CHAPITRE I
ON Y DÉMONTRE QUE LES A^ITS QUI VEULENT MARCHER DANS LES VOIES DE LA PERFECTION SOi\T PLUS EXPOSÉES AUX TENTATIONS DES ENNE- UIS SUSCITÉS PAR L'ENFER.
367. — Les empêchements dont nous avons parlé jusqu'à ce moment, soit en nous, soit au-dehors de nous, éloignent de Dieu et font dévier de la perfection chrétienne, non pas en nous hvrant des assauts, mais en nous séduisant par le moyen des avantages d'ici-bas. Tels sont les sens, telles sont les passions gui nous entraînent à leur suite par les charmes de leurs délectations ; tels sont les obstacles qui naissent des honneurs, de la gloire, des richesses qui fascinent notre àme par leur faux brillant ; tels sont nos parents, nos amis, qui captivent notro cœur, par leurs douces aJSections, Si néanmoins, tout cela porte à ûotre vertu un grand dommage, ce n'est pas pour nous nuire, mais bien pour nous procurer des satisfactions ; notre perte n'en est pas le but, mais bien le plaisir que nous pouvons y goûter. Il n'en est pas ainsi des démons, qui, par les pièges qu'ils nous tendent et par les tentations qu'ils nous suscitent, mettent un ^rand obstacle à notre perfection et n'agissent ainsi qu'avec Tin-
lention peivorse rrc s'opposer à uu si grand bien, et même, s'ils parviennent à réussir, de nous précipiter dans un abîme de malheurs. C'est pourquoi nous devons redouter ces audacieux ennemis, ces adversaires acharnés de notre avancement spirituel beaucoup plus que toute autre chose, et non? préserver de leurs ruses perfides avec beaucoup plus de précaution. Afin donc, qu'il ne nous arrive pas ce dont sont victimes tant d'âmes infortunées, qui, succombant à leurs assauts et devenues le jouet de leurs astuces, sont dépouillées de tout bien spirituel et même, pour quelques-unes, du salut éternel, nous parlerons en ce présent article des tentations que ces ennemis nous suscitent et des moyens à prendre pour en triompher. Gomme le but principal de cet ouvrage consiste à guider les âmes qui aspirent à la perfection, je veux dans ce chapitre les mettre en état de soutenir ce combat en leur montrant qu'elles sont elles-mêmes eomme le premier point de mire vers lequel le démon dirige ses traits par les tentations.
368. — Saint Pierre dit que le démon, semblable à un lion furieux qui cherche une proie, tourne incessamment autour de nous et se tient toujours prêt à nous dévorer par ses tentations. Adversarius vester diabolus, tanquamleorugiens, circuit quœrens guem devoret. (1, Pétri cap. 5, v. 8). Il est poussé à cette rage par sa grande haine pour Dieu et la profonde envie qu'il nous porte. Et comme il voit que les âmes qui aspirent à la perfection sont plus agréables à Dieu et ont plus de certitude d'occuper un jour les trônes brillants dont hii et ses compagnons lurent précipités, à cause de leur orgueilleuse audace , le prince des ténèbres porte à ces âmes une haine invincible et leur déclare par ses tentations une guerre plus implacable. C'est ce qui a fait dire par saint Jérôme : ISon quœrit diabolus, homines infidelcSy non eos, qui foris sunt, et quorum carnes rex Assyrius in alla succendit. De Ecclesia Christi rapere festinat. Escœ ejus, secundum Habacuc, elcctœ sunt. Job subvertere cœpit, et devoratoJuday cul cribrandos apostolos expedit potcstatem. {Ad Eustoch. du Custodia virginit.). Le démon, dit le saint Docteur, n'attaque pas les infidèles et ceux qui vivent hors du sein de la sainte Église, parce qu'il les regarde comme perdus. Ses eSorts se portent sur les fidèles et sur ceux, comme parle Habacuc, qui, se distincruant par leur excellence, deviennent sa proie de prédil:cliou. Eu ellct, il porta ses regards iéroces siu: Job et lui
livra les plus terribles assauts pour en faire sa pâture. Il porta des yeux de convoitise sur Judas apôtre de Jésus-Christ et lune des colonnes fondamentales de la sainte Église, et après l'avoir dévoré par les suggestions d'une sordide avarice, il porta ses regards d'infernale convoitise sur les autres apôtres, voulant les faire passer au crible de ses impures tentations, et en faire en quelque sorte une farine pour l'enfer, selon les propres expressions de notre divin Rédempteur. Expetivit vos Satanas ut cribraret sicut triticum .
369. — Saint Jérôme partage le sentiment de saint Jean Chrysostôme , quand il dit que le démon ^m pulsare negligit çuosquieto jure possidere se sentit. Circa nosvero eo véhément lus incitatur, quo ex corde nostro, quasi ex jure proprio habitationis expellitur. {Moral, lib. 24, Cap. 7). C'est-à-dire que le démon ne se met pas en peine de molester ces âmes infortunées sur lesquelles il se croit un droit de propriété. Quant à nous qui le chassons de notre cœur , nous qui ne voulons pas nous soumettre à son empire , nous qui, par la pratique des vertus, lui faisons la guerre, il nous attaque par ses tentations. Et en vérité, dites-moi si vous avez iamais vu un roi ou un tyran qui pei^écute les sujets parfaitement soumis ? On fait la guerre uniquement à qui ne veut pas céder , à qui se met en état de révolte, à qui secoue le joug de l'obéissance. Telles sont les âmes vertueuses qui opposent au démon une résistance assidue, et il n'en est pas ainsi des pécheurs qui lui obéissent et courbent servilement la tète sous son empire tyrannique. C'est pourquoi les esprits impurs ourdissent toutes leurs trames contre les âmes dont nous parlons, ils font jouer contre eux toutes leurs machines, à eux ils livrent les plus terribles combats pour les subjuguer. Cela est si vrai, que saint Jean Chrysostôme va jusqu'à dire qu'on ne pourrait pas rencontrer un seul mortel, dont la vie est agréable aux yeux du Seigneur, qui n'ait été violemment en butte aux plus redoutables tentations du démon. Prorsus si quis omnia enumerarevelit, plurimatentationumemolumenta reperiet; nul' lusque unquam ex his , qui Deo maxime cari , atque acceptabiles fuerunt , sine pressuris vixit , etiam si non ita nobis videatnr {De provid. lib. i). Le saint Docteur confirme cette vérité par l'exemple de saint Paul qui , malgré l'ardent amour dont il brûlait pour son divin Maître et la tendresse dont en retour le payait Jésus-Christ, ne fut pas népnmoins à l'abri de ces assauts
dinliolique?; l>icn au conliuiic, il fut plus que d'antres l'ol.jet des attaques obstinée? de l'es lit impur. Que la personne piea?e se console-donc qnni d elle sent que son esprit est assiégé d'une foule (le mauvaises peiist et, que ?on cœur est assailli daffections impures, parce que de semblaMes attaques de la part des démons sont des preuves manifestes de son .imilié pour Dieu, et qu'elle est la mortelle ennemie de son infernal ennemi. C'est alors qu'elle doit se sentir enflammée d'une ardeur énergique pour combattre, en n'oubliant pas que les plus grands héros
, de la sainte Église furent également assaillis par ces terribles a:sauts.
370. — On lit dans la vie des Pères, qu'un anachorète, grand serviteur de Dieu, fut conduit par son ange gardien dans une communauté de saints moines où il espérait pouvoir ser^•i^ Dieu avec une grande ferveur. Dès qu'il eut mis le pied dans ce saint asile, ses regards furent frappés d'un spectacle étonnant, :l vit circuler autour de ce monastère une si grande toule de démons qu'on ne voit pas autant de mouches voltiger auprès d'un cadavre , ou autant d'abeilles bourdonner autour de leur ruche. Il vit des démons dans l'église, dans le chœur, dans le cloître, dans le dortoir, dans les celhdes, en un mot démons partout. Mais son étonnement devint encore bien plus grand lorsque l'ange l'ayant conduit hors de ce monastère et passant par la ville, il n'aperçut aucun de ces esprits impurs, seulement il en vit un à la porte de la ville qui s'y tenait dans l'inaction et plongé dans la réflexion. Mais pourquoi, dit alors ce moine à son ange gardien, pourquoi tant de démons r'ident-ils auprès d'un nombre peu considérable de religieux, et pourquoi y en a-t-il un seul auprès d'une quantité innombrable de gens du monde, et encore y est-il dans l'inaction? L'ange lui répondit : c'est parce que ces
■ derniers suivent en tout point la volonté du démon, sans qu'il soit néco'-saire qu'on les stimule. Mais il n'en est pas de même à regard des religieux qui résistent à ses perverses inspirations et ne veulent pas se soumettre à son empire. C'est pour cela que ces esprits impurs se liguent en si grand nombre et unissent leurs efforts pour vaincre leur résistance. En un mot, il est malheureusement trop certain que Lucifer agit à notre égard comme les princes ont coutume de se comporter à l'égard des cités, qui ne veulent point se soumettre à leurs ordres et se mettent contre eux eu état de révolte déclarée. Ils y euvoicnt
leurs meilleures troupes pour environner de tontc^ parts ces sujets révoltés, ils les font attaquer par leur artillerie et finissent par les subjuguer par la force de leurs armes. Lorsqu'ensuite la ville s'est rendue et que les habitants se sont soumis, les princes y laissent un gouverneur qui y commande et qui y fait exécuter les ordres du prince.
371. — Aussi TEsprit-Saint nous donne-t-il ce conseil extrêmement sage : Fili, accedens ad ser'vitutem Dei, sta in justitia, et prœpara animam tuam ad tentationem. {Eccl. cap. 2. 1). Mon fils, en vous dévouant au service de Dieu, figurez-vous que vous mtrez dans un champ de bataille où , de toutes parts , vous jerez environné d'ennemis infernaux qui vous assailleront de leurs importunes tentations, parce que ne voulant point plier sous leur joug, ils emploieront toute espèce de ruses pour vous entraîner à embrasser leur parti. Saint Grégoire, en commentant ces paroles, s'exprime comme si l'Esp rit-Saint lui-même l'inspirait : Fili accedens ad servitutem Dei , sta in justitia et timoré , et prœpara animam tuam ad tentationem : qtiia hostis noster adhuc in hac vita nos positos , quanto mugis nos sib> rebellare conspicit, tanto magis nos expugnare contendit. {Moral. lib. 24., cap. 7). En nous dévouant au service Dieu, nous dit le saint Docteur, l'Esprit- Saint ne vous invite pas à un repos inaltérable et plein de douceur , mais il vous appelle aux combats , aux contradictions , aux mêlées des batailles , à luie guerre incessante que vous feront les démons conjurés pour vous perdre, et vous leur opposerez de la résistance et vous vous mettrez en état de révolte contre leurs instigations; aussi leurs assauts contre vous seront plus violents , ils vous circonviimdront de mille espèces de suggestions perverses et feront les plus grands efforts pour vous terrasser.
372. — On peut, d'après ce qui vioct d'être dit, se faire une idée de l'erreur de certaines personnes qui, voulant se dévouer au service de Dieu, soit dans un cloître, soit au milieu même lu monde , se persuadent qu'elles vont jouir au fond de leur cœur d'un calme paisible et inaltérable, qu'elles vont y goûter une délicieuse sérénité, un vrai bonheur du ciel. Je conviens parfaitement que c'est pour une personne pieuse ime douce consolation de se voir dégagée des hens des péchés qu'elle avait coutume de commettre, de se voir à l'abri de tant de remords qui la tourmentaient si cruellement quand elle vivait éloignée
de son Dieu, de craintes si bien fondées de tomber dans la damnation éteruelle. Oui, je conviens que c'est pour cette personne une bien douce consolation de nourrir au fond de son cœur iespcrance légitime de trouver grâce aux yeux du Seigneur, et de pouvoir entrer un jour dans la possession de l'éternel bonheur. Je ne nie pas que le Seigneur encoui'age de temps en temps ces âmes fidèles en versant sur elles la douce rosée de ses consolations célestes. Mais cette âme doit rester bien persuadée que ces consolations sont souvent troublées par des tentations, tantôt impures, tantôt impies, tantôt turbulentes, tantôt décourageantes, que cette paix est fréquemmtmt mêlée de craintes, de scrupules, d'inquiétudes, d'idées mélancoliques. En un mot l'àme pieuse ne doit jamais perdre de vue cette grande vérité, que le démon est un ennemi implacable, qui ne capitule jamais et qui ne cesse pas un seul instant de vexer toute personne fidèle à Dieu. Et c'est ce que nous dit éloquemment saint Jérôme : Impossibile est humanam mentem non tentari. Unde et in oratione dominica dicimus: ISe nos induca.s in tentationem, non tentationem penitus réfutantes, sed vires sus tinendi in tcntationibus deprecantes. (In Matth. lib. iv., cap. 26). Il est impossible, dit le Saint, qu'en cette vie l'homme n'éprouve aucune tentation. C'est pour cela que dans l'oraison dominicale nous adressons à Dieu cette prière : Ne nous induisez point à la tentation. Ce n'est pas pour être préservés de la tentation, puisqu'elle nous est absolument nécessaire, mais pour demander à Dieu la force et la vigueur dont nous avons besoin pour la surmonter. Je ne parle pas ainsi pour que les âmes pieuses perdent courage à la vue de cet appareil de combat, mais afin qu'elles fassent tous leurs préparatifs pour la guerre qu'elles devront soutenir, et afin que. plaçant toute leur confiance dans le secours divin, elles y puisent ttn grand courage avec lequel il leur sera possible de combattre généreusement leurs ennemis, et de remporter sur eux une victoire qui est l'objet de leurs désirs.
373. — L'abbé Théodose, étant arrivé à une extrême vieillessr, racontait, en parlant de lui-même, que quand il était dans sou jeune âge et qu'il méditait dans son cœur le dessein de quitter le monde pour se consacrer entièrement au service de Dieu dans le fond d'un désert, il fut tout à coup ravi en extase et qu'il lui fut donné de considérer avec les yeux de l'esprit une foule d'obiets fari; différents de ceux qui Iiappeut les yeux da
corp?. FI aporont an[)rès de lui mi iiuininft qui Ini soml)1a nuîsi rayonnant de lumière que Tastre du jour. Viens à moi, lui ditil . en le prenant par la main , viens , puisque tu te prépares à combattre de terribles guerriers. Il le conduisit dans une ample et très-spacieuse enceinte qui était remplie d'une immense multitude d'autres hommes d'une rare beauté, couverts de robes aussi blanches que la neige. Là, on envoyait d'autres qui étaient d'im aspect horrible, revêtus d'habits noirs, imitant la sombre horreur des plus épaisses ténèbres. Or, pendant que le jeune adolescent était absorbé dans la contemplatioii de ces objets si divers, voici qu'il aperçut tout d'un coup apparaître au milieu de cette enceinte, un Ethiopien, dont la taille était gigantesque et qui dépassait la hauteur des nuages. Il entendit son guide lui dire , que tel était l'homme avec lequel il devrait se mesurer. A ces mots, notre pauvre adolescent pâlit, fut saisi d'une sueur glacée se récria d'épouvante et se mit à trembler de tout le corps. Puis, se tournant vers son guide, il le conjura à chaudes larmes de ne pas l'exposer à un combat aussi inégal ; i-ar cet homme était un adversaire tellement redoutable, selon lui, que tous les humains ensemble ligués, ne seraient pas capables de le te^^rasser. Tu n'as aucun secours à attendre, lui dit le guide, tu ^'as combattre contre ce fier champion. Entre donc, armé de force et de confianct dans l'enceinte , car je me tiendrai auprès de +oi, je t'aiderai dans 'e grand combat, et pour prix de la victoire, j'ornerai ton front d'rme brillante couronne. Le jeune homm^ reprit courage il affronta le redoutable Ethiopien, et moyennant le secours qu'il reçut de son fidèle guide, il vint à bout de terrasser son gigantesque ennemi, lui fit mordre la poussière et sortit victorieux de ce duel. Aussitôt son guide lui posa sur le Iront la splendide couronne qui lui avait été promise. Lorsque l'affreux géant eut été abattu, toute cette immense multitude d'hommes , vêtus de lugubres habits , se mirent à pousser des oris et des hurlements épouvantables et prirent la fuite. D'autre part, toute cette autre foule d'hommes brillants des charmes de la jeunesse, et revêtus de robes blanches, firent éclater leurs chants de louanges et d'applaudissements, ten l'honneur du guide tout resplendissant de lumière, qui, dans ce combat si terrible, avait si puissamment soutenu le jeune homme si peu expérimenté dans de semblables luttes et lui avait mis sur le front une radieuse couroDne. {Soj)hron, Prat. spirit. cap, 66).
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37-4. — La signifioation de cc^te symbolique vision n'a pas besoin d'un lonjç commpiitaire. Dieu voulait faire enfendre nu jeune Théodose, au moment où il se disposait à quitter le siècle pour se consacrer à la vie monastique, que se dévouer à son service n'était autre chose que de se mettre en guerre achamé< avec le lîéant infernal. Mais pour lui inspirer un grand courage. Dieu lui fit voir en même temps, que si d'un coté les démons assistent à nos combats pour se faire un divertissement de nos défaites , de l'autre côté se trouvent les anges pour applaudir à nos victoires. Il voulait encore lui faire comprendre que si notre ennemi est formidable, il n'y a pas de quoi se décourager, puisque nous savons que Jésus-Christ, figuré par cet homme rayonnant comme le soleil, se tient toujours à côté de nous , pour nous aider et pour récompenser nos victoires dans le ciel, par des couronnes qui ne se fanent jamais. Il nous suffit, dans la persuasion où nous devons être que le di\in secours ne nous manquera pas, de combattre généreusement, bien ft^rmement assurés que notre victoire est infaillible, aussi bien que la couronne qui doit en être le prix. Restons donc bien convaincus que militia est vita hominis super terram, que notre vie présente est une guerre perpétuelle contre les esprits invisibles dont nous sommes environnés de toutes parts, et, semblables à de courageux champions de Jésus ciucifié, tenons-nous toujours les armes à la main, prêts et déterminés à combattre.