‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 59 sur 75 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

AVERTISSEMENTS PRATIQUES AU DIRECTEUR SUR IX PRÉSENT AnXlCLC.

407. — Premier AVERTISSEMENT. Le directeur doit avoir soin de ne pas se montrer ri;jiide et sévère avec les personnes qui éprouvent des tentations, parce que ce serait achever de briser le roseau qui est encore debout, quoique chancelant. Ce serait agir contrairement à l'exemple de notre aimable Rédempteur, dont Isaïe a prédit que calamum quassatum non contcret {Isaiœ i'2, 3). H doit les écouter patiemment, compatir avec une paternelle tendresse à leurs épreuves, leur donner de charitables conseils, et les animer à combattre avec une grande confiance. Il doit, en un mot, se comporter avec eux comme un père avec son eiuant malade, qui, plus il le voit accaidéde douleurs et plus il se sent

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pi^nctré de compassion, et plus aussi il s'occupe de le soulageret de le guérir par d'efficaces remèdes. Le directeur doit surtout bien se garder de s'étonner et de marquer sa surprise quelles que soient les tentations que lui dévoile son pénitent, car il doit s'imprimer fortement dans l'esprit une maxime dont saint Bernard veut que nous soyons tous pénétrés. C'est qu'en ce bac monde on ne saurait vivre sans tentations, et que quand l'une cesse, l'autre se présente: Hoc enim vrœmunitos vos esse volo , neminem svper terrain absque tentatione victurum, ut cui forte iolUtur una, alteram securus exspectet. {in Psalm. Qui habitat y serm. 5). Le démon agit avec nous comme le chasseur qui observe quelles sont les substances nutritives qui plaisent le plus aux oiseaux, et puis emploie ces mêmes substances pour les allécher et en laire sa proie. De même, dit saint Arabroise, le démon observe quelle est la passion dominante dans une âme, et il l'attise par ses tentations ; il examine avec soin quel est le goût qui la ûatte le mieux et puis il lui met devant les yeux cet appât pour l'attirer, lune enim maxime insidiatur advcrsarius, quando videt nobis passiones alignas generari; tune fomites movet, laqueos parât. Ainsi donc, comme iln'existeen ce monde aucun mortel qui ne soit possédé de quelque passion et qui n'éprouve quelque penchant pour un plaisir, il faut dire que notre ennemi trouve dans chacun de nous une pâture qu'il emploie pour nous tendre ses pièges.

408. — Dieu voulut donner à l'abbé Mi^caire une preuve de cette vérité dans une vision fort remarquable. {Ex lib.Doct. PP. lib. de Provid., num. 1 1). Ce vénérable anachorète demeurait tout seul dans un lieu désert etles autres moines habitaient des hermitages distincts dans les heux les plus bas de cette contrée solitaire. Or un jour, pendant que Macaire était tout seul pensif sur le seuil de sa cellule, il vit venir à lui le long du chemin le démon vêtu d'une robe de lin à laquelle étaient appcndues de petites fioles. Notre Saint questionna le démon sur le but de son voyage, et celui-ci lui répondit : Je vais tenter les moines qui habitent dans cette solitude. Macaire lui dit : et cette quantité de fioles que tu portes, que signifient-elles? Ces petits vases, dit le démon, sont pleins de diverses substances dont je me sers comme d'appâts pour les attirer à moi. Après ces mots, le démon poursuivit sa route, mais le saint abbé désireux de savoir quel serait le succès de cette entreprise, attendit son re-

tour. Voici justement que quelques moments après notre abbé vit revenir le démon tout triste et mécontent. Il le questionna sur l'issue de sa chasse. Cela s'est mal passé, répondit le démon^ tout le monde m'a rebuté, tous ces moines sont véritablement saints. Il y en a un seul qui est mon ami et il se montre fort avide de l'appât que je lui mets devant les yeux pour me l'attirer. Et comment se nomme ce moine, dit saint Macaire? Il se nomme Théopente, répliqua le démon. Après avoir entendu ces paroles, Macaire descendit à ces parties situées au-dossou« de sou hcrmitagfi, et entra dans la cellule de Théopente. Là, il s'entretint avec lui d'une manière amicale et parvint à lui faire avouer qu'il était sujet à de fréquentes tentations auxquelles il consentait. Le saint abbé lui donna de sages avis et de prudents conseils sur ce qu'il avait à faire, afin qu'il sût à l'avenir se délendre contre des suggestions de ce genre et remonta vers sa cellule. Au bout d'un certain temps Macaire vit encore le démon sous la forme qu'il avait prise la première fois et l'ayant questionné sur le succès de ses démarches auprès des moines, il répondit : décidément tous sont des saints y compris celui qui était autififois mon ami et qui s'est révolté contre moi , tellement qu'aujourd'hui il est le plus terrible de mes adversaires. Or si le démon n'a pas respecté ces soUtaires doués de sainteté et s'il a préparé pour chacun d'eux un attrait , un plaisir, afin de les faire tomber dans la tentation, respectera-t-il mieux un si grand nombre d'hommes qu'il peut avec bien plus de raison es|)érer d'envelopper de ses filets en leur suggérant ses tentations? Le directeur doit donc être bien convaincu que tous les mortels sont exposés à de telles faiblesses et en cela rien ne doit le surprendre. Il doit accueillir avec une tendre et charitable bonté ceux qui viennent lui dévoilerleurs tentations et leur donner les ; moyens et les conseils les plus propres à les en faire triompher. 1 409. — Deuxième avertisse-uent. Le directeur ne doit pas f, manquer d'observer que toutes les tentations ne doivent pas être repoussées par des moyens identiques. On doit rejeter les unes par des actes de vertus directement contraires , d'autres par des actes de mépris et de dédain. Je m'explitjue. Certaines tentations sontdangereuses par leur natm*e, parce qu'elles offrent à nos regards des objets agréables à nos sens et sympathiques avec nos passions. A ce genre appartiennent les tentations contre la chasteté, parce qu'elles nous retracent des plaisirs défendus et

qu'elles entraînent la volonté à s'y livrer. Il faut en dire autant de celles qui concernent la haine qui porte la volonté à la vengeance ; autant de celles qui ont rapport à l'envie et qui nous portent à nous affliger du bien qui arrive au prochain comme s'il était contraire à nos propres avantages. La même chose a lieu encore pour les tentations de vanité qui induisent la volonté à se complaire dans l'estime de soi-même et à désirer IflS éloges. On peut eu dire autant des autres vices. Il est expédient d'ordinaire de repousser ces sortes de tentations par des actes opposés, de telle manière qu'on puisse être certain de ne pas y donner un consentement formel etcoupable. En eflet, par de tels actes on se rafiermit dans la vertu qui leur est contraire et on l'établit plus proi'oudemeut dans le cœur. Il agit donc sous l'inspiration de la vertu celui qui, tenté contre la pureté, proteste qu'il préfère la mort à de si basses turpitudes; celui qui, tenté de haine, déclare en son cœur qu'il est déterminé à faire*du bien à celui qui lui a fait du mal, en lui pardonnant toutes les offenses dont cet ennemi a pu se rendre coupable à son égard; celui qui, éprouvant une tentation d'envie, se dit à lui-même qu'il veut se idire une jouissance cordiale du bien qui arrive à son prf>chain, et de le lui procurer, s'il ne l'a pas, à ses propres dépens; celui enfin qui, tenté de fausse gloire et de vanité, lait remonter la gloire véritable à son Dieu pour les qualités dont il lui est redevable et dont il se désintéresse pleinement lui-même. Il est d'autres tentations qui par elles-mêmes ne sont aucunement dangereuses, parce qu'elles sont en opposition non-seulement avec la partie raisonnable de notre être, mais encore avec la partie brutale qui n'y trouve aucune délectation. Telles sont certaines tentations de blasphèmes, certaines pensées d'impiété désavouées par le simple bon sens, contre Dieu, contre les Saints, contre les saintes images, quelques tentations contre la foi et autres semblables que l'homme abhorre par un instinct naturel. Il ne faut pas entrer en lutte et pour ainsi dire capituler avec ces tentations une à une, en disant : Je ne veux pas, je sens de l'horreur, je déteste, car n'y ayant pomt de danger qu'on y consente il est inutile de leur opposer une longue résistance. Eu les combattant, on s'expose à une servitude peu raisonnable et on en conçoit une horreur exagérée, et ce sentiment, à mesure qu'il se corrobore, devient de plus en plus irritant, se fixe plus profondément dans l'imagination et peut enfin arriver jusqu'à mettre une

personne en danger de perdre son bon sens et même sa santé. Il vaut donc mieux traiter ces tentations avec mépris et sans pi(^occtipation. Le directeur doit donc dire au pénitent qu'il voit sous le coup de semblables illusions que de telles pensées n'ont par elles-mêmes rien de mauvais et qui l'expose an péché, qu'il doit par conséqnentbanuir de son cœur toute crainte. Ensuite ]il <loit lui enjoindre de s'absloiiir des actes contraires comme pouvant 'empêcher sa guérison et de mépriser ces tentations. Si ensuite ces pensées de blasphèmes, d'impiété, d'outrage à sa foi ne cessent pas de l'assaillir, le directeur lui ordonnera de les laisser traverser son esprit sans s'y arrêter, mais d'appliquer seulc- Tuent son esprit à ce qu'il fait en ce moment; par exemple s'il ]n-u\ à continuer de prier; s'il parle, à ne pas entrecouper son discours; s'il travaille, à continuer son ouvrage. Le pénitent doitj en un mot, agir on ces circonstances comme il agirait à l'égard d'un fou, qui fatiguerait sesoreilles de discours impies. Dans une occurrenccdo ce genre, il n'écouterait pas cet insensé et ne tiendrait pas compte de ce qu'il dit ; c'est là justement ce qu'il faut faire avec ces pensées qui ne sont que le produit d'une imagination divagante. Mais le directeur doit principalement se garder, quand ses pénitents lui découvrent ces importunes pensées, de manifester la moindre crainte et d'y attacher quelque importance, parce qu'il 'es jetterait dans une profonde consternation et aggraverait leur mal outre mesure. Il doit leur répondre franchement et sans hésiter qu'il n'y a en cela aucun péché, quoicpi'il leur semble qu'il y a du mal, et qu'ils doivent n'y attacher que du mépris.

-ilO. — Saint JeanClimaque raconte {Gradu do blasphem.) qu'un moine éprouva pendant plus de vingt ans d'horribles tentations de blasphèmes. 11 les repoussait avec une vive indignation, il s'armait de jeûnes, de veilles et d'austérités contre elles, mais comme il ne prenait pas les moyens seuls capables de le faire 1riom[>hfr, ces tentations augmentaient chaque jour de plu» en plus. Enfin ne sachant plus quel moyen employer, il eut retours à un saint moine pour eu recevoir des conseils ; mais n'ayant pas le courage de lui avouer verbalement toutes ces pensées impies et blasphématoires qui lui passaient par la tête, il les lui communiqua par écrit, et puis il se prostci'ua la face contre terre, s'estimant indigne de regarder le ciel. Ce moine plein di! di>:cernemont, lut tout cetéeritet puis se mettant à rire il lui dit : Mon fils, posez votre main sur ma tète. Le bon frère

obéit. Alors le saint homme dit à celui-ci : Que tous les pëcliés que vous avez faits et que vous pourrez faire à l'avenir à l'occasion de pareilles tentations retombent sur moi. J'exige seulement de vous que dorénavant vous ne fassiez aucun cas de tout cela. Siipracollum meum, o f rater, sit hoc peccatum ; et qiiœcumque olim fecisti, K faciès :\ ces mots, toutes les tentations dont le moine était tourmenté, s'évanouirent et il n'en éprouva jamais plus, caril fit ainsi disparaître la crainte qui était la cause unique de toutes ces idées fantastiques. Le directeur doit agir de môme à l'égard de ses pénitents qui éprouvent de ces tentations étranges. Il doit leur dire : Tous les péchés que vous commettez dans ces occasions i'en assume la responsabilité sur ma conscience et je demande seulement que vous m'obéissiez en méprisant de semblables tentations et en n'eu faisant aucun cas.

411. — Troisième avertissement. J'ai dit que les pensées déshonnêtes ou qui roulent sur des objets qui alimentent les mauvais penchants de notre cœur , doivent être repoussées par des actes directement contraires, toutefois, je n'ai pas prétendu que cette règle fût constamment applicable, parce qu'il y a des personnes auxquelles ne seraient point utiles ces luttes avec des pensées de ce genre et qui ne seraient point tenues de s'en délivrer par des actes opposés. A ces sortes de personnes il convient beaucoup mieux de procéder par voie de dédain, comme nous l'avons conseillé à celles qui sont agitées de tenta! ions d'impiété. Il est des personnes timorées dont la conscience est tellement délicate qu'elles professent une horreur sincère pour tout ce qui blesse la pureté et pour toute action qui les exposerait à commettre un péché grief. Si ces per.sonnes se trouvent molestées de quelques pensées ou aûectioas contraires à la vertu de chasteté, elles s'en épouvantent e^ tombent dans une prolonde affliction. Elles emploient contre ces suggestions quelques remèdes puisés dans des renoncements intérieurs, et quelquefois aussi certains actes extérieurs viennent s'y joindre. Elles secouent la tète eu signe d'improbation, se frappent la poitrine, donnent à leurs yeux d'étranges roulements, et se livrent à d'autres exagérations qui nuisent au corps et à l'esprit. Mais qu'en arrive-t-il? Plus elles repoussent de semblables pensées et plus leur esprit eu est obsédé; plus elles veulent comprimer ces gortes de complaisances moroses, plus leur aiguillon devient

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poignant dans leur cœur. Quelquefois ces personnes véritahlement à plaindre en viennent au point qu'ellesne peuvent plus s'entretenir avec qui que ce soit, ne pouvcnt plus jeter les yeux sur aucun objet, parce que tout ce qui les environne est un aliment pour les tentations qu'elles éprouvent. Le directeur ne doit pas s'étonner de tout cela, parce que, comme je l'ai déjà dit, il n'est rien qui excite et fixe d'une manière plus profonde dans l'esprit ces sortes de pensées que d'en redouter outre mesure l'impression. La raison en est évidente. La peur grandit et grossit les objets dont l'imagination s'effraye. Il en est de ceci comme des enfants, qui, passant durant la nuit dans des appartements obscurs, se figurent qu'ils voient des ombres lugubres ; c'est tantôt le démon, qui leur grimpe sur les épaules; s'ils viennent à se heurter contre quelque objet, ils reculent en frémissant ; le moindre bruit les glace de frayeur. Si les mêmes lieux sont parcourus par des personnes inaccessibles à la crainte, aucune de ces imaginations fantastiques ne vient les troubler. Je veux déduire de tout ceci, que ces âmes étant dans une crainte perpétuelle et dans une affliction incessante à l'occasion de ces pensées impures, leur imagination est continuellement frappée d'images déshonnètes, et qu'avec toute la crainte que leur font éprouver ces tentations, elles n'aboutissent qu'à les réveiller avec plus d'intensité et à les maintenir dans un état de permanence. J'applique encore ceci à ceux qui se figurent qu'ils font des jugements téméraires sur leur prochain, ou qu'ils se réjouissent de quelque accident qui lui survient. A ceux-là aussi qui, s'étant laissé dominer par une excessive appréhen- ; sion de tomber dans le défaut d'orgueil et de vaine gloire, \ s'imaginent qu'à chaque parole qu'ils prononcent, qu'à chaque pas qu'ils font, cette vaine gloire est leur mobile. Le directeur doit s'efforcer de soustraire toutes ces persjonnes à ces craintes excessives, exorbitantes et indiscrètes, qui sont la première cause de leurs tentations, de leurs angoisses, de leurs tourments. Mais pour arriver à ce but, il ne faut pas procéder par des luttes, par des chocs violents, par des répulsions convulsivea. Il ne faut que du mépris, de l'insouciance et un dédam bien prononcé.

412. — Le directeur doit donc commencer par instruire ce» pauvres âmes et s'attacher à les couvaint, ro, que toutes les [leusées, les complaisances , les suggestions diabohques, quelques

.erverses qu'elles soient, ne sont pas cependant des pt^chés d'une gravité particulière , si Ton n'y donne son consentement plein, libre et volontaire; car, comme le dit saint Bernard, il n'y a point d'affection criminelle quand il n'y a pas de consentement déterminé, et même en récompense du combat qu'on a livré et de la peine qu'on en a éprouvée , la personne tentée conquiert ainsi pour le séjour des bienheureux, des palmes et des couronnes. Molesta est Ivcta, sed fructuosa : quia si habet pœnam, habet et coronam. Non nocet sensus , ubi non est consensus : immo quod resistentem fatigat, vincentem coronat {De ^ interioridomo). Pour dissiper l'excessive crainte qui domine ses i pénitents, il doit leur persuader que par la grâce de Dieu ils sont I à l'abri de tout coupable consentement, car la peine intérieure I et l'amertume qu'ils ressentent dans leur cœur au milieu de ces tentations, sont un signe certain que leur volonté n'y adhère pas. Les angoisses qu'ils éprouvent dans l'impatient désir qu'ils ont d'être déhvrés de ces tentations, prouvent que leur volonté n'y connive point du tout, et les répulsions outrées avec lesquelles ils rebutent ces instigations, démontrent évidemment que leur cœur n'y participe en aucune manière. Le directeur leur enjoindra que si ces tentations reviennent à la charge , ils se gardent bien de les combattre , pour ainsi dire, corps à corps, car il suffira de se considérer eux-mêmes comme bien supérieurs à toutes ces bassesses, de les traiter avec un juste dédain, et de porter leur esprit ailleurs, imitant la conduite de ceux qui, cheminant sur une route encombrée de poussière, se bornent à fermer les yeux et à aller toujours en avant. S'ils peuvent, sans se troubler, produire quelques aspirations de piété vers Jésus- Christ ou sa sainte Mère, ce sera encore mieux, pourvu que tout cela se fasse d'un esprit calme. Si les occupations du moment ne leur permettent pas de produire ces actes , ils peuvent fixer leur attention sur un objet quelconque exposé à leurs regards ou bien sur le travail dont ils s'occupent en cet instant. Le directeur devra surtout déiendre à ces personnes de réfléchir sur les tentations qui viennent de traverser leur esprit et d'exammer si elles y ont donné leur consentement, parce qu'eu agissant de la sorte il pourrait leur survenir de nouveaux scrupules qui les jetteraient encore dans de grandes agitations. D'aillenn ces réflexions peuvent exciter la tentation qui était déjà assoupie. Il leur dira enfin qu'elles doivent rester eu paix sur sa

parole, en restant bien convaincues qu'elles n'ont pas commis des péchés griefs.

413. — Quatrième AVEP.TissEArENT. Le directeur ne manquera pas de se rappeler que selon la diverse qualité des tentations, il faut employer aussi des moyens divers pour les surmonter. Quand il s'agit de certains vice? irritants, turbulents, rebutants, tels que l'impatience, la colère, l'indignation, l'envie, la rancune, l'antipathie, la personne qui en est tentée peut très-bien leur faire face et lutter avec eux pour les terrasser, puisque ce ne sont pas des passions séduisantes et pleines d'attraits pour notre fragile nature. On souflie plus qu'on ne jouit avec de pareils vices. Si le directeur découvre dans son disciple une vertu solide, il pourra lui permettre de traiter avec des personnes d'un caractère âpre, difficile, peu sympathique , pour lesquelles il éprouve quelque répugnance, afin d'y exercer la vertu de charité, de converser avec ceux-là même qui ne lui épargnent pas des coups de langue, ou qui même l'outragent par leurs actes, afin de trouver l'occasion d'exercer sa patience, sa douceur, et de se plier docilement aux durs caprices du prochain, pour briser sa volouté propre. Il est ensuite d'autres vices qui, par eux-mêmes, oûrent de l'attrait et promettent du plaisir, ainsi qu'on l'a déjà dit. Tels sont ceux qui portent aux voluptés illicites , à la sensualité dans les aliments et dans la boisson , à la licence, surtout avec les personnes d'un sexe difiérent, aux plaisirs mondains et autres choses de même espèce. Ici la personne tentée trouve sa principale force dans la luite, parce que ces vices étant pleins de séductions et de charmes, il y aurait danger imminent de s'en laisser asservir et surmonter, au moment même où on les combattrait pour les vaincre. C'est de ces tentations que parle l'Esprit-Saint en ces termes î Qui eniin amat periculinn , peribit in illo {Eccles. cap. 3, 27). Qui aime le péril y trouvera sa défaite , si au lieu de le fuir il court à sa recherche. En parlant de ces tentations , saint Jean Chrysostôme dit en termes précis : Oramus, ne intrcmus in tcntationem; quia cas quœrere non dcbemus. Saint Philippe faisait allusion à ces sortes de tentations quand il disait que lorsqu'il s'agit de la guerre des sens, les plus lâches sont les vainqueurs, car la victoire est dans la fuite. Le directeur doit beaucoup insister sur la nécessité de s'éloigner, de se retirer, de s'enfuir, obligatoire pour les personnes qui ont du penchant pour ces instigations

diaboliques, ou qui, par leur tempérament, sont portées à ce» vices. Il doit leur faire bien comprendre qu'elles ne doivent pas du tout compter sur elles-mêmes; car agir autrement, ce n'est point du courage, mais c'est extrèmehardiesseet impardonnable témérité. Cassien rapporte qu'on remit un jour à un saint anachorète un paquet de lettres de ses parents et amis , qu'il avait laissés dans son pays natal. Le saint homme sentant peut-être revivre dans son cœur ces douces aûections que la nature inspire pour les personnes auxquelles nous unissent les heus du sang, que fit-il? Il prit toutes ces lettres, et sans en avoir décacheté aucune, il les jeta toutes au feu, en disant : Ile cogitationfis patriœ, pariter concremamini, ne me ulterius ad illa, quœ fugi, revocare tentetis. {Instit. lib. v, cap. 32). Allez, éloignezvous de moi, souvenirs de la patrie et des parents ; je vous dévoue, ainsi que ces feuilles volantes, aux flammes, je ne veux pas que vos agréables témoignages d'affection m'attirent de nouveau vers tout ce que j'ai abandonné. Ce bon serviteur de Dieu connaissait bien le danger que l'on court à combattre avec des attachements si tendres , et c'est pour cela qu'il ne voulut point s'exposer à une défaite. Bien au contraire, par cet acte de saint courage, il éloigna de lui tout le péril que cette occasion lui présentait.

414. — Cinquième avertissement. Le directeur doit mettre toute son attention à bien discerner dans ses pénitents certainr-s tentations où le démon se cache sous des apparences de bien , car ces sortes de tentations sont très-difficiles d'abord à reconnaître et ensuite elles sont les plus dangereuses de toutes. C'est pourquoi saint Augustin dit que le démon magis timendus est CU7ÏI fallu, guam cum sœvit. [Inpsalm. 39). C'est-à-dire que le démon est plus à craindre quand il se cache et se dissimule pour nous tromper, que quand il vient à découvert et nous attaque avec fureur par les tentations les plus perverses. En certainei circonstances, cet infernal ennemi se transforme en ange de lumière, il propose à des personnes spirituelles des choses qui sont bonnes en elles-mêmes et qui ont un caractère de sainteté. Puis, quand il se voit favorablement écouté, il leur suggère des idées dangereuses, des projets qui ne sauraient être avoués par une conscience droite ; il finit par les taire tomber dans des actes évidemment coupables et les conduit, sans qu'elles s'en aper» coivent, au fond du précipice. Ce sont les tentations les plus T. u. 23

TB'îoittnWes, parce qn'en n'en connaissant pas la pervcrshé, l'homme ne s'en garantit pas ; il se laisse enchanter par cette Lelle apparence, en suit les inspirations et tombe enfin dans le piège , semblable à un oiseau qui se laisse prendre à un appât *it devient la proie du chasseur. Le directeur doit considérer comme une de ses principales oljligations le soin de déjouer toutes ces perfidies , s'appliquer à pénétrer toutes les ruses de Satan non-seulement quand il vient à visage découvert pour tenter les âmes , mais encore quand il se couvre d'un masque de piété, n doit engager ses pénitents à se prémunir, afin qu'après avoir acquis une connaissance complète des emlmches que leur tend le démon , ils sachent s'en défendre. Cela est d'autant plus nécessaire que , selon l'opinion de saint Bernard, ces sortes de tentations sont celles qui d'ordinaire font tomber les personnes spirituelles qui en sont assaillies. Bonm nunquam, dit le saint Docteur , nisi boni œnnilationt deceptus est. (Serm. €0 in Cantic. ). Les personnes vraiment pieuses ne sont guères trompées par l'esprit impur que sous des apparences de bien. Je \ais citer un fait qui fera mieux comprendre ce que je viens de dire.

415. — Saint Bonaventure raconte (m vita S. Francisei eap. iO), que dans un couvent vivait un frère dont la vie était sainte, quant à l'extérieur, car il était fort assidu à l'oraison et jouissait d'une si grande abondance de consolations spirituelles, qu'en entendant pairler de Dieu, il ne pouvait contenir la joie dont son cœur était rempli. Ensuite il aimait à tel point la solitude et le silence qu'il ne proférait iamais une seule parole. Il portait cet amour du silence jusqu'à craindre de le rompre 4SU se confessant et qu'au ^ribunal de la pénitence il ne faisait connaître ses péchés que par signes. En ce temps-là, le grand patriarche saint François vint à passer quelques jours dans c€ couvent et il y arriva en même temps le Procureur général. Ces deux personnages s'entretinrent du religieux dont nous parlons et firent de grands éloges de la vie toute sainte qu'il menait dans la communauté. Mais saint François, qui était éminemment éclairé de l'esprit de Dieu, dit au Procureur : vous vous trompez mon Père, car ce religieux est tout simplement le jouet du ^émon. Mais comment cela se peut-il? réiK)ndit l'^ premier; comment voulez-vous que l'esprit malin se joue de ce religieux qui vaque avec tant de zèle à roraisou, qui garde un silence si

assidu, qiii est exact à toute» les observances et qui marcîio dans la voie de la perfection ? Faites ceci, reprit saint François; ordonnez-lui de se confesser deux fois par semaine et vous ne tarderez pas à découvrir la fraude. Le Procureur général fit ce que lui conseillait saint François. Il fit connaître à ce religieux l'ordre de son supérieur. Celui-ci secoua la tête en indiquant par des gestes que par amour pour le silence il refusait de faire ce qu'on lui ordoiniait. Peu de temps après on découvrit plus manifestement combien était fauss« la spiritualité de ce religieux, car il quilla la communauté et rentra dans le monde. On doit ici remar iii'T comment le démon se transforma en ange de lumière j>!;îrronduire insensiblement cet infortuné dans l'abîme. 11 le Intnipa d'abord dans ses oraisons par un grand nombre de cnsola lions sensibles mais fausses. Puis ill'illusionna par un zèli' iiis.lisrret de silence. Voyant ensuite sa docilité, il l'induisit à rréq lien ter le sacrement de pénitence d'une manière tout à fait inusitée, et puis à l'en éloigner aussi longtemps qu'il était possible , puis à désobéir ouvertement à ses supérieurs, et enfin il le conduisit, par ces difiérents degrés, jusqu'à sortir du couvent pour le jeter de nouveau dans la Babylone du monde séculier. 4-16. — ^ L'ennemi de notre salut possède ime infinité de stratagèmes pour induire en erreur les pauvres âmes. Je vais en proposer un exemple : Le démon fait naître dans le cœur d'un prêtre le vil désir de conduire à une baute perfection quelque personne du sexe. Dès le principe, il excitera dans le cœur de ce prêtre un afi'ection toute spirituelle pour cette personne, puis il provoquera une profonde confiance mutuelle, cette confiance se changera en liberté , celle-ci dégénérera en licence de conversation, la licence du discours se traduira en actes coupables, et un -^eu après l'autre, le démon parviendra à faire de e prêtre an séducteur de cette malheureuse âme. D'autres fois, il existera dans le cœur d'un religieux ou d'une religieuse un zèle ardent pour l'observance d'un point de la règle , en sorte que cette personne , au lieu de s'occuper d'elle seule et de son avancement spirituel, passera toute la journée à épier ce que font ou ne font pas les autres , et fera surgir dans tout le couvent des plaintes, des discussions, des médisances, et ne rapportera de tout cela d'autre fruit que de se troubler elle-même en troublant les autres, que de donner naissance à des rancunes, è des chagrins, à des discordes dans toute la communauté.

Mnis prf^tondre énntnérer tous les artifices qu'emploie le tlc'ui'Mi [lour tromper les âmes sous une apiiarence de bien, ce serait vouloir compter les grains de sable de la mer, que nul calcul ne pourrait déterminer.

417. — Le directeur doit donc employer deux moyens pour (léconvrir ces astuces diaboli(iues. Premièrement, il doit demander à Dieu de vouloir bien l'éclairer, parce que les ruses du démon sont d'une rare subtilité, et la lumière divine peut seule par son infinie pénétration en connaître la profonde malice. Secondement, il doit savoir discerner les caractères de Tesprit de Dieu, et ceux de l'esprit infernal. C'est par ce moyen qu'il reconnaîtra facilement si telle impulsion pieuse part du ciel 2"^^our le salut et le progrès d'une âme dans la vertu , ou bien si elle n'est qu'un souffle impur du malin esprit pour la ruine de celte âme.

418. — Sixième avertîsseîient. Je verrais avec peine, que le directeur fût du nombre de ceux qui font peser la culpabilité de tous les mauvais penchants sur la nature, et qui s'imaginent que le démon reste oisif et complètement inoccupé. Ce serait là une idée très-fausse et bien pernicieuse. Ce serait une opinion mal fondée, puisque les livres sacrés nous apprennent que le démon tourne continuellement autour de nous, qu'il n'est iamais en repos et ne cesse de nous poursuivre par ses instigations. Âdvcrsarius vester diabolus tcmquaia leo ruyiens circuit, quœrens guem devoret. Je conviens que les passions sont par ellesmêmes et tout naturellement quelquefois en mouvement , mais quand le démon les voit en éveil, il accourt d'ordinaire pour les attiser par ses obsessions, il les enflamme, il les rend plus turbulentes et plus impétueuses. 11 est bien ceitain que les péchés , en majeure partie , dont se rendent coupables surtout les personnes vouées à la spiritualité, sont un efiet des tentations du démon. L'idée que nous combattons est eu outre utile , parce que , quand on est bien persuadé qu'on est circonvenu par l'esprit tentateur qui suggère tantôt une pensée mauvaise, tantôt une aflection vicieuse, on se met en garde, OQ se tient prêt à parer ses coups, on se défend avec plus de courage, on a plus souvent recours à Dieu, et on le fait avec une lui plus vive. Ceci doit s'expliquer par un lait que raconte saint Grognire {Dial. lib. n,cap. !25). Dans un monastère de l'Orilre de .s.inu Ijeao t, était un moine qui avaitrèsolu d'abandonner l'étiit

religieux et de rentrer dans le monde, parce qu'il lui somblaît que la vie monaslique était trop sévère pour lui et au-dessus de ses forces. Il alla plus d'une fois communiquer sa résolution au saint instituteur qui gouvernait son propre monaslère^ mais le saint lui répondait que c'était une tentation du démon , dont il devait se délivrer en recourant à Dieu. Mais ce moine n'ajoutant pas beaucoup de croyance aux paroles du saint patriarche, se détermina à partir. Au moment où il mettait le pied sur le seuil de la porte, il vit s'avancer vers lui un dragon épouvantable, qui avait la bouche ouverte pour le dévorer. Effrayé de ce spectacle, le moine se mit à crier : Fratres , succurrite; succttrrite, fratres. Mes frères , venez à mon secours. Les moines accoururent à ces cris, et trouvèrent leur confrère saisi d'un tremblement convulsif, et à demi-mort de frayeur. Ils le prirent dans leurs bras et le reportèrent au monastère , d'où il ne voulut jamais plus sortir. Le directeur doit remarquer ici que ce moine ne put parvenir à vaincre sa tentation , que quand il eut vu de ses propres yeux le démon, et qu'il fut convaincu et intimement persuadé , que lui seul l'avait poussé à quitter le monastère. C'est ce qui arrive à la plupart des hommes. Il est donc très-utile de leur persuader que leurs agitations intérieures proviennent ordinairement du démon , pour qu'ils se préparent à une défense énergique.

419. — Septième avertissement. Le directeur devra veiller aA'ec soin à ce que ses pénitents n'omettent pas, au milieu de leurs tentations, les exercices spiri-tuels d'habitude, tels que les mortifications et les sacrements; il doit même obtenir d'eux que ces exercices se tassent d'une manière plus exacte, bien loin de s'y montrer négligents, parce qu'au moment où la force leur est plus nécessaire pour combattre les ennemis de leur salut éternel, ils ne peuvent compter, pour l'obtenir, que sur uu renouvellement de ferveur dans leurs saints exercices. 11 doit aussi avertir ses pénitents qu'au milieu de leurs tentations ils ne doivent pas former des résolutions de vaquer à des exercices nouveaux, et encore moins d'y faire des vœux obligatoires en conscience, parce que l'a me sous le coup des tentations est agit:-e par le démon, et, qu'en ce cas, il lui est bien difficile de discerner sûrement si les inspirations de ce moment proviennent de TEsprit-Saint ou de l'esprit de ténèbres. En outre, eu ce même instant, on a l'intelligence obscurcie, l'esprit est agité par les

pappîons et il n'est pas facile, dans le trouble de ces pensées et flans la confnsion de ces luttes intérieures, de distinguer ce qui serait expédient, et par conséquent de prendre un parti juste et sage. Le pénitent doit donc remettre à des temps plus calmes les résolutions à prendre sur de nouvelles pratiques de piété.

420. — Pour ce qui concerne les motils sur lesquels doit se fonder l'âme tentée afin de se maintenir ferme et constante dans ses combats , sans perdre im seul instant courage , et pour ce qui regarde les actes qu'elle doit pratiquer pour rester victorieuse, l'en ai parlé suffisamment dans les chapitres qui pré- ''odent. Je n'ai donc pas à m'occuper d'ajouter ici de nouveaux avis pour régler la conduite du directeur.

AKTIGLE XL

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