‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 54 sur 75 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ON T EXPOSE CERTAINES FINS MlSÉRICOUDIEt'SES Ql'E DIEU SE PROPOSE EN PERMErrANT QUE CEUX QUI LE SUIVENT SOIENT Eil'OSÉS A DE GRANDES TENTATIONS.

375. — Nous lisons, dans l'épître canonique de saint Jacques, que Dieu ne tente personne : Ipse autem iicmincni tentai. {Cap 3). Puis il est dit dans le Deuteronome, que Dieu tente ses serviteurs : Tentât vos Dominus Dcus tester. {Cap. 13, '■^). Ces manières de parler semblent étranges, car il ne semble point i»ossible qu'il soit vrai de dire le pour et le contre sur un même point; dire que Dieu ne tente personne, et quil tente quelques-uns. Mais, dit saint Augustin, il n"y a ici rien de contradictoire; parce qu'une pcisoune peut ùUe tentée de deux ma-

nîèrc?. Elle le peut dans le but de l'induire en erreur et de la faire tomber dans un piège ; elle le peut aussi pour s'assurer si elle est fidèle, et puis pour lui donner une récompense méritée. La première, est une tentation de tromperie; la seconde, est une tentation d'épreuve. Le démon emploie la première manière ; Dieu se sert de la seconde et permet que ses amis soient tentés. ISe forte tentaverit vos, qui tentât, et inanis sit laborvester {[.ad Thessalonic, cap. 3). Atque hic intelligitur diabolm, tanqiiam Deus omnino, non teniet; de qno alio in loco scriptiira dicit : Ipse autemneminem tentât. Nec contraria est ista senteniia ei qua dicitur : Tentât vos IJominus Deus vester.Sed solvitur quœstio, cum vocabvlum tentationis diversas inteUigentias habeat eo guod alia sit tentatio deceptionis, alia tentatio probationis. Secundum illam non intelligitur qui tentât, nisi diabolus : Secundum hanc vero tentât Deus. {Ep 146 ad Consen.)

376. — Une des principales fins que Dieu se propose en permettant que ses serviteurs éprouvent de grandes tentations, c'est de s'assurer de la fidélité de ses amis, de ces âmes qui lui sont spécialement chères. Les instigations diaboliques, du côté des esprits impurs, sont des séductions, parce qu'elles n'ont lieu que pour faire tomber dans un double abîme, celui du péché et celui de la damnation. Du côté de Dieu, ce sont des tentations d'épreuve pour savoir jusqu'à quel point nous lui sommes fidèles, et pour s'assurer, dans le creuset des tribulations que l'enfer nous suscite, de. quelle énergie notre constance sera capable, pour juger de la qualité de notre amour. Tout pilote, dit saint Basile, bien que peu expérimenté , sait conduire un navire sous un ciel serein et sur une mer tranquille. Le bon pilote prouve son habileté, au milieu des vagues mutinées, au tort des tempêtes qui sévissent. Tout soldat, quelque lâche qu'on le suppose naturellement, passe pour un brave sous la tente ; mais le soldat véritablement courageux se distingue par sa bravoure, dans le champ de bataille, au milieu des ennemis. L'athlète se reconnaît dans le stade où il court, le lutteur dans l'arène où il combat; le cœur magnanime au sein des tribulations, et le chrétien , fidèle disciple du Rédempteur , fait ses preuves au milieu des assauts que l'enfer hii hvre et auxquels son chel divin lui ordonne de tenir tète. Ut gubernatorem navis tempestas, athletam stadium, militem acies, magnanimum calamitas : Sic Chrisliunum homincm tentatio probat. [Orat. 11, de patient.).

377. — Qiipllog étni«^nt los iiilciiU'on.s: fin Soicrnpnr flan? cfl co m m an dément si cruel et si douloureux qu'il fit à Abraham d'iramolor son fils cWn sur le mont Horeb? Était-ce pour en faire rimpitoyablfi meurtrier de son fils unique? Non certainement, mais il voulait seulement éprouver sa fidélité. Pourquoi encore Dieu priva-t-il l'innocent Tobie de la vue? Était-ce pour le plonger, pendant toute sa vie, dans les pénibles obscurités des plus épaisses ténèbres? C'était, peut-être, pour lui enlever toutes sortes de consolations terrestres dont l'absence dût faire répandre son âme en plaintes perpétuelles ? Quale gaudium erit mihi, gui in tenebris sedeo, et himcn cœli non video ? Oh ' non certainement, car l'ange en révélant à Tobie le but que le Seigneur se proposait, lui dit que s'il avait été mis dans le creuset d'une épreuve aussi cruelle, c'était parce que le Seigneur reconnaissait en lui un bon serviteur. Quia acceptus eras Deo, no cesse fuit ut tentatio probaret te. {Tob., cap. 12, 13). Pourquoi le saint homme Job fut-il livré entre les mains du démon par la volonté de Dieu même et eut à éprouver, de cet esprit infernal, la perte si poignante de ses possessions, de ses enfants, et tant d'amertumes dont sa vie lut abreuvée? Etait-ce pour en faire le plus infortuné des mortels? Ce serait une impiété de le dire. Dieu ne se proposait d'autre fin que de faire une mémorable épreuve de sa constance. Tel est justement le but que Dieu se propose en permettant que ses serviteurs soient assaillis d'aiguillons d'impuretés, de pensées d'infidélité, de tentations de blasphème et de ilésespoir. Dieu permet qu'ils soient tentés de défiance de sa miséricorde, d'accès de mélancohe spirituelle, d'une foule de scrupules et d'anxiétés. Tel est le but, je le répète, que le Seigneur envisage pour éprouver la fidélité de ces personnes, et pour s'assurer du degré d'intensité de leur amour pour lui. Il en usa de même avec saint Paul, son très-fidèle serviteur, qu'il exposa au Jouet des tentations les plus humiliantes : /)atu9 est mihi stimulus carnis meœ, angélus Satanœ, qui me cola' pkizet. Lors donc qu'une âme se voit battue, de toutes parts, par les démons qui l'assaillent, par les suggestions les plus perverses, elle nedoit pas s'abandonner à la tristesse; mais, bien au contraire, se consoler en considérant tous ces assauts de l'enfer comme des signes certains de l'amour que Dieu lui porte. Au lieu de se laisser abattre, elle doit au contraire se ranimer ponr combattre avec une nouvelle ardeur, afin de rester fidèle dau5 i'épreuve que Dieu juge à propos d'eu laire.

378. — Une autre fin que Lii'-n se propose en permettant que ses fidèles serviteurs soient tentés, c'est de consolider leur vertu. On lie peut acquérir la vertu sans qu'il y ait d'opposition, caï de même que les arbres qui croissent au sommet des montagnes jettent de plus profondes racines dans le sol, parce qu'ils sont exposés à l'impétuosité des vents, aux chocs des tempêtes ; de même aussi les vertus poussent de j^lus profondes racines dans rànie en proportion des chocs qu'elles ont à supporter du vent des tentations et des tem[u";tes que les démons soulèvent pour les abattre par leurs perfides instigations. Tout ceci s'explique parlai îement, et avec la dernière évidence. La vertu n'est autre chose qu'une aptitude ou une faillite à opérer des actes méritoires, et ce sont ces mêmes actes qui rajeunissent cette même vertu par leur Iréqueiito ré[<étilîon. Mais comment pourra-t-on souvent faire de ce? actes vertueux et mf^itoires, si l'on n'éprouve une opposition du côté des tentations? Comment peut-on produire des actes de patience, si ! 'on n'a jamais à subir de contradictions? Comment pratii[ucr des act^s de mansuétude, si l'on n'a jamais occasion de s'irriter? Comment pratiquera-t-on la sainte chasteté, si l'on n'est jamais teaté par le vice qui lui est opposé? Comment fera-t-on des actes qui prouvent qu'on est humble, lorsqu'on n'est point exposé à quelque humiliation. J'en dis autant des autres vertus. Mais, s'il est vrai que l'on ne peut pratiquer les vertus, ou que l'on ne peut y faire que de très lents progrès si les tentations ne se font pas sentir, il taudra bien convenir que sans ces mêmes tentations on ne pourra jamais les conquérir. On connaît ce fameux avis qu'imit, au milieu du Sénat^ Scipion l'Africain qui le présidait, quand on délibérait s'il fallait détruire Carthage, cette éternelle ennemie de la République romaine. Il prouva, contre le sentiment de tous les autres sénateurs, qu'on devait laisser subsister cette ville, parce qu'elle était, comme il le disait sagement, l'aiguillon quistimulait la valeur etl'éuergie du peuple romain. J'en dis de même au sujet des démons; car leurs tentations sont l'aiçnillon de la vertu qui la tient toujours, pour ainsi dire, sur pied îtiui donne plus d'ardeur pour résister aux efiorts de l'enlei'.

379. — A la suite de ce qu'où vient de lire, on comprendra .)e que le Seigneur voulait faire entendre à l'Apôtre des nations, qui plusieurs fois l'avait conjuré de le délivrer des tentations dont il était énormément tourmenté. Aux instances de saint

Page 1