‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 60 sur 75 · CHAPITRE 1er · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1er

ON T FAIT COXNAITBE LA NATURE DU SCRUPULE, LE« CAUSES Qtl LB PRODUISENT ET L'ON Y INDIQUE LA MAXIEhE DE LE RECONNAITRE.

421. — Après avoir parlé des obstacles qui s'opposent à la perfection chrétienne, tant en nous qu'an dehors de nous, les uns par la voie des attraits, les autres par celle des luttes à subir, il nous reste à traiter d'un autre obstacle qui se trouve au dedans de nous, ou qui, en certaines occasions, nous vient du dehors : il s'agit des scrupules qui peuvent avoir leur soiu'ce dans notre nature même ou dans ce qui se passe autour de nous, comme nous allons le voir. Mais quelle que soit l'origine de ces obstacles, ils sont toujours dans le cas de nuire considérable* meni à notre progrès dans la pertcction.

A'-li. — Les gens du monde croient que le scrupule est un& délicatesse de conscience qui fait craindre de tomber dans le péché et qui inspire le soin de l'éviter avec une extrême circonspection. Ils appellent donc scrupuleuses les personnes dont la eonscieuce est timorée et qui se préservent de tomber dans des

fautes qu'ils ne font point difficulté de commettre eux-mêmes et qui s'éloignent de certains dangers qu'ils afl'rontent, de leur côté, avec une extrême hardiesse. Ces mondains sont dans l'erreur; car le scrupule n'est pas une délicatesse de conscience qui fait éviter le péché comme ils se l'imaginent, mais c'est une appréhension vaine, fondée sur de légers motils, pleine d'anxiété que tel acte soit criminel quand il ne l'est pas en réalité. Le scrupuleux pourrait se comparer à un cheval ombrageux qui, à l'as» pect de l'ombre d'un arbre qui se projette sur le chemin, ou d'un rocher, ou d'un tronc d'ai^bre , se cabre, recule, n'obéit plus à Téperon ni à la bride, comme s'il voyait un tigre ou un lion qui s'élance pour lui sauter à la gorge. Ce coursier, par la crainte d'un péril qui n'existe pas, se met lui-même et son cavaher dans un véritable danger de tomber dans quelque précipice. De même le scrupuleux, tourmenté par ses vaines appréhensions de tomber dans un péché grave en taisant telle action par elle-même honnête et permise, se laisse efirayer par des ombres, s'abandonne à des angoisses, à des troubles et des agitations déraisonnables, ne se montre plus docile aux avis de son confesseur chargé de le diriger, ni à ceux des personnes instruites qui lui donnent de bons conseils, ni à ceux encore de ses sages amis qui lui montrent ses torts. Ainsi, par la peur d'un péché qui ne l'est qu'en apparence, il s'expose à tomber dans des fautes réelles et même, si cela va trop loin, à faire une chute déplorable.

423. — Il est maintenant facile de saisir la différence qui existe entre le doute et le scrupule. Le doute peut être basé fréquemment sur des motifs légitimes, tandis que le scrupule n'est ni ne peut être raisonnable; car autrement ce ne serait pas le scrupule. Le doute est une incertitude de l'intelligence entre deux points extrêmes sur chacun desquels repose une égale prababihté . C'est ainsi qu'ime balance, dont chaque plateau est chargé d'un poids égal, ne penche ni à droite ni à gauche et reste dans un pariait équilibre. De même notre esprit, quand il découvre des raisons aussi fortes pour l'affirmative que poui la négative, ne prend aucun parti ni pour ni contre, mais reste en suspens. Or, le scrupule n'a rien de commun avec ceci. Lé raison ne le tient pas en suspens, c'est plutôt une ombre, une apparence, un motii frivole. Ici l'esprit i'"est j^f eu -nspe^s. mais il penché vers lopinion que telle action est un ptche-

grave lorsqu'au fond il n'y a nul péché. En outie, lo ecrupula plonge l'âme dans un déluge de craintes, d'an\'.étés, d'inquiétudes, d'agitations pénibles ; mais ce n'est pas là ce que produit le doute raisonnable.

Ai\. — Après avoir déterminé l'essence des scrupules, nous allons examiner les causes qui peuvent en être les mobiles. Chez quelques personnes les scrupules n'ont d'autre origine que le caractère individuel. Une complexiou timide, froide, mélancolique est un terrain parfaitement propre à faire germer ces désolantes épines, parce que les tempéraments mélancoliques sont pleins de timidité et d'une nature pusillanime, et, à cause de cela, une apparence de péché, très-mal fondée, les saisit de cramte. Celle-ci s'accroît de jour en jour et fait pénétrer de plus en plus, dans l'âme du scrupuleux, ces vaines appréhensions du péché, et, comme ces âmes sombres sont d'une singulière ténacité dans leur manière de voir, ces craintes mal fondées en viennent à pousser de si fortes racines qu'il ne lant rien moins que la main toute-puissante de Dieu pour les extirper. Quelquefois ces ombres ^"('paississent et se dilatent à tel point, dans ces imaguiations troublées, que tout finit par apparaître à leurs yeux comme ci'iminel. La paix n'habite plus dans ces âmes, elles sont réduites à vivre dans de continuels tourments et dans des angoisses sans fin.

425. — S'il arrive ensuite que la peisonne scrupuleuse soit i'une complcxion mélaucolitjue, elle se livre avec outrance aux jeiines, aux veilles, à lu praliqur de la discipUne et du cilice. l-:ile s'afl'aiblit lellemcnt par la déjicrdiliou «le sc-s iorces phyçi(jnes et intellectuelles, qu'elle n'est plus capable de distinguer entre le bien et le mal , et finit par considérer comme des péchés énormes ce qui n'a })as même l'apparence de péché. Ce sera bien pire si cette personne se confine dans la solitude, parce que dans l'oisiveté et au sein de ce repos, les lialluciuations inquiètes et scrupuleuses s'alimentent merveilleusement. Si à tout cela vient se joimlre 1 ignorance et si cette personne n'a d'autre entretien qu'avec des amis dont la conscience est étroite , il se formera dans son esprit un chaos d'idées si extravagantes qu'elle eu pourra perdre la tète et fatiguera cruellement celle de son directeur. Concluons donc que la source principale des scrupules est dans un caractère mélaucoliciue , sombre, timide et tracassier. Les scrupules t^ui tirent leur ori-

ginedes causes qui viennent d'être exposées, se guérissent ditficilemeut, parce que la personne qui en est affligée porte dans elle-même cette source et que sa complexion natnrclle fait naître toutes ces appréhensions , ces minuties , ces extravagances.

426. — La seconde source des scrupules n'est autre que le démon. Le propre de ce grand ennemi de notre salut, est d'élargir la conscience des pécheurs en leur inspirant une conliance présomptueuse eu la miséricorde infinie de Dieu et de rétrécir la conscience des justes en imprimant dans leur âme une crainte exagérée. C'est lui qui s'introduit dans leur imagination, qui y suscite des fantômes, qui l'assombrit de ses ténèbres, qui y crée ces vaines apparences de péché qui frappent de terreur et d'agitations. C'est encore le démon qui éveille les appétits sensitifs, en portant le trouble dans les humeurs, de manière à engendrer la pusillanimité , les angoisses , les amertumes , les perturbations mentales. La pauvre âme se trouve ainsi dans ime situation pareille à ceUe d'un navire, battu par les flots d'une mer orageuse. Les ténèbres se fout dans l'atmosphère de son intelligence, elle se sent de toutes parts ballottée par une tempête de sensations turbulentes, elle voit toutes les puissances de son être dans une confusion inexprimable, elle se sent incapable d'obéir à la voix de la raison, qui pourtant est comme le pilote de ce malheureux navire. Le but que se propose le démon en tourmentant ainsi la conscience, c'est de rendre à cette âme scrupuleuse l'exercice de l'oraison ennuyeux, l'usage des sacrements odieux , les voies du Seigneur insupportables. Il en résulte que cette âme dégoûtée se laisse aller à la défiance et tombe même, si cela est possible, dans le désespoir; elle quitte la bonne route, commet des péchés réels, s'émancipe et court diiectement à sa perte. C'est là ce que nous affirme saint Laurent Justinien : Plerumque enim, Deo disponentc, ipsi spiritus nequam pusillorum conscientiam confundunt dubietate, ac multitudine stimulorum, ut neque, utita dicamt pedem valeant movere, prœ timoré conscientiœ, qui sic tentantur, aguntque suis persuasionibus, et importunitatibus , ut quod mi" nimum, aut nullum peccatum est, mortale reddatur. [Dédiscipl. et perf. monas. convers. cap 12).

427. — Les scrupules que suggère le démon peuvent se distinguer par divers indices, de ceux qui sont un efiet de la na-

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