CHAPITRE ni
ON Y MONTRE QUE LES AMITIÉS FONDÉES SUR UN AMOUR TENDRE Et SENSIBLE, OUTRE l'oBSTACLE QU'ELLES OPPOSENT A LA PERFECTION, SONT TR£S-PERMCI£CS£S ET MÊME EXTRÊMEMENT DANGEREUSES.
355. — Si le dommage causé par ces amitiés est considérable, leur danger n'en est pas moins grand quand elles se fondent sur des sympathies qui ont pour objet les qualités extérieures de la personne qu'on aime, parce que cet amour qui dans son principe était tendre, sans qu'il s'y mélàt aucun vice, dégénère peu à peu, et de sensible qu'il était devient sensuel et impur et finit par ruiner Tàme et lui frayer la route de la damnation éternelle. Ce danger n'existe pas seulement entre des personnes d'un sexe différent, mais encore entre les personnes «lu même sexe, entre les jeunes hommes et les jeunes amies qui s'affectionnent pour leurs compagnes. Je m'aperçois qu'auprès des personnes passionnées ce que je dis pourra sembler trop sévère. Je vais donc citer saint Basile : Juvenis sive œtate. , sive animo fueris , œquaîium tuorum consuetudinem defugito, ah illisque te non secus at- [que ardentissima flamma procnl abducito ; qxiando illorum opéra vsus adversarius, plerosque olim incendio dédit , et sempitemoignicretnandos addixit. {Serm . abdicat. rerum). Les jeunes gens, dit ce saint Docteur, doivent fuir les amitiés tiop étroites des autres jeunes gens do Irnr âge et s'éloigner d'eux commfi d'un ieu brûlant, parce que le démon , par le moyen de ces amitiés, corrompant leurs affections, il y en a ou plusieurs qu'une flamme d'impureté a dévorés et les a ensuite précipités dans les flammes éternelles. Et aifin que le lecteur ne se tigiire pas que les amitiés dont paiie ce Saint furent, dans le principe.
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àii même genre que celles dont j'ai parlé dans le chapitre précédent, il ne doit pas ignorer qu'immédiatement après, le saint Docteur ajoute que le démon commença par attirer ces infortunés à des amitiés de ce genre en leur inspirant des affections qn'i semblaient purement spirituelles, et qui avaient l'apparence d'un amour de charité, mais que puis il corrompit par ses artifices et peu à peu ces mêmes affections, et réussit à les précipiter dans un abime de grands maux. Il ajoute de plus que ces jeunes gens étaient sortis du tumulte du monde parfaitement purs et que puis ils avaient fait naufrage au port même de l'état religieux où ils étaient entrés , et dans lequel ils semblaient être à l'abri de tout danger. Spirituales primo caritatis vana quadam speeie illectos , in teterrimam postea voraginem prœcipites deturbavit : et qui ex medio pelago sœvientibus undique procellis, tempestateque incolumes evaserant, eos jam intraportwn securos una cum ipsa navi, vectoribusque submersit.
356. — Mais si un langage aussi grave dans un saint Docteur dont l'autorité est si universellement reconnue, ne suffisait pas pour faire comprendre le danger de ces amitiés passionnées , je veux convaincre le lecteur par l'expérience qui en a été faite et dont une grande sainte se propose elle-même comme en ayant été le sujet. Sainte Thérèse rapporte dans sa propre vie, au chapitre trente-deuxième, qu'étant un jour en oraison, elle se trouva tout d'un coup transportée dans l'enfer et confinée dans une sorte de niche si étroite qu'elle ne pouvait remuer ni les pieds ni les mains. La Sainte ne voyait rien dans cette étroite prison que les ténèbres les plus épaisses. Elle avoue cependant que malgré cette profonde obscurité elle était contrainte de voir par un effet miraculeux tout ce qui est capable de tourmenter la vue. Elle sentait l'ardeur du feu , mais malgré tous les efforts que fit son imagination pour peindre l'atrocité et la nature étrange de ces supplices elle ne put trouver des expressions. Parmi des tourments infligés au corps, elle dit que quoiqu'elle eût souffert iusqu'à ce moment les douleurs les plus poignantes qui, selon l'avis des médecins, puissent être endurées dans cette vie, ces douleurs ne lui semljlaient pas pouvoir entrer en parallèle avec les tortures insupportables qu'elle eut à souffrir dans ce heu. Pour ce qui regarde les peines de l'âme, elle s'exprime ainsi : ces tortures corporelles ne peuvent se comparer à cette agonie de l'âme , ou plutôt n'en méritent pas le nom. Je ne saurais
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comment exprimer ces all^ol?se^ , ces étoufTements , ces abattements sensibles, cette désespérante et accablante amertume où j'étais plongée. Or pendant que laSainte succombait sous l'énorme poids de ces tortures, Dieu lui fît comprendre que c'était le lieu que les démons lui préparaient si elle continuait le genre de vie qu'elle avait mené jusqu'à ce moment.
357. — Il faut savoir que toutes les faiblesses dans lesquelles la Sainte était tombée, durant le cours de sa vie passée, n'étaient autres que certaines amitiés qui , pendant longtemps , avaient retardé son avancement dons la perfection. Que le pieux lecteur ne s'imagine pas que de telles amitiés avaient été souillées du contact du vice et des licences crifninelles, puisque la Sainte certifie, dans le livre précité, que naturellement elle avait en horreur toute action déshonnête, et le père Ribera, son confesseur, dans l'histoire qu'il fit de la vie de sainte Thérèse, en examinant les amitiés dont on a parlé, au sujet de cette Sainte, dit qu'il n'y eut, en elle, rien de grave, maisseulementune sorte d'habitude de fautes légères que lui faisait commettre un sentiment affectueux pour diverses personnes et un danger éloigné auquel Thérèse s'exposait. Il dit, qu'en somme, ces amitiés étaient de l'espèce de ces affections tendres et passionnées dontnous parlons dans le chapitre précédent. Pourtant, si la Sainte avait continué d'alimenter ces amitiés, bien qu'elles ne fassent point vicieuses, elles auraient fini par dégénérer insensiblement et l'auraient précipitée dans cet abîme de leu dont Dieu lui donna un avant-goùt, lorsque, déjà elle était hors de danger. Maintenant, dira qui voudra que de semblables'amitiés sont innocentes et qu'il n'y a, en elles, aucune sorte de danger.
358. — Nous devons placer ici une réflexion qui donnera un grand poids à la vérité que nous démontrons. Lorsque sainte Thérèse était préoccupée de ces affectueuses liaisons, elle ne menait pas, pour cela, une vie de relâchement et d'indévotion; elle passait chaque jour plusieurs heures à l'oraison et s'y exerçait, autant qu'il lui était possible, à toute espèce de vertus, en sorte que, songeant aux œuvres de piété qui ornaient à cette époque son existence, elle restait étonnée que tout cela n'oùt pas été capable de la soustraire à la damnation éternelle. ( In eod. cap.). Quand je considère , dit-ello, que, toute pécheresse que j'étais, je nourrissais néanmoins le désir de servir Dieu et que je ne tombais pas dans les péchés que je vois commettre par ceux
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qtiî n'ont aiictin sonci (\(t Ihu- s;iliit, tels qnc les mondain» en qui riniqiiiti' surabonde. En outre, j'ai été accablée d'infirmités que le Seigneur m'a donné la force de supporter. Je n'avais aucun penchant à la médisance et je ne me sentais nullement portée à flétrir la réputation de mon prochain, ni à concevoir de la haine pour personne. L'avarice et l'envie n'avaient aucune inîuence sur moi de sorte qu'il en résultât une offense grave en- Jers Dieu, et quoique grande pécheresse, je conservais néanmoins toujours la crainte de Dieu, et , avec tout cela, j'ai vu le lieu que les démons me préparaient dans l'enfer, etc. Ceci posé, je poursuis ainsi mon raisonnement : Si les aâections tendres et afiectueuses de l'amitié dont sainte Thérèse ne sut pas pendant longtemps se défendre, l'eussent à la fin précipitée dans l'abim& de tous les maux , sans que la vie vertueuse , dévote et spirituelle qu'elle s'efïorçait de mener, au milieu de ces faiblesses, eût pu la garantir de sa ruine éternelle, que sera-ce donc de tant de jeunes filles, de jeunes gens, de religieuses qui, sans vaquer à l'oraison, sans s'appliquera la pratique delà vertu, donnent tète baissée dans ces liaisons afiectueuses, les cultivent, les entretiennent, les fomentent dans leur cœur et les alimentent par mille regards, par mille petits cadeaux, par toutes sortes de raffinements, et qui, au lieu de rompre ces liens affectueux par le moyen desquels le démon espère pouvoir les entraîner dans l'enfer, les resserrent au contraire de mieux en mieux? Qu'en sera-t-il, encore une fois? Y pense quiconque doit en faire le sujet de ses méditations.
359. — Il ne peut servir de rien de prétendre que de telles afîections n'exposent à aucun danger, puisque la personne à laquelle on s'attache marche dans les voies de la perfection. On ne saurait alléguer de pareilles excuses, puisque saint Bonaventure noua donne l'assurance la plus certaine, que quand la personne, qui est l'objet de cette vive affection, mène une vie pieuse, nonseulement l'amitié n'en devient pas mieux assurée contre les graves inconvénients qui peuvent en résulter, mais elle en devient, au contraire plus dangereuse. Noverint spiritiiales, qnod licet carnalis affectio sit omnibus periculosa et damnosa, ipsis (amen est magis pericidosa, maxime quando conversantur cuiK persona, quœ spiritualis videtur. Nam gnamvis horum principium videatur esse purum , frequens iamen spiritualitas dotnesticum est periculum, et malum occultum bono colore depictum, T. lU 20
— 30G — [Opusc. de purit. conscient., cap. 4). Le directeur ne doit donc accepter aucune excuse quand il s'agit d'amitiés tendres et affectueuses, quoiqu'elles aient lieu entre des personnes d'un même 5exe,parceque l'amour en même temps qu'il est la plus violt^nte de toutes les passions, en est aussi la plus dangereuse. Il doit persuader à ses pénitents, que plus on fomente cette passion plus elle prend d'intensité, plus elle se l'ortifie et plus ai^i-iucnt elle dégénère du bon principe qui l'avait d'abord iuspin-o. Il doit éteindre promptement la première étincelle de ce t'en qui, en se développant, peut produire un grand incendie d'impuretés.