CHAPITRE m
ON Y E&POSE ENCORE D'aUTUES FINS POL'i; LESQUELLES DIEU PERMET QUE \OUS SOYOKS lEMÉS.
381. — J'ai dit que quand le Seigneur laisse au démon tentateur assez de liberté pour nous assaillir de ses instigatioas
perverses, il se propose de fortifier notre vertu. J'ajoute maintenaut que de toutes les vertus qu'il veut ainsi consolider audetlansde nous, l'humilité est la première qu'il ait en vue, parce quelle est le fondement de toute notre vie spirituelle. L'Ecclésiastique nous dit {Cap. 34, 9) : Qui non est tentatus, quidscit? Celui qui n'éprouve aucune tentation ne sait rien sur sa propre nature et ne comprend rien à ce qu'il est eu réalité, parce (pie les tentations seules lont connaître à l'homme sa faiblesse ^ lui révèlent ses misères. On remarquera combien peu se connaissait lui-même le prince des apôtres saint Pierre avant d'avoir été éprouvé au creuset des tentations. Lorsqu'il s'entendit prédire par Jésus-Christ la déplorable lâcheté avec laquelle il devait bientôt renier son ditiu Maître, il ne fit paraître aucune défiance de lui-même. Bien plus, comptant sur ses propres forces, il donna comme un démenti à son divin Rédempteur, en lui ré[iondant qu'il ne le renierait pas, quand même il devrait soutirir la mort avec lui : Etiamsi oportuerit me mori tecum, non te negabo. Il alla même jusqu'à affirmer avec ce qu'on pourrait nommer imejactance, que quand même tous les autres apôtres lui seraient infidèles, lui seul prouverait à Jésus-Clirist son inviolable fidélité : Etiamsi omncsscandaliznti fiierint in te, srd non ego. Oh! quelle présomption ! Mais qu"arriva-t-il? Tente quelques moments après, non point par le démon, mais par une vile' servante, il fit une triste épreuve de sa faiblesse, il la confessa et s'en repentit par des larmes amères. Saint Augustin nous fournit cette réflexion : Pe.fnis, qviante tentationem prœsuinpsit de se, in tentatione didicit se. (In Psalm. 36^. Saint Pierre, qui d'abord avait présumé de lui-même, avant d'être exposé à la tentation, finit par se connaître dans la tentation, etil s'humilia. 382. — C'est ce qui nous arrive à nous-mêmes, dit saint Grégoire , lorsque nous ne sommes pas circonvenus par les tentations; nous ne sentons point alors la tnigilitê de notre nature , la faiblesse de notre esprit , et pourtant nous nous faisons de nous-mêmes une haute idée parce qu'il nous semble que nous sommes doués de grandes vertus, que nous avons une force supérieure et qu'il n'y a pour nous aucune crainte à concevoir. Mais si ensuite les tentations survieiuient, si elles nous font éprouver leur lalalc iuflucuce . alors nous loiiiiions comme «le nos mains notre proioude misère, alors nous prenons dos sealiLienli
d'humilité et de bassesse, alors nous voyons clairement le danger auquel nous sommes exposés, et remplis de la crainte salutaire de tomber, nous nous raffermissons contre le malheur de faire une chute. C'est ainsi que s'exprime le saint Docteur , Mira hoc nobiscum dispensatione agitur, ut mens noslra ciilpœ nonnunquam pulsatione feriatur : nam esse se maynarum virium homo crederet , si nulium unquam earumdem virium de fectum intra mentis arcana sentiret. Sed quum tentatione qudtitur , et quasi ultra quani sufficit, jatirjatur ; ei contra hostis sut insidias munimen humilitatis ostenditur', et unde pertimescit se enervifer cadere , inde incipit fortiter stare, {Moral, lib. ii, cap. 27). Tel fut encore le motif pour lequel Dieu permit que saint Paul fût si obstinément tenté de sensuahté, en le maintenant ainsi dans rhumihté en proportion de la gloire des révélations qui lui étaient faites et des hautes faveurs dont son divin Maître voulait le gratifier, comme il le reconnaît lui-même et eu fait l'aveu , de sa propre bouche. Ne magnitudo revelationum exfoliât me, dafus est mihi stimulus carnis meœ, angélus satanœ qui me colaphizet. (2, ad Corinth. cap. 12, 7). En un mot. Dieu agit envers saint Paul comme il le fait à notre égard. Dieu agit comme le pilote pour son navire dont il remplit la carène avec du lest afin que ce lourd poids le tienne enfoncé dans l'eau, car autrement le navire sillonnant les flots avec trop de légèreté deviendrait le jouet des vents et des ondes et serait exposé à faire naufrage. C'est ainsi que Dieu, le vrai pilote de nos âmes, nous tient profondément plongés , par le poids des tentations , dans la connaissance de nos misères spirituelles , pour que le souffle de la vanité ne nous emporte pas et ne nous jette pas contre les écueils de nombreux péchés, au risque d'y périr.
383. — La vierge Sara, jeune solitaire, fut pendant treize ans entiers assaillie de tentations impures par le démon. Elle ne demanda cependant jamais la grâce d'en être délivrée , mais s'humiliaut devant le Seigneur elle se contentait de solliciter la iorce de les vaincre. Le démon impatient d'une telle constance redoublait ses attaques, mettait en jeu de nouvelles ruses et faisait des efforts extrêmes pour la faire succomber. Sara s'humihait encore plus proiondément et redoublait d'instances auprès du Seigneiu- afin d'en obtenir du secours. Enfin l'ennemi iniernal voyairi; qu'il n'y avait pas moyen de faire tomber cette vierge dans les pièges qu'il lui tendait , lui apparut et lui dit à
haute voix : Sara , vous avez vaincu ! Sara , la victoire est à vous ! C'était pour inspirer à cette vierge quelques seutiments d'orgueil et de i^ésomption, pour tàchtr de lui faire perdre cette humilité qui était le fruit principal de ses coral»at? antérieurs contre le démon. En entendant ces paroles, l'iiumljle et sage vierge lui répondit : Ce n'est pas moi qui t'ai vaincu, esprit malin, non ce n'est pas moi, mais c'est Jésus-Glirist , qui par moi et dans moi t'a vaincu. Non ego te vici , szd Deug weus Christus. {Heribert. lloswid in vitis PP. lib. m). Voilà l'artifice qu'emploie le démon contre certaines personnes pieuses qui ne se tiennent pas sur leurs gardes. Quand il voit qu'il ne peut pas les terrasser par ses tentations ni les [iriver du secours de la grâce divine , il s'efiorce du moins de leur faire perdre le mérite d'une sincère humilité que peut leur faire obtenir une ferme constance; cette précieuse humilité qui est la fin principale pour laquelle Dieu a permis qu'elles lussent tentées. Le démon cherche à rendre ces personnes toutes fières de leurs triomphes, ou bien quand elles ne peuvent pas se soustraire à ses instigations , il tâche de leur inspirer de la défiance, de les décourager, de les inquiéter, de les troubler, de les forcer à se plaindre ; tout cela est opposé à l'esprit de la sainte humilité, en sorte que si d'un côté elles sont parvenues à résister, de l'autre elles puissent essuyer une défaite. Il doit donc ouvrir les yeux quiconque se reconnaît coupable sur ce point, et si par la suite les assauts de la tentation recommencent, il doit reconnaître eu paix et sans se troubler sa profonde misère. Il doit recomiaitre combien est profond l'abime dans lequel il serait précipité si Dieu cessait de le protéger de sa main puissante. Il doit s'humilier devant lui en toute sincérité et avec un sentiment de véritable gratitude. Il doit solliciter une aide qui ne lui sera [.as refusée, car Dien n'abandonne jamais quiconque ne l'abaudonne pas : Dcus non deserit , nisi dcscrutur. C'est ainsi qu'il sortira de l'épreuve des tentations enrichi de la plus belle de toutes les vertus, je veux dire l'humilité. Et c'est là tout justement le but que Dieu se proposait en permettant au démon de lui livrer de si rudes assauts.
38i. — Dieu se propose encore une autre fin, qui doit procurer à nos âmes un très-grand avantiige, lorsqu'd veut que nous subissions les allaipics du démon. C'est de nous enrichir par ce moyen d'une grande abondance de mérites dims la vie
prpsfnte, et de noiisgralifici- <1e magnfîqnes récompenses daus (a vie tutiire. Beatiis vir, dit ?aint Jacques, qui su ert tentationcm, qiioniam cum nrobutus jaerit, accipiet coronam vitœ , quam repromisit Deits diligentibus se. {Cm. i, 12). Henreiix celui, dit l'apôtre, qui souli.c avec patience et qui surmonte ies tentations avec courage , parce qu'il recevra de Dieu une .^^rillantt couronne de mérites sur la terre, et une splendide "Ouronie dans Ciel. i\o7i timeamus tentationes ; sed magis glori'jmi? in tentaiionibus , dicentes : Quando vifinnamur, tune
entes sumus : tune enim nectitur corona justitiœ {S. AmiroSy in Luc, lib. iv, cap. A).
385. — Pour bien comprendre une vérité de ce genre, il faut que toute personne iuste, chaque fois que pour ne pas ofionser Dieu, elle repousse quelque suggestion du démon, sache bien, que par cet acte saint, elle gagne un degré de grâce auquel dans le ciel doit correspondre pour l'avenir un degré de gloire, et que par la résistance qu'elle oppose à cette tentation, elle se tresse une couronne impérissable daus le paradis. Quand même dans le ciel elle ne jouirait d'autre gloire que celle dont cet acte lui a procuré le mérite , cela suffirait pour la rendre éterr Bellement heureuse, et pour la faire régner pendant tous les siècles des siècles sur un trône brillant. Ccmibien sera donc splendide la récompense qui lui sera accordée, si elle est exposée à de fréquentes tentations si violentes, si pénibles, si inquiétantes qu'elles aient été ? 11 est en effet bien évident , que plus les combats ont été nombreux et terribles, plus aussi les victoires sont nombreuses et éclatantes.
386. — Les diverses histoires de l'ordre de Citeaux racontent que pendant la nuit un moine fut tenté violemment contre la Dureté , mais qu'en résistant avec une sainte énergie . il sortit victorieux de cet assaut. La même nmt, un frère convers doué d'une éminente vertu, qui demeurait à la campngne où il s'occupait de la culture des terres, eut la vision suivante : lî aperçut une haute colonne à laquelle était suspendueune riche couronne d'un travail exquis et enrichie d'une quantité de pierres précieuses. Pendant qu'il admirait la richesse et la beauté de ce magnifique joyau , il vit paraître devant lui un jeune homme dont l'aspect était ravissant , qui , prenant dans ses mains cette couponne, la confia à ce f'ère convers. on lui disant : Allez auprès d'un tel moine, en l'appelant par son ..om.,
et présentez -lui cette couronne qu'il a si bien mcrit(^e cette nuit. Le frère reveuaut à lui-même, lut saisi d'un troiil)le inexprimable, car il ne pouvait savoir si ce qu'il voyait était une vision céleste, ou uue illusion satanique. Dès le malin , le frère partit pour le monastère, et pour se garantir de toute astuce du démon , il alla conférer avec son supérieur sur tout ce qu'il avait vu et entendu. L'abbé fit venir le moine et le questionna sur ce qui lui était arrivé durant la nuit précédente. Après avoir entendu le récit de la violente tentation que ce moine, avait eue à combattre il comprit que la couronne qu'avait vue le frère convers , était le symbole de cette autre couronne impérissable que Dieu lui tenait toute prête dans le ciel, pour récompeneer la victoire, que dans cette nuit il avait remportée sur les ennemis éternels de notre salut.
387. — Voilà donc la fin que ['ieu se propose, en permettant que nous soyons tentés. C'est de nous préparer des palmes et des couronnes immortelles, comme nous le dit saint Ambroise (loco citato), quivult coronare, tentationes sugçerit. Lors dune que nous serons attaqués par nos adversaires , jetons aussitôt les yeux sur cette resplendissante couronne que notre auguste chef nous réserve , si nous lui prouvons notre fidélité, et avec cette ferme espérance animons-nous à combattre ; c'est la conclusion que saint Ambroise veut que nous en tirions. El si quando tentaris, cognosce quia paratur corona. En eflfet, si les anciens gladiateurs, comme nous dit l'Apôtre, s'abstenaient de toute volupté qui pouvait énerver leurs forces, qui in agone contcndunt ^ ah omnibus se abstinent , et cela pour conquérir une fragile couronne , et illi quidem ut corruptibilem coronam accipiant, combien mieux devons - nous lair les plaisirs que le démon l'ait luire à nos regards, combien mieux laudra-t-il que nous réprimions ces passions dont il cherche à troubler notre paix intérieure, si nous prétendons à une couronne céleste, immortelle que Dieu nous a préparée dans le séjour de la gloire ? l^os autem incorruptam.
388. — Donc, toute personne qui se voit assaillie de tentations violentes , horribles et fréquentes , ne doit pas se croire abandonnée de Dieu et porter envie à ceux qui, loin de ces troubles, mènent une vie tranquille ; car ces tentations ne sont pas des marques d'abandon, mais au contraire elles prouvent manifestement que Dieu a les yeux fixés sur nous, qu'il nous couvre de
sa protection, et qu'il sait faire servir à notre avantage présent et à noire gloire future toutes ces tribulations. C'est ce qui a été déjà démontré, et puis encore, saint Jean Ghrysostôme nous En douni une nouvelle assurance. I\e existiwcmus esse si(jnuM quod nos dereliquerit, vel drspiciat Dominus, si tentationes nobis injeruntur , sed hoc maximum sit nobis indicium, quod Deus nostri curam gerit {Homil. 38, in Gènes.). Que personne, ne se figure que Dieu l'a dédaigné et abandonné, dit le Saint, en se voyant en butte à de terribles tentations, car c'est ici la marque la plus certaine que Dieu a de nous un som tout particulier. Il en est de ceci comme d'un père à l'égard de son fils qu'il tient sous la verge de son autorité, et châtie sans se laisser attendrir par ses larmes , parce qu'il veut par ce moyen le corriger , et qu'il a pour lui dans l'avenir, des projets de bonheur et de réussite. Dieu agit aussi en bon père , dit saint Paul. Il soumet à ces rudes épreuves, ceux pour qui son cœur est rempli de tendresse ; Quem enim diligit Deus, castigat. {Hebr. cap. 12, 6). Dieu veut, dès ici-bas, procurer notre periection, et pour l'avenir il se propose notre glorification.
389, — Je finis par un trait que rapporte Sophrone sur un prêtre nommé Conon qui avait lait proiession dans un monastère qu'on appelle Pentucula {In Prat. Spir., cap. 13). On lui avait assigné l'emploi de faire les saintes onctions sur les catéchumènes et de les plonger dans les lonts sacrés pour leur conférer le baptême. Mais comme en faisant ces onctions sur les personnes du sexe ainsi qu'en leur administrant ce sacrement, il éprouvait des sensations très-fortes, il avait plusieurs fois résolu de s'enfuir du monastère pour se dérober à ces importunes suggestions. Mais qu'arriva- t-il ? Au moment où il exécutait son projet, saint Jean-Baptiste, patron de ce monastère, lui apparut et lui dit : Toléra et persévéra. Supportez et persévérez. Peu de temps après, une jeune fille persane, douée d'une rare beauté, vint au monastère pour y recevoir le baptême, et le serviteur de Dieu redoutant quelque violent assaut da démon pendant qu'il rempMrait son ministère, partit aussitôt pour ne pas se trouver exposé à cette tentation. Pendant qu'il s'éloignai't de son monastère, saint Jean-Baptiste lui apparut une seconde lois et l'arrêtant sur son chemin il lui enjoignit de retourner dans sa communauté. Mais auparavant il le fit asseoir et par le moyen de trois signes Je croix qu'ilfit sur lui, il le délivra à tout jamais des tentations
qu'il avnit ('•pronvcps, on lui «lisant en même temps ces paroles : Credemilii, presbylcr Cono7i, videbamtèpro hac pugua mer cède donari : sed quia non vis, ecce ahstuli a te hoc belluin : Mercede autcm hujns oprris carebis. Prélie Conon, lui dit le Saint, je voulais vous voir couronné d'une grande récompense dans le royaume du ciel, comme prix des combaLs (jue vous aviez soutenus, mais puis((iie vous n'eu avez nul souci, vous voilà délivré de la guerre que vous livraient vos sens, mais en attendant vous serez privé de cette ma^niifuiue couronne. En eLet, le bon prêtre rentra dans son monastère, continua d'exercer les lonctions de son saint ministère sans jamais plus éprouver de révoltes de la chair. Je ne veux point inlérer de ceci qu'on doit désirer les tentations, car saint Thomas nous enseigne que cela ne doit point se faire (3, Part. Qu. Ai, art. 2), puisque dès lors qu'elles nous excitent au mal elles ne sauraient être l'objet de nos désirs. Je me contente de dire seulement que nous devons les accepter avec résignation et avec calme, puisque nou3 savons que Dieu les permet. Je veux dire que nous devons les subir avec une profonde humiUté et que par-dessus tout nous devons leur résister courageusement, ne pouvant pas ignorer cprelles sont grandement utiles à l'acquisition de la vertu en celte vie eX à l'augmentation de la gloire dans le ciel.