ES OBSTACLES QU'OPPOSE\T LES SCRUPULES A ^~,\ PERFECTION CURÉTIEN.NE
433. — Les scrupules sont un véritable ver rongeur pour une ème qu'ils ne cessent de molester par leurs inquiétudes, et dans laquelle ils corrompent toute l'œuvre de la perfection. Ils peuvent être comparés à un buisson de ronces, qui étouffe dans l'àme la semencf des bonnes pensées et dp* saintes inspirations, ol fait dessécher la racine de toutes les vertus. Entrons à cet égard dans quelques détails.
434. — La racine de laquelle doivent sortir et germer tontes les branches de la perfection chrétienne, est bien, sans contredit, l'oraison. Celle-ci est bien en eflet le milieu par lequel rayonne au fond de nos âmes la lumière surnaturelle, qui nous fait connaitre combien Dieu mérite d'être aimé, et nous embrase de ce saint amour. A la lueur de ce flambeau, nous découvrons tout le prix dont brillent les vertus, nous y en admirons les charmes qui nous excitent à les pratiquer ; nous y trouvons de l'attrait à
rpnrtifier les passions et les vices qui nous empêcheraient dô travailler à l'acquisition de ces vertus. Enfin, dit saint Jean Chrysostôme , il n'est rien au monde qui nous fasse avancer autant dans la vertu, que ces entretiens avec Dieu dans l'oraison : Nihil autem œque jacit in virilité crescere, quant cum Deo assidue versari, et colloqui. {In vsalm- 7). Ailleurs, il nous assure comme ime chose mauilestement indubitable , qu^il n'est pas possible en aucmie manière , de mener une vie vertueuse sans vaquer assidûment à l'oraison : Arbitrer cunctis esse manifestum, quod simpliciter impossibile sit ahsque precationis 1 prœsidio cum virtute degere. {Lib. i, de Oran. Deum). Et c'est 1 cette racine si iéconde en toute sorte de biens spirituels que les j scrupules viennent dessécher par leurs turbulentes agitations. ' La raison en est évidente. Dieu ne verse ses lumières et ses inspirations saintes , que dans des âmes tranquilles et dans des cœurs pacifiques, parce qu'il n'habite que dans les heux où réside la paix. Factus est in pace locus ejus. Le repos et la tranquillité sont sa demeure de prédilection. Or, les cœurs et les âmes des scrupuleux, ne sont point dans cet état de sérénité. Il n'y règne que des ténèbres, des ombres, des inquiétudes, des anxiétés, c'est pourquoi ces malheuseuses âmes ne trouvant dans leur iond aucune disposition à l'oraison, deviennent par cela même inhabiles à tout avancement dans la vertu, et à tout progrès dans la perfection chrétienne.
435. — Qui ne sait que les sacrements sont les sources et les canaux du ciel, par lesquels la grâce divine coule dans nos âmes, pour leur faire produire de bonnes œuvres? Or, si les scrupules ne dessèchent pas tout à fait ces canaux et ces sources de la grâce, du moins, ils en rendent moins abondante la précieuse infusion , parce qu'en se confessant les scrupuleux .sapprochent du tribunal sacré, l'esprit tout préoccupé de craintes mal fondées sur leur disposition du moment, et sur leurs péchés passés. Puis en abordant la sainte table, leurs folles pensées les inquiètent et les troublent. Il en résulte qu'ils ne peuvent pas y recevoir cette plénitude de grâces qui, par le moyen de ces sacrements, se répand sur les âmes sereines et tranquilles. Quand les scrupuleux ent?ndent la parole de Dieu, par la bouche des ministres chargés de l'annoncer, s'ils la lisent dans les écrits des saints Docteurs, si elle leur est communiquée dans des entretiens paiticuhers par leurs pères spirituels^ ils mêlent
toiijours ail bon grain de la semence divine l'ivraie de leuri faux raisonnements qui l'étouffent et la leur rendent infructueuse. En un mot, les scrupuleux ne prennent pas les moyens qui seuls peuvent les conduire à la f)erfection , car ils ne sont attentifs qu'à combattre les fantômes de leurs scrupules , ou bien s'ils emploient ces moyens, ils les rendent rtériles par leurs imaginations, toujours dans le trouble et l'inquiétude. Quel avantage spirituel, quel progrès dans la vertu, peut-on attendre ainsi de ces âmes inlortunées?
436. — Voici encore une autre raison qui prouve manifestement combien il est difficile à une personne scrupuleuse de pratiquer les vertus chrétiennes. C'est que cette malheureuse âme a perdu, par le seul fait de ses scrupules, la vertu d'espérance, ou du moins, cette vertu s'est en elle tellement affaiblie qu'elle ne peut plus en retirer l'énergie dont elle aurait besoin, pour pratiquer la vertu. Il faut ici, en ce moment, montrer que l'espérance fournit à notre âme le courage et la force d'opérer des actes vertueux. Quiconque espère en Dieu , dit le prophète Isaïe, acquerra par cette vertu un grand courage, il marchera, il courra, il volera comme un aigle, dans le chemin de la perfection; il ne ralentira jamais son vol, ni sa course, ni ses pas. Qui sperant in Domino, mutabunt jortitudinem, assument pennas sicut aqidlœ, cvrrent , et nonlahorahimt , ambulahunt , et non déficient {Isai., cap -40, 31). Par une raison contraire , si l'espérance s'évanouit, la vigueur, la force et l'intrépidité disparaissent, n faut rester dans un état d'abattement. C'est pounjuoi saint Ambroise nous dit : [In Psalm. 118, Serm. 15). Esto sint aliqui duri ad labores , firmi ad injurias perferendas ; si spem aujcras, non potest perpétua esse patienfia, Montrez- moi un homme endurci à la fatigue, aussi bien qu'un taureau, dit saint Ambroise; im homme aussi ferme et inébranlable contre les injures et les persécutions qu'im rocher. Enlevez-lui l'espérance, il ne pourra plus supporter les durs travaux , il n'aura plus de patience dans l'adversité , et un peu ajn-ès il en donne la raison : Spes est sola quœ noslrum non confundit affeclum. Vbi est spes, apostolicum illud , Foris pugnœ , intus timorés, nocerc non possunt. La seule espérance peut nous raffermir, et ne nous laisser jamais confDudus dans les mouvements de uolrô co?nr. Là où règne l'espérance, on n'a rien à redouter des luttes extérieures, ni des craintes (jui à l'uilérieur nous obsèdent.
437. — Or, cette espérance qiii est l'âme de toutes les vertus, est étouflée ou grandement affaiblie par les scrupules qui se liguent toujours avec les passions qui lui sont opposées, telles que les craintes mal fondées. Et en eflet, vous verrez toujours les scrupuleux craintifs et pusillanimes, tristes, mélancoliques; vous reconnaîtrez de plus en plus, combien se fonde sur la vérité ce que nous dit saint Laurent Justinien, lorsqu'on parlant des scrupules, il les appelle pusillanimitatem internam consummantem fortitudinem, c'est-à-dire, une petitesse d'esprit qui consume la force d'âme, et la rend incapable de se livrer à l'exercice de la vertu.
438. — Si ensuite les scrupules augmentent à l'excès, nonseulement ils affaiblissent la vertu d'espérance, mais Tanéantissent complètement et la tuent, parce que cet accroissement excessif précipite enfin l'âme dans l'abîme du désespoir. C'est là ce que nous caseigne saint Bernard ; Jribulaiio parit pusillanimitatem, pusillanimitas perturbatiunem , perturbatio deaperationem : et illa interimit. [Epist. 32, ad Abb. S. Nich. de Remis). La tribulation des scrupules produit la pusillanimité, la pusillanimité engendre le trouble de l'esprit , le trouble de l'esprit provoque le désespoir, et le désespoir conduit l'âme à sa perte. Le cardinal de Vitry raconte {Lib. il, cap. 3, apud Surium), qu'un religieux de l'Ordre de Citeaux s'était mis follement dans la tète de revenir au premier état d'innocence. Mais comme il ne pouvait pas venir à bout de réaliser son dessein, il tomba dans un océan d'amers scrupules. Si en mangeant il trouvait du goût aux aliments, il s'en désolait; s'il sentait un faible aiguillon de passion, il s'affligeait; s'il se laissait aller à quelque petite faute, il la réputait mortelle, et c'était pour lui un atîreux supplice. Cet excès de scrupules le fit tomber dans une tristesse profonde , et ensuite dans le plus sombre désespoir, [uiisqu'ayaiit perdu toute espérance de salut éternel, il s'éloigna totalement des sacrements. Les autres religieux, pénétrés de l'ompassion pour lui, le recommandèrent vivement à Dieu, les conseils les plus sages lui furent prodigués , on alla jusqu'aux réprimandes les mieux méritées, mais rien n'était capable de le toucher. Si la bienheureuse Marie d'Oignies ne lui avait pas rendu le bon sens par une faveur miraculeuse qu'elle obtint du ciel , ce religieux serait mort dans un si triste état. J'si connu uu homme qui fut troublé de si terribles scrupules, qu'il tomba T. IL. 24
dans un affreux désespoir, et saisissant un couteau , s'en porta plusieurs coups à la poitrine. J'en, ai encore connu un autre, qui, pour le même motif, prit une arme à feu qu'il se déchargea snr là tète , et tomba raide mort. Tant il est vrai que les sci-upules portés à l'excès , peuvent conduire celui qui est sous le coup de leurs agitations, à un désespoir sans remède.
430. — Mais ne nous occupous pas plus longuement de ces faits qui sont d'autant plus déplorables qu'ils ai-riveut pou l'réquemment et parlons de ce qui se passe toujours à cet égard. Ê est certain que si les scrupules sout portés à l'excès, deux funestes résultats en sont la conséquence. Ou la personne qui est ^ous le coup de cette obsession , ne pouvant plus la maîtriser, en éprouve des tortures morales qui la conduisent au relùchci..cut, ou la violence qu'elle se lait lui cause un dérangement de facultés intellectuelles. La nature humaine n'a pas assez de force pour résister à une crainte immodérée, à une inquiétude extrêmement agitée et qui ne connait point d'intermittence ; elle est donc lorcée de secouer le joug qui l'accable et de passer d'une extrême étroitesse à un extrême relâchement, et c'est ce qui arriva à ce religieux franciscain dont nous avons parlé dans le dernier chapitre de l'aitiele précédent. Le démon inculqua à l'esprit de ce malheureux moine le scrupuleux dessein de ne proférer aucune parole, même quand il le faut dans le sacrement de pénitence. Ensuite cet infortuné, ne pouvant plus vivre dans un état de contrainte aussi violeut, rentra dans le siècle où non-seulement il parla, mais prcjléra des blasphèmes, au grand étonnemeut de quelques rehgieux de cet ordre qui l'entendirent et l'en reprirent vivement. Si la personne scrupuleuse estdu"ii tempérament robuste, et si elle résistô avec énergie à la violence de ces scrupules exagéiés, elle ne poiu'ra se soustraire à une aliénation mentale, parce que i'esprit demeurant toujours fixé, ou du moins très-souvent, sur une multitude d'idées extravagantes, n'est plus capable de suffire à embrasser toutes ces illusions fantastiques , toutes ces imaginations déréglées, et nécessairement les organes du cerveau fmissent par éprouver de terribles secousses qui les aûaiblissent. La raison en est insensiblement troublée et ne peut se livrer à ses fonctions régulières pour agir avec toute la rectitude nécessaire. En outre, les craintes, les mquiétudes, les asçitations, les anxiétés, si elles durent trop longiemps, allèrent,
eelon leur manière de procéder, les organes du corps, détériorent la complexlou physique, et celle-ci, une fois atteinte, influe d'une manière iuneste sur les organes du cerveau et, à la suite de toutes ces commotions, la raison subit nécessairement le contre-coup Je tous ces désordres. En eflet, l'expérience vient nous prouver tous les iours que beaucoup de personnes, n'ayant pas su mettre un frein à leurs scrupules , sont arrivées à ne pouvoir plus réciter l'office divin, à n'être plus capaliljs de célébrer la sainte messe. Il en est même qui sont devenues incapables de recevoir les sacrements. On en a vu même qu'il a lallu enchaîner parce que leur raison s'était complètement égarée ; et, lors même que cela n'arrive point, il est certain qu'à force d'être placés sous l'action de ces troubles et de ces perturbations, plusieurs en ont éprouvé de cruelles atteintes à leur organisation corporelle ; ou bien, si encore il n'est pas arrivé qu'on ait perdu l'esprit au milieu de ces troubles scrupuleux, ou en connaît qui y ont totalement perdu la santé, et c'est ce qui arrive à la majeure partie des personnes scrupuleuses. Ce n'est point mal à propos que Louis de Blois s'exprime ainsi qu'il suit. ( Paradis, anlmœ, cap. S, % 4): Nhnium timorem, et inordinatam pusillanimitatem , et tristitiam, superfluos conscieniiœ scrupulos, irrequietasque curas, et implexas sollicitudines asceta devitet. La personne spirituelle doit éviter, autant qu'il lui est possible, la crainte excessive, la pusillanimité, la tristesse, les soucis inquiets, les solUcitudes turbulentes, en un mot les scrupules de conscience, car il n'est rien qui mette plus que t ont cela des obsticles à l'avancement spirituel et au progrès de la periection ; il arrive même assez souvent, comme on l'a déjà vu, que l'âme en devient complètement inhabile, ou du ^oiiis, peu propre à marcher dans la voie de la p^iectioL...
4i0. — Avant de passer outre, je dois m'occuper d'une ob- •"jction qui pourrait m'être faite. J'ai dit, dans le chapitre préjédent, que les scrupules sont quelqueiois envoyés de Dieu pour purifier et perîectionner les âmes iustes qui sont agréables à ses yeux. Donc, si ce sont des moyens qu'on nous fournit pour arriver à la perfection, comment ces scrupules peuvent-ils être des obstacles ? Je réponds à cela que les scrupules sont des moyens semblables aux tentations les plus honteuses, les plus impies et les plus horribles. Or, comme les tentations sont con-
sidéréos comme des moyens de perfection , non pas comme étant acceptées, mais en tant qu'elles sont repoussées et prompi!,emcnt chassées du cœur et de l'âme ; de même les scrupules sont des moyens de perfection, non pas en tant qu'on les fomente, mais en tant qu'on les éloigne par des moyens convenables. De même encore qu'il est illicite de s'arrêter volontairement aux tentations, bien qu'elles puissent être utiles à la perfection , de même il n'est point permis de fixer son esprit Bur des pensées ou des affections scrupuleuses, bien qu'il puisse à la fin en résulter quelqiie utilité spirituelle. En somme, tout le bien que peuvent produire les tentations et les scrupules consiste à ne pas y attacher le consentement et ."i mettre en œuvre tous les moyens propres à s'en déUvrer. Si ensuite le lecteur désire savoir quels sont les meilleurs procédés à employer pour extirper les épines de ces scrupules, aussi nuisibles qu'inquiétants, il n'a qu'à pousuivre sa lecture et il y trouvera l'indication au chapitre suivant.