saint Paul, qui, après avoir
révélé cette rébellion de ses sens, lait connaître le remède qu'il employait pour la réprimer : Casdf/o corpus tncum, et in sertH" tutem rcdigo. 0, «^ Cuiinth. c. 9, 17). Je châtie, dit-il, ma
diair et j'en fais mon esclave. Puis exposant la mnnière dontU usait pour la tenir sous le joug, il nous apprend que c'était par les nombreuses fatigues, les longues veilles, les pénibles jeûnes: in labore, in vigiliis, in jejuniis. {2^ ad Corinth. cap. 12). Saint Augustin méditant sur ces paroles nous dit : Vide illum jumentum smim domantem. In famé, inquit et siti, in jejuniis castigo coi'pus meuni, et in servltutem redigo. Ita ergo tu, qui ambulare desideras, doma carnem tuam. et ambula. Ajnbulas cnirn, si domas : non cnim ad Deum passibus, sed affectibus veninius. {Tract, de divers, cap. c. i). Remarquez, dit ce Saint, comment l'apôtre des nations traitait son corps comme on traite un coursier; il le domptait par la faim, la soif, les jeûnes ; il le gouvernait comme un esclave sous le joug de l'esprit. Faites donc de la sorte, vous qui désirez marcher vers Dieu dans la voie de la perfection, et apprenez de lui comment on peut dompter son corps, afin qu'on n'éprouve pas de retard dans sa route, mais qu'on puisse en toute liberté marcher vers lui, non point par des pas que mesurent nos pieds, mais par des affections qui animent nos cœurs.
23. — Voyons maintenant quels moyens employèrent d'autres Saints contre les révoltes de ce sens , quand il s'insurgeait contre la raison par ses appétits déréglés. Saint Jérôme dit en parlant de saint Hilarion {in vita.). Iratus sibi, et pectus pugnis verberans, quasi cogitât iones percussione manus posset excutere. Ego, inquit, aselle, faciam ut non calcitres, nec te hordeo alam, sedpaleis; jame te conficiam, et siti ; gravi onerabo pondère', per œstus agitabo, et frigora, ut cibum potius, quam lasciviatn cogites. Herbarum ergo succi^ per triduum, et quatriduum deHcientem animam sublevabat ; orans fréquenter, et psallens, et rastro humum fodiens , ut jejuniorum laborem labor operis duplicaret. Saint Jérôme dit que quand ce saint solitaire se sentait en butte aux assauts de ce sens rebelle et si avide de plaisirs, il se mettait à frapper sa poitrine à coups redoublés, et irrité contre son corps; il lui disait: Ah! maudit corps, {aselle, en iat. asinello, texte ital.). Je t'empêcherai bien de récalcitrer par tes impures suggestions; je te nourrirai non pomt d'orge, mais de paille; je te vaincrai par la faim et par la soiii je vaccatlerai des plus exorbitantes fatigues; je t'exposerai <»ux plus froides gelées de la mauvaise saison et aux chalours un» j)ius intenses de l'été, afin que tu penses à vivre plutôt qu'à t'éiuou-
c!pcr on ne respirant qne l'amour des voluptés. Ililarion ne se bornait pas à des i»arolcs, il en venait à l'exécution, car il n'accordait quclipie nourriture à son corps (pie tous les trois ou quatre jours, et encore après ces intervalles il ne lui donnait qu'un peu de suc d'Jierbes et en quantité suffisante pour qu'il ne succombât pas à ime extinction comjtlète. Il fatigJiait ?on corps à l'excès en remuant la terre toute la journée, et en l'exposant à toutes les intempéries des saisons, mais par-dessus tout il employait les armes de la prière, eu récitant des psaumes, en implorant sans cesse le secours de Dieu pour sortir victorieux de ces combats de la cbair. Voilà par quel moyen les Saints triomphaient du sens du toucher lorsque ce sens voulait se révolter contre l'esprit par ses excitations déréglées à la volupté.
"21. — Nous allons maintenant entendre ce que nous raconte saint Jérôme, au sujet de ce qu'il faisait lui-même. Au commencement de sa vie cénobitique, comme il n'avait pas encore dompté ce sens désordonné, il en éprouvait de terribles révoltes par mille pensées impures qui l'obsédaient et qui mettaient en quel(pie sorte le feu dans son cœur. 11 ne perdit pas néanmoins courage, mais comme \\n généreux champion de Jésus crucifié, il se revêtit d'armes puissantes contre lui-même, bien déterminé à remporter la victoire. Nous allons donc ici transcrire une lettre qu'il écrivait à l'édifiante vierge Eustochium poiu* lui faire part des moyens qu'il avait mis en œuvre pour obtenir le succès dans la lutte: Oh ! quoties ego ipse in eremo constiiutus, et in illa so/itudine, quœ exusta solis ardoriùus horrcndum mona' chis prœpnrat habitaculum, putubam me Romanis intéresse d^liciis. Sedebam solus , quia (unaritudine plenus eram. Horrebant sacco membra deformia, et squalida cutis sitinnEthiopicœ carnis obduxcrat. Quotidir laenjniœ, quotidie (/émit us, et si repur/naniem somnus imminens opprcssisset, nuda humo vix hœrentiaossa cot/idrbam. De cibisvero, etjiotu taceo:cum languentes monachi aqua frif/ida ittantur, et cuctui/i aliquid comedisse iuxuriœ si t. Ilie iyitur ego, qui ob gehf'/i/iœ metum tali mecarcere ipse damnaveram scorpiomim tantum socius, et ferarum, sœpe choris intereram puellarum. Pal lobant ora jejuniis, et onte hominein sua jam carne prœmortuui.i sola libidinum incendia buUiebuni. Iluque oinni auxilio destilutus ad Jesu jaccbam pcdes, irrigabam lacrymiSf crinc tcrgcbam. et reuuijuMjitem carnem hcbdo-
madarum inedia snbjugabam. Non enihesco confiteri înfelicî' tatis mcœ miseriaw ; quin potius plamjo, vie non esse quodfuerhn. Memini me clamantem aies junxissa cimi noctibus , nec prius a pectoris cessasse verberibus, quam rediret, Domino increpante, tranquUlitas. Ipsam quoque cellulam, quasi mearum cogiiationum consciam pertimescebam, et mihimetipsi iratiis et rigidus, solus déserta penetrabam, sicubi concava vallium, as^ pera montium, rupium prœrupta cernebam. Ibi meœ orationis lociis ; ibi illud miserrimœ carnis ergastulum; et ut ipsc testis mihi est Dominus, post multas lacrymas, post cœlo inlm rentes oculos, nonnunqv.am videbar mihi interesse agminibus angelorum, et lœlus, gandensque canebam : Post te in odorem unguentorum tuorum curremus. Si autem hoc sustinent ilLi, qui exeso corpore, solis cogifationibus oppugnantur ; quid patitur puella quœ deliciis fruiiur ? Nempe illud apostoli : Vivens mortuaest. [Epist. 22, ad Eustoch.).
25. — Le saint Docteur dit de lui-même qu'habitant une solitude brûlée des rayons du soleil, isolé dans son ermitage, couvert de la tète aux pieds d'un sac grossier de pénitence, il lui semblait encore se trouver au milieu des délices de Rome, en compagnie des jeunes personnes de cette cité, et qu'il sentait briller devant ses yeux et dans son cœur les flammes de la volupté. Il s'armait donc, dit-il, contre ces dangereuses convoitises d'un sens indompté, des armes d'un jeûne rigoureux, passant les semaines entières à ne se procurer quelque aliment qu'avec des herbes crues en très-petite quantité, et un peu d'eau froide. Il refusait à ses yeux le sommeil, et quand un impérieux besoin le forçait de prendre quelques instants de repos, il se couchait sur la terre nue, et pour macérer son corps, comme il le dit hii-mème, sou lit n'était composé que de cailloux, sur lesquels il s'étendait. Il se prosternait en polissant des gémissements aux pieds de Jésus-Christ, et les arrosait de ses larmes. Il se frappait la poitrine à coups redoublés. Irrité contre son corps rebelle et qui cherchait toujours à le dominer, il s'en allait solitaire errer au milieu des montagnes escarpées, pénétrait dans de profondes vallées , et là il poussait de grands cris et versait un déluge de larmes, et unissant ses cris à ses larmes il y consumait les nuits et les jours entiers. Cette pénitence si rigoureuse avait bruni sa peau à tel point qu'il ressemblait à un Éthiopien, son corps s'était horriblement
OfHftîî^riet ce n'était plus qu'un fantôme. Voilà les remèdes que les Saints employaient pour réfréner la rébellion du sens dont nous parlons , et réellement par le moyen d'une rigueur de cette nature, ils parvenaient à triom[ilier de ce sens de manière à trouver enfin un doux repos, et il leur semblait qu'ils n'étaient plus sur cette terre mais au milieu des chœurs angéliques : Vidchar mihi intéresse agminibm anfjelorum.
20. — Qui pourrait cependant le croire? Plusieurs grands serviteurs de Dieu se sont vus lorcés de recourir à des moyens encore [dus violents que ceux dont ou vient d'entendre le rt'cit, pour venir à bout de triompher des assauts que leur livrait ce sens brutal, tant il se porte à d'incroyables excès pour satisfaire ses appé'iils déréglés. Il est célèbre dans l'histoire des Pères du désert l'acte héroïque de ce solitaire d'Egypte, qui, par l'aspérité de ses macérations, acquit une si haute renommée de sainteté. [Ex lib. docior. PP. de fornic. c. 15). Une iemme de mauvaise vie qui avait secoué toute espèce de pudeur, tournant en ridicule la rare vertu de cet anachorète, dit à quelques jeunes libertins : Combien voulez-vous me donner si je réussis à taire tomber ce personnage si vertueux dans le péché? En entendant ces paroles, nos jeunes libertins déboutés, dans l'intention de faire grand bruit de la chute à laquelle ils s'attendaient, promirent à cette femme luie somme assez considérable, si elle pouvait avoir la chance de renverser cette colonne de sainteté. Après qu'on eut été d'accord sur le prix attaché à cette inlàme tentative, cette femme partit de la ^^lle et sur le déchu du jour elle se présenta devant la cellule de l'anachorète. Feignant de s'être égarée dans ce désert et d'être saisie d'ime grande frayeur, à cause des bètes féroces qu'elle pouvait rencontrer, elle lui demanda l'hospilalilé. Le serviteur de Dieu se troubla à la proposition qui lui était faite et plein d'incertitude il ne savait quel parti prendre. Uepousscra-t-il cette demande? Mais la charité l'uvers le prochain le lui détend. Gousentirat-il à la recevoir ? Mais le danger auquel il s'exposait était pour lui de la dernière évidence, lùiUn , après être resté (piel(|ue temps en suspens, il prit le parti de la recevoir diuis la première pièce de son ermitage, de se retirer lui-même dans la pièce qui était au fond, et de fermer sous clef cette dernière. C'est ce (lu'il fit. .Mais cette femme [leriide au milieu de la nuit, par une ieiute diabolique, se mil à soupirer, à cimier et à se
pîaintlre, en disant: Serviteur de Dieu, ouvrez-moi, car j'entends autour de l'ermitage les hurlements des ours, et les ru* gisseaients des lions. Les voici, les voici qui viennent pour me dévorer. Ouvrez-moi, je vous prie, pour Famour de Jésus, Ne me laissez pas ici exposée à la voracité de ces bêtes. L'anachorète, cette fois, se rendant à un motif de charité, ouvre sa cellule, y fait entrer cette femme, mais, fermant la porte, il resta dans la piemière pièce qu'avait déjà occupée cette femme. Cependant au lieu de goùtrr le repos, les sens lui firent une si terrible guerre qu'il ne trouvait ni le calme du corps, ni la paix de l'àme. Or, pendant qu'il s'occupait de combattre vigoureusement cet ennemi domestique, il se souvint que pour triompher des sens il fallait user des remèdes contraires aux })laisirs qu'ils nous promettent, et que contre im sens si rebelle qui soupire si ardemment pour la volupté, il n'y avait pas de meilleur remède à lui opposer que la douleur. Que fit-il donc ? Il alluma sa h\mpe et mit sur la flamme un doigt, puis un autre, puis encore un autre, et persévérant avec intrépidité dans ce martyre tout le reste de la nuit, il finit par brûler la main toute entière, et ainsi, à force de douleur, il finit par vaincre l'appélit du sens qui l'excitait au péché.
27. — Je veux déduire de ces faits deux vérités : La première, c'est que le sens du toucher est doué d'une force extraordinaire d'attraction, pour nous entraîner vers les plaisirs illicites par les charmes empoisonnés qui sont dans sa nature, et pour faire à notre volonté des violences inou"es afin de l'exciter à condescendre à ses impures convoitises. Gela se démontre par l'exemple des grands serviteurs de Dieu, qui se sont vus forcés d'employer les remèdes les plus énergiques et de la plus excessive rigueur pour s'en rendre victorieux. La seconde, est que nous sommes indispensablement obligés de recourir à la pénitence corporelle, pour enlever à cet ennemi si audacieux les forces dont il peut user, car il réside continuellement en nous. Ce sens tire sa vigueur et sa puissance de la vivacité des esprits vitaux et de la chaleur du sang. Nous avons donc tous besoin, presque sans exception, de comprimer cette pétulance immodérée par des macérations de la chair, et d'enlever à notre sang cet excès de chaleur par les abstinences et les austérités, afin que par ce moyen cet ennemi domestique ne soit plus si ardent à nous attaquer et à nous perdre.
28. — Ce qui vient d'être dit regarde encore plus spécialement ceux qui font les premiers pas dans la vie spirituelle, parce que d'abord dans ces personnes le sens du loucher est encore peu mortifié et qu'il arrive plus d'une luis que ce sens mal discipliné les fait retomber dans les libertés qu'elles lui avaient données avant d'entrer dans la voie pariaite. P2usuite, parce qne ces personnes élaut en quelque sorte elles-mêmes le champ de bataille où se livrent ces combats, elles ne pourraient goûter ce calme si nécessaire pour faire attentivement leurs oraisons et vaquer aux autres exercices spirituels sans lesquels il n'est pas possible de faire les progrès qui doivent en résulter. Enfin, les commençants ne sont pas encore entièrement quittes envers Dieu en ce qui est de leurs égarements antérieurs, sinon quant à la coulpe, du moins quant au paiement de la dette. C'est ce qui fait qu'ils doivent à Dieu une satisfaction proportionnée, dont ils ne peuvent s'acquitter que par une pénitence sincère. Ainsi donc s'ils ont éprouvé un vrai repentir de leurs fautes passées^ ce même repentir qui les a ramenés à Dieu doit les porter à la pratique d'une mortification singulièrement généreuse. C'est pourquoi je veux maintenant exposer les diverses pratiques «Iti pénitence dont les Saints ont usé pour dompter leur chair, afin «pie chacun puisse choisir celles de ces pratiques qu'il eslimera les plus propres à remplir ce but, ou poiu- mieux dire, celles que son Directem" jugera le plus convenablement adapte"?» à chacun.