CHAPITRE lY
ATERTISSEMESTS PRATIQUES AU DIRCCTEUH 8CR La PRÉSENT ARTICLB.
300. — Premier avertissement. Certains confesseurs, en voyant certaines femmes vouées à l'exercice de la spiritualité s'unir entre elles par des afïections tendres qui naissent d'une étroite amitié, qu'on ne saurait à bon droit suspecter, ne s'en mettent pas en peine. On trouve même certains directeurs qui prétendent qu'on ne saurait découvrir rien de mauvais dans ces bienveillances réciproques. Il est bien certain qu'il n'y a aucun mai, qu'il y a même nue grande perfection dans ces échanges damour inspiré par la charité, ou du moins foncièrement vertueux; cet amour ne présente aucim danger et ne s'écarte pas des règles tracées par la loi divine et par la sainte charité. Quand ces personnes s'aiment d'un amour passionné qui se base exclusivement sur la bonne grâce des manières, sur la beauté physique, sur la douceur du caractère, sur la sympathie des mœurs et du tempérament, non-seulemeni il y a en cela du mal, mais il s'y trouve un principe de ruine spirituelle, et assez souvent il eu résulte la perte de l'àme. Je pense que le directeur l'a très-bien compris dans les articles précédents.
361. — Le directeur doit donc resler bien "persuadé que la passion qui domine souverainement dans les personnes du sexe, est l'amour; parce qu'elles sont ordinairement douées d'un cœur tendre , et très-susceptibles de s'en laisser vivement impressionner; et d'autre part, il leur est très-dillîoile d'y renoncer, cumule cela ai'rive dans tout ce (;ui s'accorde avec les im-
pnl?inns de la nature. Elles ont en outre une imagination- assez vive qui fait qu'un seul regard, jeté sur l'objet aimé, leur cause une forte impression dont elles ne peuvent pas aisément se défaire. Or, s'il arrive que ces personnes se trouvent étroitement renfermées dans une même habitation, et qu'il ne leur soit pas facile d'épancher leur amour sur d'autres personnes d'un sexe différent, elles contractent des liaisons entre dlt-s, et si parmi leurs compagnes il en est une qui leur paraisse plus aimable par ses qualités extérieures, elles conçoivent pour cette compagne une amitié qui va jusqu'aux excès d'xm amour éV'Ordu. De là naît une grande perturbation de sentiments passionnés, une foule innombrable d'imperfections et un refroidissement total de la piété. Puis cette affection prend des proportions démesurées, et il peut en T'ésulter des fautes de la plus grande malice; car cette passion a la propriété de plonger dnns l'aveuglement et personne ne doit s'y fier. Le directeur, quand il a pour lui une longue expérience, peut appuyer de son témoignage ce que j'écris dans ce livre. EtabUssons donc qu'un confesseur doit non -seulement porter toute son attention sur 6€3 amitiés tendres, mais qu'il doit mettre tous ses soins à les déraciner; car si on les laisse exister dans toute leur ardeur, tout autre moyen qu'on emploierait pour soustraire ces âmes à leur perte, deviendrait complètement inutile.
302. — Deuxième AVERTISSE^[ENT. Pour que le directeur puisse extirper du cœur de ses pénitents cette espèce d'amitiés pernicieuses et pleines de danger dont je viens de parler, il doit nécessairement en avoir connaissance, et pour cela, je crois devoir lui fournir quelques moyens et lui indiquer certains signes pour reconnaître dans ses pénitents ces sortes d'affections. Un des principaux signes qui sont l'indice de ces dangereuses sympathies , c'est quand la personne pense souvent à l'nbjet de son affection, se figure qu'elle a des entretiens et qu'elle le voit comme s'il était présent; quand surtout cela a li' n durant le temps de l'oraison, lorsqu'il faudi-ait uniquement s'occuper de Dieu , car l'esprit prend son vol sur l'aile des sentiments qui le dominent : c'est quand on est en présence de cet objet aimé de lui parler avec des expressions indicatiV'î? de ce sentiment affectueux, d'y mettre bf^aucoup d'animation, de prolonger à l'infini ces conversations, -ans y éprouver de l'ennui, de ne pas trouver moyen de se iéparer, et
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qiwnd on y est forcé , de ne le faire qu'avec une exlrèm»' n-pugnance. Un autre indice de cette affection désordonnée sa révèle dans les présents dont on se gratifie pour alimenter cette correspondance d'amitié mutuelle, daus une confidente révélation du caractère dont on est doué, dans toute sorte d'actes da f orvile obligeance , dans les louanges excessives sur tout ce que lait l'objet aimé , dans le ressentiment qu'on éprouve de quelque mot piquant qui l'outragerait, dans la répulsion que lait éprouver le moindre têtu qui blesserait l'objet qu'on chérit, et qui paraît un dard qui lui percerait le cœur. On trouvera encore un indice dans la peine que tait éprouver le peu de sympathie que l'on rencontre dans l'objet aimé et qui fait qu'on lui témoigne son mécontentement, qu'on l'accuse d'ingratitude, quand on se livre à des démonstrations puériles, quand on rompt l'amitié pour des riens et qu'ensuite on la renoue plus étroitement qu'auparavant. Cet indice apparaît aussi dans l'amère douleur que l'on ressent, quand une autre personne vient partager l'amitié qu'on a pour sa compagne, parce qu'on craint de subir une élimination, quand on éprouve de la jalousie, beaucoup d'inquiétude, d'aversion et d'antipathie à l'égard d'une rivale; quand on se livre à des paroles haineuses et qu'on finit par une rupture ouverte. Si le directeur reconnaît dans une personne tous ces indices ou du moins quelques-uns, il ne doit plus avoir de doute sur l'invasion de cette amitié pernicieuse, et il peut être certain que sa pénitente en est attaquée. Il en est de ceci comme du feu dont l'existence dans une maison se fait reconnaître par la fumée qui en sort. Il doit s'attacher alors uniquement à porter un remède efTicace à ce mal.
3G3. — Troisième avertissement. Le premier moyen à mettre en œuvre consiste à faire comprendre au pénitent la gravité de son mal, pour foire naître en lui le désir d'en être délivré, et la résolution d'user du remède qu'on lui indiquera pour obtenir sa guérison. Mais il ne sera pas difficile de faire comprendre à ces âmes malheureuses la gravité du mal dont elles sont atteintes, si le directeur expérimenté, sans écouter les raisons alléguées pour se disculper et les prétextes sous lesquels on cherche à se cacher , met de l'insistance à leur placer sous les yeux les défauts qui en protiennent ; la tiédeur qui en est résultée et les maux encore plus graves qui les menacent, selon ce qui en a été déjà dit. Le second remède cousiste à se r<icom-
mander à Dieu du fond du cœur, quelquefois ces affections ont poussé de si profondes racines, surtout dans le cœur des femmes, qu'il ne faut rien moins que la main de Dieu pour les en arracher. Il n'y a qu'un seul moyen pour obtenir de Dieu ce puissant secours, c'est de le demander avec instance. Sainte Thérèse entretint un Père de notre compagnie de Jésus d'une amitié à laquelle cette Sainte tenait fortement; ce père voyait qu'il était grandement nécessaire pour l'avancement spirituel de Thérèse, qu'elle s'en détachât tout à fait; mais, d'autre part, il savait jusqu'où allait la faiblesse et l'iiTésolutiou de celle qui le consultait. Il lui ordonna de recourir à l 'Esprit-Saint, pour réclamer son puissant appui, en lui imposant pour huit jours, la récitation de l'hymne Veni Creator. Or un jour, pendant que Thérèse faisait cette prière. Dieu daigna lui parler intérieurement en adressant quelques-unes de ces paroles puissantes qu'on nomme substantielles, et par la vertu desquelles il extirpa de son cœur toute l'afiéction dont il était captivé pour cette personne , et puis encore ce cœur se trouva tellement rendu à la liberté qu'il ne lui aurait plus été possible de concevoir Tine aflection pareille pour aucune autre créature. Il doit recourir à Dieu quiconque se trouve enchaîné de semblables liens , car Dieu lui accordera sinon un secours extraordinaire , tel que celui qu'en reçut notre Sainte, mais du moins une aide très-eflScace qui lui procurera le succès désiré.
364. — Le troisième remède, c'est de s'éloigner de la personne aimée. Ceci est le remède le plus pénible pour ces sortes de personnes passionnées , mais c'est aussi le plus efficace et le plus important. C'est en vain qu'on attendrait l'extinction d'un feu qui brûle , qui se dilate, qui se développe en tourbillons de flammes si l'on a soin de lui enlever les matières combustibles qui l'alimentent. Il est tout aussi insensé de prétendre qu'on viendra à bout d'amortir une affection qui a déjà envahi le cœur tout entier, si l'on n'a pas soin d'en éloigner l'objet qui la nourrit , et surtout qui lui donne par sa présence tme nouvelle vigueur. Il est vrai que de semblables éloignements sont très-douloureux; mais quand il s'agit de son âme , de son propre salut, de sa propre perfection il faut, si cela est récessaire, savoir souffrir la mort. Agonizare pro anima tua.
365. — Le quatrième remède consiste à enlever à la pa?=ion tout ce qui peut la fomenter. 0'» doit donc s'abstenir de recher-
cher par ses rogarrls l'objotamié, de ne point fixer les yeux sur lui, de n'user à son éj^ard d'aucun procédé [ilus courtois qu'avec d'autres, et si la nécessité veut qu'on aborde cette personne ou parce que les convenances l'exigent, on doit s'y comporter par des manières sérieuses, avec gravité et sans prolonger la conversation. Il faut surtout cesser ce petit commerce de dons et de cadeaux; car, comme dit saint Jérôme, Crebra munuscula, et sudariola, et Jasciolas, et vestes ori cpplicatas, et oblatos et degustatos cibos, blandasque et dulces litterulas tanctus amor non habet. [Ad ISepotian). Le saint amour ne se manifeste point par de petits présents, par des billets doux et flatteurs. Si enfin l'afi'ection dont nous parlons n'avait pas été déclarée à son objet, il faut la tenir cachée, parce qu'il en est de l'amour comme du leu qui s'éteint quand on le couvre et s'allume quand il est mis en contact avec l'air.
3GG. — Quatrième A\^;RTISSEME^'T. Tout ce qui vient d'être dit regarde les tendres amitiés que l'on a déjà contractées. Puis tout le soin du directeur doit être employé à préserver ses pénitents do former des liaisons pernicieuses, parce qu'il est bien plus facile d'empêcher un grand mal que d'y remédier quand il sévit. Il doit donc mettre en pratique vis-à-vis de ses pénitents des deux sexes, le règlement que saint Basile a donné à ses moines. (Lib. de constiiut. monast. cap. -4). Il veut que dans les monastères on n'autorise point des conventicules, des réunions privées, des liaisons particulières, mais que tous montrent oi^a- Icment à tous le même amour. Le Saint raisonne en ceci admirablement, parce que la charité regarde indifi'éremmcnt et avec les mêmes yeux tout le monde, tandis que l'amour charnel ne considère que celui avec qui ses sympathies sont plus étroites. Mais le Saint insiste davantage sur la défense qu'il fait aux moines de s'entretenir avec les femmes sans un juste motif et de lier avec elles de longs entretiens. La raison en est évidente, parce que s'il est vrai que toute aftection sen?il>le soit pernicieuse, il est certain qu'à l'égard d'un autre sexe elle est trèsdangereuse et peut aisément devenir vicieuse. Il faut tenir le feu éloigné de toute matière combustible, mais surtout des étoiipes et de la paille, parce qiie ces substances s'enfiamment avec une singulière facilité. Les hommes et les femmes sont la paille et le leu, qui, en s'approchant, s'allument et produisent un incendie de perdition. Ils doivent donc réciproquement
■évltor de n'avoir de couUu L .iii^' «junnd il y a un jnsfe motif. Le directeur doit encore avoir soin, lorsqu'un de ses pénitfnts, ou une de ses pénitentes commence à concevoir quelque attache ou amitié sensible, d'y porter remède dès le principe. Il est facile de remédier à un mal quand il n'en est qu'à son début, mais si on le laisse accroître et envahir tout le corps du malade, ce mal devient incurable. Ces sortes d'affections sont d'une nainre analogue. Doue il faut arrêter le mal à son origine. Prmcipiù obsta.