‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 58 sur 75 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

nuit INDIQVE d'auTBES MOYENS POUB VAINCRE LES TENTATIONS*

399. — On ne saurait douter qu'une ferme confiance en Dieu, Jointe à une entière défiance de soi-même , ne soit un moyen très-efficace pour surmonter toutes sortes de tentations, puisque Dieu lui-même a promis de prendre sous sa protection ceux qui placent en lui tout leur espoir : Protector est omnium sperantium in se {Psalm., 47, 31). Il a promis de les délivrer des mains de leurs ennemis : Quoniam in me speravit, liherabo eum. (Psalm. 90,14.) Le Seigneur a promis de délivrer ses serviteurs de leurs tribulations : Qui salvos facis sperantes in te {Psalm. 16, 7). Et Daniel va jusqu'à nous dire qu'on n'a jamais vu plongés dans la honte et la confusion de leur chute ceux qui placent dans le Seigneur leur espérance : Quoniam non est confusio confidentibus in te : [Daniel cap. 3, 40). Il s'ensuit que toute personne, qui, pleine de confiance dans la protection de Dieu, quand elle éprouve des tentations, appuyée de son puis- T. n. 22

«ant secours, est aussi certaine de ne pas faire de chntes, qu'on a Id certitude que Dieu est iulaillible dans ses promesses, et que Bes ]>arolesne se démentent jamais.

400. — On comprend très-bien pourquoi la confiance est si ûgréable au Seigneur, quand on sait qu'il a promis sou assistance à quiconque espère en lui. Cela vient de ce que le Seigneur est très-jaloux de sa gloire, et qu'en répandant sur nons d'une main si libérale tous les autres biens, ils proteste qu'il garde exclusivement pour lui , saus partage avec qui que ce Boit, cette même gloire : honorera meum nemini dabo. D'autre part. Dieu voit qu'une âme qui ne fonde pas sa confiance sur elle-même et qui a recours à lui avec une vive foi , ne prendra point pour elle-même la gloire de son triomphe sur les ennemis de son salut et des bonnes œuvres qu'elle pratique. C'est pourquoi Dieu ne peut point, pour ainsi dire , se dispenser de protéger sous ses ailes miséricordieuses cette âme désintéressée, en sorte qu'elle puisse dire en toute vérité : E* in umbra alarum tuarum sperabo. {Psalm. 56, 2). On peut s'assurer de la vérité de ce qui vient d'èlre dit , en méditant ces paroles de saint Grégoire dans un de ses livres que nous citons assez souvent , où il avance que les vertus acquises deviennent souvent plus nuisibles que si on ne les possédait pas, lorsqu'elles produisent une vaine confiance en soi-même; parce qu'alors ces vertus sont comme une arme meurtrière qui tue par la vanité ces âmes présomptueuses, et que si d'un côté ces vertus en les fortifiant leur donnent la vie, de l'autre, en les enorgueillissant, elleê leur donnent la mort. Plerumque virtus habita deterius quam sideesset, inierficit : Quia dum ad sut confidentiam mentem erigit, hanc elationis ghidio transfigit ; cumqiie eam quasi roborando vivifient, elevando necat ; ad interitum videlicet pertrahit, quam per spem prooriam ab interna fortitudine fiducia evellit. [Moral., lib. vil, cap. 9). Une âme qui ne place passa confiance en elle-même, mais uniquement en Dieu, est à l'abri de ce danger. C'est pourquoi le Seigneur, voyant qu'eu l'enrichissant de ses grâces, il met ces dons en des mains sûres, il les lui promet et les lui donne ensuite à pleines mains. Donc, pour obtenir de Dieu une assistance toute spéciale dans les tentations, il n'est pas de moyen plus sur que celui de recourir à l>ieu , en pinçant en lui toute sa confiance, et en se déûant soi-même di* i^f's piopri'3 fcirces.

401 . — Si ensuite le lecteur veut savoir quelle doit être la conduite à tenir pour réveiller dans le cœur, au milieu des attaques du démon, cette confiance douée d'une si grande force pour terrasser les ennemis du salut, je lui dirai qu'il doit se con- f vaincre profondément de ces trois vérités qui sont comme la ] propre source d'où jaillit cette douce affection. La première est ; que le démon, selon ce que nous dit saint Augustin, est un chien enchaîné qui ne peut point par ses tentations s'approcher de la personne tentée au-delà de ce que lui permet la longueur de la chaîne dont Dieu le retient comme il veut. La seconde est que Dieu, selon l'Apôtre, ne permet pas au démon de nous tenter au-delà de nos forces : Fidelis autem Deus est, qui non patietur vos tentari supra id quodpotestis. {\AdCorinth, cap. 40, 13). La troisième vérité est que Dieu assiste à nos combats, pour nous donner les forces qui nous sont nécessaires et même au-delà, afin qu'il nous soit possible de repousser les attaques de l'enfer et pour se complaire ensuite dans les victoires que nous avons remportées. On doit graver profondément dans le cœur ces vérités de la foi catholique, parce qu'elles sont très-efficaces pour exciter en nous une grande confiance en Dieu et pour nous armer d'un courage invincible quand nous avons à livrer des combats contre le démon, afin qu'on puisse opposer une résistance énergique à tous ses efforts.

402. — Saint Athanase raconte au sujet de saint Antoine, ce grand anachorète dont il nous retrace si éloquemment la vie, qu'un jour après un rude combat que ce Saint avait soutenu contre les démons, Jésus-Christ daigna venir lui-même visiblement le réconforter. Le saint abbé en voyant devant lui son divin Maître se mit à lui dire : Domine Jesu, ubi quœso eras, tum tamimmanes plaças corpori meo exciperem F Où étiez-vous donc. Seigneur, pendant que les démons me faisaient subir de si cruels traitements ? Jésus-Christ lui répondit : Eram prœsens, 0 Antoni, et certamen, quod excelso, invietoque animé gessisti aspiciebam. J'étais présent, ô Antoine, je vous prêtais mon aide et d'un œil de complaisance je considérais ce combat que TOUS souteniez avec un invincible courage. Voilà ce que doit se représenter celui qui est tenté ; il doit, dans ses combats, voir Dieu lui-même qui énerve la force de Satan et exalte la nôtre, qui voit d'un œil satisfait notre résistance, qui applaudit à nos victoires, et qui se tient auprès de nous, les mains chargées de

couronnes et de palmes pour nous gratiGer d'une récomp^nee immortelle. Alors, avec un cœur plein de confiance, la personne tentée s'écrie : In Domino sperans non infirmabor. {Psabn. 25, 1 ). Seigneur, en plaçant dans vous toute ma confiance, je ne redoute rien, je ne crains rien. Si consistant adversum me castra, non timebitcor meum. Siexurrjat adversum me prœlium, in hoc ego sperabo. Quand même les démons viendraient en nombreux escadrons me faire la guerre, mon cœur ne sera point saisi de frayeur, parce qu'il s'appuie sur vous ô mon Dieu, et qu'en vous il a placé tout son espoir.

403, — C'est avec cette ferme confiance en Dieu que le saint abbé Antoine vint à bout de résister aux assauts terribles que lui livj-aieut les démons, comme le rapporte saint Ephrem le Syrien dans la vie de cet illustre anachorète. Un jour le démon s'avisa d'ébranler fortement sa cellule, et après y avoir pratiqué une large ouverture, il appelait ses compagnons pour venir lui aider, en leur disant : Festinate celeriter, feslinateet introeiintps cilo evm suffocate. Mais le Saint, rempli de confiance, disait : Omnes gentes circvmdederunt me, etinnomine Dominiquiaultxis sum meos. Toutes les puissances de l'enfer se sont soulevées contre moi, et mettant ma confiance dans le Seigneur je suis sorti victorieux de leurs efforts. Les démons, témoins de cette grande foi de l'illustre anachorète, prirent la fuite, et la cellule reparut intacte comme auparavant, sans le moindre dégât. Une autre fois, pendant qu'il psalmodiait, il vit que les démous mettaient le feu à la natte sur laquelle il était assis. Antoine, armé d'une foi vive, se mit à fouler aux pieds ces flammes, en disant : Au nom de mon Jésus qui me porte secours, je surmonterai les efiorts de mes ennemis. Omnem potentiam inimici in nomine I Domini nostri Jesu Christi mihi auxiliantis superabo. A ces . pai'oles qui marquaient la grande confiance que saint Antoine ?• avait en son Dieu, toutes ces flammes fantastiques s'évauouirent et les démons vaincus et terrassés, poussant des cris et des hurlements affreux, prirent la luite. Que celui qui est tenté soit animé d'une telle confiance, et qu'ensuite il n'éprouve aucune crahite de l'enfer qui ne pourra lui causer aucun dommage.

404. — Cependant, pour que ce recours à Dieu, avec promptitude et confiance, ait la lorce de vaincre les tentations, il faut pareillement recourir à son père spirituel et lui faire connaitre sur ce point l'état de sou àme. Ce moyen n'est pas moins ellicacequ'iiû-

portant pour affaiblir les tentations et pour enlever aux démo is leur force. Ceci doit se faire pour deux raisons que f ai ailleurs exposées. La première^ parce que Dieu, selon l'ordre actuel de sa providence, ne veut ordinairement accorder son secours c! ses inspirations que par l'intermédiaire de ses ministres. Il convient donc qu'on ait recours à eux, qu'on leur ouvre son cœur avec tout le désir sincère qu'on doit avoir de ne pas tomaer dans l'erreur, surtout dans des circonstances si périljeuses telles que nous en traitons pour le moment. Deuxièmement, parce que le démon est réellement un voleur qui nous tente, afin de nous dépouiller de toutes les richesses qui ornent notre âme, et c'est pourquoi il agit bien comme tous les voleurs qui prennent la fuite quand ils sont découverts. On en fait jour» nellement l'expérience, car aussitôt qu'un pénitent découvre à son directeur les tentations que le démon lui suscite, et à peine commence-t-il de lui en donner connaissance, que l'esprit impur s'enfuit et les tentations s'évanouissent ou du moins subissent une grande diminution.

405. — Ici je veux me borner à raconter un trait que nous lisons à ce sujet dans saint Antonin. Il s'agit du frère Rufîn, compagnon de saint François , et cela peut servir de règle aux personnes qui éprouvent des tentations comme aussi elles peuvent y apprendre avec quelle vigilance on doit s'y comporter. {Part. 3, iitul. 24. § 7). Le serviteur de Dieu fut assailli d'une violente tentation de désespoir, en se figurant vivement qu'il ne se trouvait pas au nombre des prédestinés, et qu'en conséquence tous ses jeûnes, toutes ses oraisons, toutes les fatigues et les austérités de sa vie monastique ne compteraient absolument pour rien. INIais au plus fort de sa tentation il éprouvait une grande honte et une singulière répugnance à manifester à son supérieur et père spirituel, saint François, cette instigation diabolique ; c'était là une nouvelle tentation que lui suggérait l'esprit malin. Le larron infernal , se voyant ainsi bien couvert / s'enhardit encore davantage et revmt à l'assaut qu'il lui avait déjà Uvré , mais avec tant d'impétuosité qu'il jeta ce pauvre moine dans un abime de tritesse et de mélancoUe. Puis joignant aux suggestions intérieures des illusions visibles, il lui apparut sous la forme de Jésus crucifié, en lui disant : A quoi vous sert, frère Rufîn, de vous consumer en oraisons et en austérités, puisque votre nom n'est pas enregistré dans le catalogue de

ceux que l'y ai inscrits comme étant prérlestinés à la gloire? C'est moi seul qui sais quels sont ceux qui sont élus, et ceux qui sont réprouvés. Croyez-moi donc et n'écoutez pas saint François, quand il vous assure que vous et tous ceux qui le suivent êtes au nombre des prédestinés. La vision disparut, et le serviteur de Dieu doublement aveuglé par la tentation ne la révéla pas; et au lieu de la découvrir à son directeur, il eut soin de la lui tenir cachée, en y ajoutant toute sa croyance. Il tomba enfin dans une consternation inexprimable et se trouva sur les bords de l'abîme du desespoir. Cependant le Seigneur touché de compassion pour son serviteur qu'il voyait exposé à un grand danger, révéla le tout à saint François qui le fit appeler auprès de lui par le frère Mathieu. Au messager de son père spirituel, le Irère Rufin répondit : Et que veut de moi le frère François ? Ce qui prouve jusqu'à quel point la tentation s'était fortifiée en la tenant si longtemps cachée, et combien ce silence avait aveuglé son esprit. Néanmoins, cédant à la prière et aux sollicitations du frère Mathieu, il se décida à obéir et à se rendre à la celhde du Saint. Quand il fut devant saint François, le vénérable Père lui découvrit clairement tout ce qui s'était passé dans l'intérieur et à l'extérieur, en lui assurant que tout cela n'avait été que l'eâet des ruses et des instigations diaboliques. Il lui ordonna de se confesser, de ne pas interrompre le cours de ses exercices spirituels tels qu'il avait accoutumé de les remplir, en lui enjoignant, si l'apparition du crucifix se renouvelait , de tenir au démon ce langage : Ouvre la bouche pour que j'y mette de l'ordure. Rufin voyant que tous les secrets de sou cœur étaient dévoilés, se livra à d'amers gémissements, et, fondant en larmes, il se jeta aux pieds de saint François en lui demandant pardon du silence qu'il avait gardé en ne lui découvrant pas franchement les tentations dont il avait été assailli; il lui promit de suivre les conseils qui lui .-eraient donnés et revint calme et plein d'une douce sérénité dans sa cellule. Or pendant qu'il priait eu versant d'adondantes larmes, voici que le démon lui aitparut encore sous la forme de Jésus crucifié en lui adressant des reproches : Ne vous avais-je pas dit de ne point ajouter foi à ce fils de Bernardin, puisque tous deux vous êtes damnés? Mais Rufiu que les instructions du Saint avaient éclairé, le repoussa en lui achessant les paroles que nous avons citées. Le démon, se voyant découvert et tombé dans son propre piège, s'enfuit eu poussant

de? pris de rac^e. Mais nu nioincnt de sa fuite, il lança contre le moine une grêle de pierres avec un tel fracas qu'on eût dit que la montagne sur laquelle séievait le monastère allait s'abîmer. Snint François, en entendant ce bruit, accourut avec ses compagnons et il vit qu'en se heurtant les uns contre les autres, ces blocs de pierre lançaient des flammes de toutes parts, et il leur semblait avoir sous les yeux une image du dernier jour du jugement général. Ensuite Rufin vit réellement paraître devant lui Jésus-Christ qui le consolait par sa divine présence et par de douces paroles. Le divin Sauveur accorda à ce bon religieux le don des plus sublimes contemplations par le moyen desquelles, sans avoir eu jamais plus à éprouver de si violents perturbations, il put vivre toujours uni avec Dieu dans la tranquillité la plus inaltérable. Quiconque est agité de fortes tentations voudra bien faire à cet égard deux réflexions: L'une se rapporte à l'état dans lequel se trouvait ce religieux si grand serviteur de Dieu avant d'avoir révélé ses tentations à son saint directeur. Combien cet infortuné était esclave des obsessions sataniques ! Que de trou- Lies, que d'agitations, quels abattements, quelle impuissance de faire le bien ! Qu'il était exposé au danger de tomber dans l'abîme de tous les maux ! L'autre réflexion devra lui retracer la diflerence du nouvel état dans lequel Rufin se trouva lorsqu'il eut découvert son âme à son Directeur et qu'il se fut laissé docilement conduire par son saint guide. Redouté des démons, garanti de leurs astuces, il put goûter une douce paix, toujours en état de vaquer à l'oraison, toujours prêt à opérer toute sorte de bonnes œuvres. Il faut conclure de tout ceci la nécessité de découvrir sincèrement à son directeur les tentations qu'on éprouve, quelque saint et adonné à la spiritualité que l'on puisse être, afin d'énerver les forces du démon qui nous attaque, et pour ne pas succomber sous les violents assauts de ses perverses instigations.

400. — La personne qui est tentée, doit par-dessus tout, se garder de s'exposer aux occasions; car les démons agissent envers nous comme les généraux d'armée se comportent en attaquant une place dont ils veulent s'emparer. Ces espi-its impurs nous mettent en face des occasions, et par ce moyen ils pratiquent une brèche au rempart de notre cœur, puis ils s'y introduisent par le péché dont ils nous rendent coupables. A ce propos , je répète ce que disait Sénèque à sou ami Luciiius :

Quanfitm posxnmus, a lubrico recedamus;in sicco quoqm varum firmilcr statniis. Touons-nous pour coml)attre avec le démon à pied ferme sur le sol desséché, et craignons de soutenir leurs assauts sur un terrain glissant, car c'est à peine si nous pouvons , nous tenir debout sur la terre forme. S'il en est autrement,' comment ne serions-nous pas terrassés? Qu'une personne, dit. saint Basile, soit forcée de combattre avec les ennemis de notre salut éternel, c'est une pure nécessité. Mais si l'on cherche les occasions de combattr*', eus'expo:ant volontairement aux risques de la lutte, en affrontant les occasions , on se comporte alors d'une manière souverainement insensée. Si la première tombe, elle est digne de compassion, mais celle qui aûronte les occasions ne mérite pas d'indulgence ; car en agissant d'une manière aussi ridicule qu'imprudente , elle est elle-même la première cause du mal qui lui arrive. Etenim bellum, quod prœter vohmtatem nostram incidat, nobis excipere /ortasse necessarium sit : ipsum vero aliquem sibi voluntarium creare, id vero summœ dementiœ est. Siquidem ignosci ei forsitan possil , qui in priore illo l'ictus sit {IS'ulitn autern hoc omnino C/iristi athletis evcnire). Al qui in posteriore hoc superatus discedat, is prœter quam quod rem admo'.im ridiculam fucit, non meretur etiam ut sibi ignoscaiur{Cons(U. MonQst.cap. A).

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