‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 57 sur 75 · DU DÉMON · texte numérisé non relu

DU DÉMON

390. — Le premier moyeu pour vaincre les tentations c'est la promptitude à les rejeter. Il ne l'aut aucune négligence^ aucune lenteur à repousser ces instigations diaboliques, sinon on courra le danger d'y succomber. Tt.. "*t le conseil que donnait saint Jérôme à la vierge Eustochium- Ae permettez pas à ces pensées mauvaises, lui disait-il, de se fixer et de se dé\ eloppet dans votre esprit. Immolez votre ennemi lorsqu'il est encore laible, car si vous le laissez grandir et se fortifier il vous porterades coups mortels (pii vous tueront vous-même. Arraeliex l'ivraie de vos tentations aussitôt qu'elle pousse dans voire

cœnr, ne lui pcrmottoz pas d'y jeter ses pernicieuses racines et de produire des rejetons. JSolo sinus cogitationem {Libidirds) crescere. Nihil in te Babijlonium, nihil confusionis adolescat', JJum parvus est hostis interfice. Neqidiia nec zizania crescat, eliclatur insémine ; et taisant allusion aux paroles du psaume : Beatus qui tenehit, et allidet parvulos tuos adpetram; comme il n'est pas possible, lui dit-il, qu'il ne s'introduise aucune tentation dans notre corps tragile, celui-là est bien heureux, qui écrase les petits serpents des pensées mauvaises dès qu'elles surgissent, qui les écrase contre la pierre qui est Jésus-Christ, en élevant aussitôt son esprit vers lui. Filia Babylonis misera, beatus qui retribuet tibi reiributionem. Beatus qui tenebit, et allidet parvitlos tuos adpetram. Quia enim impossibile est in sensum hominis non irruere innatum medullarum calorem; ille laudatur, ille beatus prœdicatur, quicum cœperit cogitare sordida, statim interficit cogitatus, et allidit ad petram : j^etra autem erat Christus.

391 . — Saint Cyprien enseigne la même chose. Primis diaboll titillationibus obviandum est ; nec coluber Joveri débet, donec in draconem jormetur. {Serm. de jejun. et orat.). Il est nécessan^e, dit le Sanit, de s'opposer aux premiers mouvements des tentations diaboliques, et l'on ne doit pas nourrir le serpent des suggestions perverses quand il veut s'établir dans l'esprit et dans le cœur, autrement il croîtra et deviendra un dragon dont le venin empoisonnera l'âme et lui donnera la mort. Saint Grégoire nousiournit la raison de ceci. Les suggestions de l'esprit iniernal, dit le Saint, se laissent facilement écraser sous le pied de la vertu, mais si on leur laisse prendre de l'accroissement en leur ouvrant le sanctuaire de l'âme, elles s'y établissent en despotes intolérables et finissent par subjuguer par leur violence la pauvre âme qu'elles réduisent en esclavage sous l'empire du démon. Prima serpentis suggestio mollis, et tenera est, et facile virtutis pede conterenda; sed si hœc i?ivalescere negligenter permittitur , eique ad cor aditus licenter prœbelur, tanta se virtute exaggerat, ut captam mentem deprimens, usque ud intolerabile roburexcrescat- ^Moral. lib. xxx, cap. IG). Il importe donc autant de montrai- de la promptitude à repousser les tentations que de ne pas s'en laisser vaincre.

392. — Celui qui est tenté doit donc imiter la conduite d'une personne, qui, dans la mauvaise saison, voulant se garantir du

froid , va se mettre auprès d'un bon feu pour se réchauffer. H est bien certain que si une étincelle l'atteint, elle ne se met point à la considérer d'un œil curieux, mais vite elle la secoue, car si elle restait quelques moments sur ses habits, elle les endommagerait. C'est avec une égale promptitude qu'on doit rejeter ces mauvaises pensées que le démon présente à l'esprit et certains sentiments dont il cherche à enchaîner le cœur. Ce sont là de véritable5 étincelles d'enfer qui, en se fixant pendant quelques instants, brûlent une malheureuse âme et la réduisent, pour ainsi parler, en cendres. On peut aussi agir comme on le ferait si un scorpion ou tout autre animal venimeux tombait sur la main ou sur le pied nu. On ne se mettrait certainement pas en observateur curieux à examiner la manière dont cet animal se met en mouvement pour ramper ou marcher, comment il relève sa queue , comment il va en avant ou s'arrête , mais on le secouerait promptement, on se hâterait de l'écraser, parce qu'en restant fixé un seul instant sur un membre, il pourrait y glisser son venin. C'est avec la même promptitude qu'il faut chasser certaines tentations, qui sont comme des scorpions mfernaiix qui, si on leur permet d'entrer dans l'intérieur de l'âme, l'eiiipoisonnent de leur mortel venin.

393. — Telle ne fut point la conduite de ce malheureux moine, dont l'histoire des anciens Pères (§ 12 ), nous révèle la négligence à repousser les tentations dont il était assailli oontre la vertu de chasteté. Ce moine alla trouver un de ses confrères avancé en âge, et qui jouissait d'une réputation de sainteté et le conjura, les larmes aux yeux, de le recommander vivement à Dieu, parce qu'il était violemment attaqué de pensées impures. Le saint vieillard, plein de compassion pour cet infortmié, se mit à prier le Seigneur nuit et jour, de daigner délivrer ce moine, du trouble dont il était tourmenté. Malgré ces ferventes piièrt-s du vieillard, le moine se rendit de nouveau auprès de lui jiour se plaindre de ce que les tentations ne lui laissaient aucun repos, et que même leur intensité s'était accrue, et il conjura le vieillard de redoubler de ferveur. Le serviteur de Dieu, en apprenant cela, multiplia ses prières et répandit beaucoup de larmes pour toucher le cœur de Dieu. Mais le moine revenait toujours en disant que le démon ne cessait point de le tourmenter avec même violence. Or, pendant que le saint vieillard était une nuit plongé dans l'alïlictiou et dan.s la douleur , et s'étonnait que

Dieu ne daignât point exaucer une prière qui lui semblait si juste, le Seigneur lui révéla que ses prières restaient sans efîet, parce que le moine montrait de la lenteur, de la paresse et de l'irrésolution à chasser les mauvaises pensées que le démon lui suggérait. Cette révélation se fit de la manière suivante: Le saint moine voyait son confrère resté oisii dans sa cellule, tandis que l'esprit d'impureté folâtrait autour de lui sous la forme successivement variée de diverses iemmes. Il voyait que le malheureux moine, au lieu de détourner promptement ses regards , s'arrêtait au contraire à considérer ces objets séduisants avec des yeux de com.plaisance. Il voyait encore en esprit l'ange gardien àe ce moine s'irriter fortement contre son protégé , de ce qu'il ne repoussait pas aviKc promptitude ces fantômes impurs et qu'il ne se jetait pas aussitôt à genoux pour supplier le Seigneur de venir à son secours. Peu de temps après le moine revint pour recommencer ses plaintes, mais le vieillard qui avait eu connaissance de la source du mal , lui dit : Mou fils , tout le mal dont vous vous plaignee , vient de vousmême, qui ne voulez pas vous aider et qui montrez une grande négligence à repousser les tentations. Dites-moi un peu, mon cher frère, quand un médecin, plein de sollicitude pour rendre la santé à un malade, veille avec le plus grand soin sur toutes les phases de son mal et lui prescrit les plus excellents remèdes, et quand aussi de son côté le malade ne veut pas s'aider, ne veut pas s'abstenir de certains aUments qui lui sont nuisibles , ne veut point prendre les remèdes efiBcaces, pourra-t-il, un semblable malade , recouvrer la santé ? Non certainement. Ainsi donc, quoique d'autres personnes^rient le Seigîieur pour vous , en s'intéressant à votre salut éternel , vous ne pourrez jamais vous affranchir de ces importunes instigations, si vous n'y coopérez vous-même en recourant suî*-le-champ à la prière et en suppliant le Seigneur de vous secourir. A ces paroles, le moine fut vivement frappé des observations qui lui étaient faites et ne lut pas moins pénétré de componction. Il mit en pratique les sages conseils du ser\âteur de Dieu, et par ce moyen il fut compL tement délivré de ces pensées immondes. Nou^ devons donc conclure de cet exemple, que le premier et le principal moyen de surmonter les tentations et en être victorieux, c'est la promptitude et l'exacte vigilance à les repousser à l'instant où elles se présentent.

39'i. — Le scconiî moyen consiste dans la prière et le recoiTrs à Dieu. Le lecteur voudra bien ne pas être surpris que je [il-uje au second rang,, un moyen de si haute importance, puisqu'ea réalité il est placé au premier; en effet, en disant qu'il faut repousser [)romptement les tentations, nous ajoutons que c'e-t principalemeui; par le secours de Dieu qne nous implorons. La prière est une arme que Jésus-Christ lui-même nous met à la main, pour que nous puissions nous détendre contre les assauts de nos ennemis : Orate, ut non intretis in tentationem. {lilafl/i. cap. 26, 41). Priez, nous dit le Sauveur, afin que vous puissiez triompher de la tentation. C'est pour cela encore que cet; e arme a été mentionnée dans l'oraison dominicale, afin que nous la tenions toujours prête pour nous en servir : Et ne nos inducas in tentationejn. Il sutïït donc que nous sachions manier cette arme puissante, je veux dire, que nous sachions nous en servir quand il en est temps et pour acquérir la certitude que nos ennemis ne pourrront point remporter sur nous la victoire.

395. -'^ jlLais il faut bien obsrrvcr que la prière, par laquelle nous demandons à Dieu le secours dont nous avons besoin, est principalement nécessaire à l'instant même où le démon nous circonvient de quelque pensée crimuit-Ue, parce qu'alors, le danger de tomber étant imminent, il faut une aide tout à fait spéciale. C'est l'avis que donne à la viero^e Eustochium saint Jérôme, pour quelle pût conserver sans tache, au milieu des tentatio!;s, sa candeur virginale. «Aussitôt, lui dit-il, qu'une instigation contraire à la pureté se maniieste, vous devez élever à Dieu votre cœur, votre àme, votre voix suppliante : Aidezmoi, Seigneur, venez à mon secours, ô mon Dieu! Seigneur, si vous êtes avec moi, je ne crains rien de ces s'iggestions perverses ([ue le démon et la chair, ligués contre moi, me suscitent, d Sfatitntit libido tiliUaverit sensum , aut blandum voluptatia ivcpndium dulcinos colore per}aderit, erwnpannis in voccm : Dominns auxiliaior métis, non timebo quid faciat mihi caro. {Ep. 22. (id Eustoch.). L'abbé Isaie, selon ce que rapporte Cassi'Mi cotistMllait, à toutes les personnes tentées, de [lorter leurs regards v^rs le ciel au moment où l'attaque se lais lit sentir et d'adresser au Soigni'ur ce verset du psaunn* 69: Dnis inndjufonuin oirutnin tende ; Domine ad adjuvandum mejcslina.O mou Dieu, a Itz-nioi

snr-lo-champ, ne tardez pas à m'accorder votre secours. Il disait que cette invocation, contre les attaques du démon , est comme un mnr infranchissable, une cuirasse impénétrable, nu bouclier sous lequel on est à l'abri en toute sûreté. Hic versicU" lus omnibus infestatione dcemonum laborantibus inexpiiynabilis murus est, et impenetrabilis lorica, et munitissi^nus clypeus, {Collât. \9., cap. 9). Afin cependant que ces paroles soient d'une grande efficacité pour obtenir de Dieu le secours qu'on en réclame, et pour mettre en fuite les es[irits tentateurs, il ne suffît pas que la bouche les profère, et que la langue les exprime, elles doivent sortir du fond de notre âme et des plus intimes replis de notre cœur, comme nous le fait remarquer saint Jean Chrysostôme sur ces paroles du Sauveur : De profundis clamavi ad te, Domine. Non dixit solummodo ex are neque solummodo, lingua: Nam errante etiam mente verba funduntur : sed ex corde profundissiino, cum mayno studio , et magna alacritate, ex ipsis mentis penetralibus. {Hom. 101, Super psaim. 129). Un recours à Dieu, avec de semblables aspirations, doit invinciblement toucher le cœur de Dieu et le mettre dans nos intérêts spirituels en le liguant avec nous contre nos ennemis et les siens. En un mot, de même qu'un jeune enfant, effrayé des menaces qu'on lui lait et à la vue de ceux qui veulent le maltraiter, court se jeter au sein de sa mère et s'y tient dans la sécurité ; de même aussi quand le démon nous attaque nous devons accourir danâ ^ sein de Jésus- Christ notre père, lui demander du fond du co^ r son secours, et dans ses bras protecteurs nous trouverons un puissant reiage. Quernadmodum parvuli perterrejacti statitK, confugiunt toi sinum matris, sic nos cum aliqua tentations pulsamur, pcr preces confugiamus ad Deum. [Lib. deprovid., cap. 3).

396. — Saint Pacôme, fondateur d'un grand nombre de monastères et père d'une innombrable multitude de moines, avait souvent coutume d'exhorter ses enfants spirituels à montrer une grande promptitude à recourir à Dieu dans leurs tentations , parce qu'il avait entendu plus d'une fois les démons s'entretenir ensemble de cette manière : J'ai entrepris de combattre un moiue singulièrement dur, disait l'un, car en lui suggérant de mauvaises pensées, il se jette aussitôt à genoux et réclame le secours de Dieu. C'est ce qui fait que je ne puis point passer outre et que je suis obligé deme retirer plein de contusion. Mon moine ne fait pas ainsi, disait l'autre, quand je lui souffle des

ju'jippcs rriminolles, il ne songe pas à recourir à Dieu, nin;> il nie prête volontiers Toreille, et par ce moyen je rénssis bi<intôt à le taire tomber, tantôt dans un mouvement de colère, tantôt je l'engage dans des disputes, tantôt je le familiarise avec de vaines complaisances , ou bien je lui lait commettre d'autres péchés. Le saint abbé terminait ses exhortations par ces paroles : Ideoque, fratres mei dilectissimi , semper oporiet ut eustodiatis sensvm, H animam restram, invocantes nomen Doniini Dei nostri. {Ex lib. Sentent. PP. § 35). C'est pourquoi, mes bien-aimés frères, tenez-vous toujours en garde sur vous-mêmes, à chaque assaut du démon et à chaipie mouvement passionné, soyez prompt à invoquer son secours très-puissant.

307. — Au secours de Dieu qu'on implore, il est bon de joindre le signe sacré de la croix. C'est une arme redoutable à nos ennemis de l'enfer, elle les met aussitôt en fuite, car ces malhis esprits, dès qTi'ils aperçoivent ce signe auguste, comme dit saint Cyrille, se rappellent Jésus crucifié (Catech. 3): (piando cnim dœmones l'iderint crucem, recordantur cniciftxi. Et sur-le-champ, ajoute saint Augustin , dès l'apparition d'un signe si salutaire, toutes leurs machines de guerre se disloquent, toutes leurs mines s'éventent. Omnia dœmonum machinamenfa virtute cnicis ad niJùhim redigi. {Lib. de Symbol, cap. 1). Ce que raconte saint Athanase dans la vie de saint Antoine mérite une observation particulière. Pendant que les démons venaient en nombreux bataillons pour assaillir le saint abbé, il s'arm.iit de signe de la croix, et leur disait : si quid valetis , si vobis in me potestatem Dominus dédit, ecce prœsto sum , dcvorate eonerssum. Si vero non potestis, quid frustra nitimini? Siymim cnim cnicis , et fides iii Dowinum itiexvuynabilis mihi munis est. Dévorez-moi, déchirez-moi, si Dieu vous en a donné le pouvoir, me voici tout prêt à subir mon sort. Mais si vous ne pouvez me laire aucun mal, retirez-vous, poltrons que vouzètes! Le signe sacré de la croix et ma confiance en Dieu m( fout un rempart invincible et tous vos ehurts sont vains. C'est aii-si que contre les assauts des démons, nous devons nous armer de la sainte croix et recourir à Dieu, nous n'avons ainsi rien à craindre de leurs attaques, car à la vue de ce signe sacré, ils prendront tous la iuite, de même que les ténèbres sont (lissipi'cs pnr réclat de la lumière. Nous serons vietorieux de tout lenter, truand même il se liguerait tout entier contre ;.uus.

398. —Je me sens tout saisi d'un grand sentiment d'admiration, quand je lis ce que nous raconte saint Jean Ghrysoslôme, au sujet de Julien, cet impie apostat de la foi chrétienne. Il so défendait par le signe de la croix des assauts que lui livrait le démon. N'est-ce pas quelque chose de bien étonnant que cet impie qui persécutait la croix , trouvât en elle une protection contre les esprits infernaux? Et les démons efi'rayés à l'aspect de ce redoutable signe, se mettaient à l'instant en fuite. Ad crucem, dit notre saint Docteur, confugit eaque se adversus terrores consignât, eamque , quant persequebatur in auxilium adscivit : valuit signum. , cedunt dœmones, pelluntur timorés. [Orat. prima in Julianum). Or, si la croix iut une arme si puissante entre les mains de celui qui l'avait en horreur, d'un prince qui employait tous ses efforts pour Tanéantir et pour en faire disparaître en tous lieux les vestiges et tout souvenir, ne dois-je pas dire que la croix doit être une arme bien plus formidable dans les mains du chrétien qui l'adore, qui la vénère, qui la chérit et qui a placé en elle une parfaite confiance î

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