‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 7 sur 75 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ON Y PARLE b'ITNE AUTRE MANIÈRE DE SE MORTIFIER QUI EST PRATI- QUÉE PAR LES SAINTS , C'EST- A-DIRE LES FLAGELLATIONS VOLON-

41. — La pratique de la flagellation de ses propres mains, qu'on nomme communément la discipline, ne fut pas anciennement en usage. On ne trouve dans les écrits des SS. Pères, aucune mention de ces flagellations spontanées. On y lit pourtant que les pénitents se faisaient quelquefois flageller par leurs confesseurs en expiation de leurs péchés, et nous savons que dans les monastères les plus anciens c'était un point de la règle que le religieux reçût une correction manuelle lorsqu'il avait commis quelque faute.

A^. — Ce qui doit être pour nous un grand sujet d'édification, «'est ce que raconte, au sujet de ce qui vient d'être dit. l'auteur de la vie de saint Louis, roi de France. Guillaume de Nangisy rapporte que ce prince, après qu'il avait terminé sa conlcs-ion, recevait toujours des mains de son directeur une sévère correction par l'emploi de la discipline : Post confessionon vero suam, semper disciplinam recipiebat a confessore suo. {In rita). Ce que le même historien ajoute ensuite à ce premier récit, est non-seulementun exemple d'édification dans ce grand monarque, mais encore un trait qui mérite toute notre admiration. Il nous dit qu'un coniesseur peu discret lui administrait cette discipHne avec tant de rigueur, et si longuement, que le corps délicat de T. II. 3

ce moiarqiie portait pendant plusieurs jours les cicatrices de cette rude tlagellatiou. ! t pourtant l<; Saint endurait tout cela avec la plus parfaite humilité et une rare patience, sans pousser le moindre cri de douleur. Seulement après la mort de ce confesseur, saint Louis révéla à celui qui avait succédé au premier la sévérité dont il avait été l'objet, comme pour eu rire et avec beaucoup de douceur. FSec prœtermittendum exisdmo de qnodam confessario, qucm habuit anle fratrem Gaufrcdum de Belloloco de ordine Prœdicatorum, qui solitus sibi erat dure disciplinas niînis immodt'ratas, et duras, sub quibm caro ejus tendra »o« modicum (jravabutur. Quod fjravamenmunqumit i lit confessario, quamdiu viveret, voluit revelare. Sed post mortem dicti confessons, quasi jocando, et ridendo, hoc alteri confessori suq hu militer revelavit.

•43. — Le prf-mier qui inventa, ou du moins qui propagea cette louable coutume de se donner soi-même la discipliue, fut certainement saint Pierre Damien, selon ce qu'en rapporte le cardinal lîaronius {in Annal, anno 1036. I\um. 7). Eodem quoque tempore, et si non eodem auctore Petro, tamen certe propagatore, atque adversus impuqnantes propugnatore , introductus est m Ecclesiaille laudabilis usus, ut pœniientiœ causa, fidèles verberibus se ipsos afficerent, fiagellis ad hoc paratis idoneis, exemplo B. Dominici Loricati, sibi subditi sanctissimi eremitœ. Cette sainte pratique lut ensuite adoptée universellement par les chrétiens jiif'ux qui s'attachaient à mortifier leur corps, et puis elle a été pareillement adoptée par t^us les religieux de l'un et de l'autre sexe. Elle est en vigueur dans les instituts monastiques au temps présent, et saint Krant^ois de Sales en lait un giand éloge en la considérant comme un des moyens les plus propres à mortifier la chair et à réveiller de sou sommeil la piété attiédie.

•il. — 11 est bien vrai que le pape Clément VII fit une bulle ïoulrelcs KlagcUauts, à cause dos graves désordres, des abus, ies erreurs et des indécences dont ces flagellations, pleines de yauilé, étaient oniii.airruient accouqtagnées. Mais cela ne saurait prouver que la coutume de se donner la disciplin»^ en particulier et même eu public, ipiand cela se fait selon les règles de l'honnêteté, ait été condamnée et même ne soit pas digne des plus grands éloges. La secte des Flagellants éiait une mullitude ùe.-urdounee dhoujuies et de femmes qui avaient émi-

gré de la Hongrie, et s'étaient répandus dans l'Allemagne, dans la Pologne, dans la Flandre, et dans quelques autres contrées. Ces misérables se flagellaient iusquau sang deux lois par jour, plutôt en vrais comédiens et eu imitateurs des anciennes bacchanales qu'en sincères pénitents ; et, sous ces apparences de mortifications chrétiennes, ils cachaient quarante-quatre erreurs dogmatiques dont ils étaient infectés. Mais ce que nous disons de cette secte, comme ou voit, n'est pas une raison pour s'autoriser à improuver les flagellations particulières et même publiques, quand cela se fait avec l'assentiment des supérieurs, en un temps et d'une manière convenables, et avec des sentiments de componctiou. C'est ainsi que s'accomplissait cette œuvre de mortification, lorsque saint Vincent Ferrier iaisait ses missions si célèbres, et comme cela se pratique encore en certains jours de l'année, ou en des temps de calamité, ou pendant le temps des missions ; car c'est à ces époques spéciales de pénitence qu'il convient d'apaiser la colère de Dieu, soit à cause de nos propres péchés, soit à cause des iniquités des autres. C'est ce que fait très à propos remarquer Jacques Gretser, en parlant de la condamnation de la secte des Flagellants : Qui non damnati fuerunt propter flagella {neque enim ignoraverant illius temporis orthodoxi sanctorum consuetudinem, qui flagellis SŒpius in se animadverterent] ; sed propter modum jlagellalioniSj et circumstantias, crassosque errores, quibus incondita illa rnultitudo infecta erat {Nam quadraginta quatuor articulos contra Ecclesiam Romanam ab illis traditos , defensosque fuisse testa-' tur etiam hœreticus Munsterius) rejecti , damnatique fuere Flagellantes. {De Spont. discipL, lib. ii, c. 4.)

45. — Pour revenir à la question des flagellations privées, nous disons que, parmi les Saints de nos derniers temps, il n'en est point qui ne les aient fréquemment pratiquées avec beaucoup de rigueur pour mortifier leur corps et le sens du toucher, qui est le foyer de toutes les révoltes de la chair contre la raison. On lit dans la vie de saint François de Sales, qu'il se donnait la discipline jusqu'à l'efiusion du sang, et que souvent il remettait à son confesseur cet instrument tout ensanglanté pour qu'il voulût bien le lui réparer. ISec ob eminentem e/nsc-opalem dignitatem indulgebat sihi, ut plerique soient; quinimo jejicnium observabat rigidissime , .sculicaque carnem maccrabat iuam usque ad sanguinem ; sanguinolentam enim scuticam suam

sœpîus confessario suo . viro inteyerrirno, reficiendam dédit. [In vitd Scrip. ab ejus nepote, lib, v, p. 230). Le haut tribunal de la Rote romaine consii^iic ce fait sur saint Louis Bertrand, qu'il se donnait la discipline d'une manière si impitoyable, qne nonseulement cet instrument était couvert de sang, mais qu'encore les murs t'ux-mêmes en étaient rougis. Beatus Li/doricus adeo flagellis cœdebat corpus smim, ut non solum ejus disciplina, sed etiam parietes conspersi sanguine viderentur. (In causa B. Ludovici Bertrandi, fit. de temperantin). Le cardinal Lauria rapporte, au sujet de sainte Rose de Lima, qu'elle se déchirait la peau si cruellement qu'il en coulait des rivières de sang, et son dos PU était ensuite couvert de plaies. Disciplinis ad sanguinem tam dire se cxcarnificabat, ut dorsum lacerum semper et plagatum restaret. (Lib. m, t. 2, disp. 32, art. 6). Mais si je voulais raconter ici toutes les rudes pénitences par lesquelles tant de Saints ont macéré leur corps, depuis que la pieuse et salutaire coutume des disciplines s'est introduite dans l'Église, je n'en finirais pas, puisqu'à peine on trouverait un serviteur de Dieu qui, de sa main armée d'instruments de pénitence, n'ait cruellement déchiré sa chair innocente. Je ne puis point cependant m'empècher de rapporter la demande que fit à son supérieur saint Louis de Gonzague au moment de sa mort, car si nous n'avions pas d'autres exemples de grands Sauits à citer, celui-ci suffirait tout seul pour montrer comltion l'esprit de Dieu se complaît dans ces sortes de mortifications.

46. — Ce Saint, se voyant donc sur la fin de sa vie, qui s'était écoulée dans une si parfaite innocence, demanda le saint Viatique, et puis conjura le Père pro\incial, qui lui avait rendu visite, de faire enlever la couverture de son lit et de lui permettre de se donner la discipline selon toute la rigueur qui lav plairait; ou bien, si son bras trop faible ne lui permettait pas de se porter d'assez rudes coups, que le provincial voulût bien ordonner à quelqu'un des Frères servants de le battre à coups de (liscipUne, sans miséricorde, de la tête aux pieds. Le tribunal de la Rote romaine nous a conservé ce récit : [Titul. de felici ejus obitu.) A pâtre redore pctiit, ut sibi Viaticum daret. Intérim dit m hœc agerentur, cuin pater Joannes Baptista Carminata prorincialis Aloijsium inviscrrt, rogavit illum prœclarus adolesccns, ut sloreas supra lectum positas anioveri Juberet, venions que sibi daret, ut posset se veroenOus ajjicere, aut saltem ut ali"

guis sese a vertice ad pedes flagellis cœderet , permittereigve se humisuo sjnritum reddere creaton. C'est ainsi que cet augélique jeune homme brûlait du désir de mortifier sa chair innocente au lit même de la mort, cette chair qui ne s'était jamais révoltée même légèrement contre l'esprit, durant le cours de sa vie. Que celui-là donc qui est revêtu d'une chair si coupable de tant de péchés et si audacieusement encore même plein de perverses inclinations, réfléchisse comment il devrait traiter ce corps, pour expier les crimes dont il s'est autrefois souillé et por.r se préserver à l'avenir de retomber dans les mêmes prévaricadons.

47. — four compléter ces deux chapitres je veux mettre sous les yeux du pieux lecteur la description d'une prison de pénitents telle que nous l'a laissée saint Jean CUmaque, après l'avoir vue de ses propres yeux, et j'espèx^e que cela produira deux efîets. Le premier sera un sentiment de confusion en voyant combien les chrétiens de nos jours sont éloignés de ces grands serviteurs de Dieu dont la pénitence y est écrite. Le second, sera un désir de les imiter au moins en quelque partie, si minime qu'elle soit, dans Texerciee de cette vertu. Vidi, dit saint Jean Climaque, çM05(/am eo: illis innocentibus reistotas noctes, usquead manesub dio immotis pedibus stantes,etmiserahiliter cum somno et natura luctantes, vique hnjus pcenœ fractos, dumnullam sibi pcnitus quielem indulyerent, immo seipsos graviier ob- Jurgarent, et conviens semper, et contumeliis excitareîit; alios cœlutii intucntes, et illine op)emcum lacnjmabili voce plerum que implorantes ; alios item, qui in precibus perseverabant , manus post terga sceleratorum ritu revincti , vultus alto mœrorc eot^ fusos huini defu/ebant, ut qui se indignos judicarent , qui cœium^ aspicerent, etc. Sedebant alii humi in pavimento super cineres, et saccum qui genibus vultum tegebant, frontibus humum ferientcs. Alii assidue pectus tundebant ; animœ suce statuni primum vitamque pristi7iam, quam cum virtute traduxerant, revocantes. Ex his eryo alii pavimentum lacrymis inundabant^ alii lacnjma' rum fonte destituti seipsos diverberabant ; alii tanquam in fanere animas suas lamentabantur : nec magnitudinem doloris pectore poterant continere, et alii hujus modi. Le même auteur continue ainsi : Yidere erat in illis linguas ardentes, et pro ritu canum ex orepromissas : alii in gravi solis œstu se cruciabant ; alii frigore se lorquebant ; alii cum modicum quid aquce libas-

serJfdcsienmt , tanhnn ut ne si/i necarcntur; alii, cum pnvfm yustassent dumtaxat, Ulum rurstts prorul a se rcjiciebant , se indignas dictitantcs qui cibum hinnunum sumerenl, t/ui bestiO' rutn opéra exercuissent, etc. Erat cnim videre in illis (jenua, qucg fx assidua geniculationum consuetudine callum obduxerant; oeulos exesos, et débiles, aliosqxie in sinns cnjnfis recedentes : gènes habentes saucias, et ardore fervent iinn lacryrnarum adiistas, vultusque patientes, et emaciatas faciès , nihil a mortuis , si con ferres, différentes; pector a plag arum ictibus liventia;et ex crebris pugnorurn verberibus cruentn sanguinis expectore rejecta sputa : Ubi illic lectus quieti positus? Vbi mundities, et adversus frigora tnunitnentum ? Il conclut par ces mots : \idi et feliciores existimavi. qui post lapsum ita lugent, quam qui nunquam lapsi sunt et seipsos non sic dsflent.

48. — Saint Jean Climaque, parlant donc de ces moines pénitents, dit qu'il en vit plusieurs qui se tenaient immobiles durant la nuit, en plein air, jusqu'au point du jour, luttant avec le sommeil et la nature qui demandait à se réparer, et s'excitant les uns les autres par des injures et des reproches à se tenir termes. Il en vit d'autres presqu'entièrement inanimés par l'excès de leurs longues veilles; d'autres tenaient les yeux élevés au ciel, demandant pardon à Dieu, en poussant des gémissements et avec des oris entrecoupés de larmes; d'autres, ayant les mains liées derrière le dos comme des criminels, tenaient la tête courbée et les yeux baissés, dans une douloureuse confusion, et s'cstimani indignes de regarder le ciel; d'autres étaient assis par terre sur un lit de cendres, tenant la tète entre les genoux et irappant la terre de leur Iront; d'autres se frappaient continuellement la poitrine à coups redoublés; d'autres arro- 5aient le pavé de leurs larmes; d'autres, ne pouvant trouver des larmes, se frappaient sans pitié; d'autres, ne pouvant contenir l'excès de la douleur dont leur cœur était navré, se livraient à des lamentations accompagnées d'abondantes larmes, tomme on le iait ordinairement (juaud on déplore la perte de ses amis ou de ses plus cliors parents; d'autres se torturaient, en s'exposant tantôt aux ardeurs brûlantes du soleil, tantôt aux rudes atteintes du Iroid; d'autres buvaient quelques gouttes d'eau, et puis repoussaient le vase , car il leur suffisait de ne pas mourir de soil ; d'autres prcuMiout tuie lM>uolu't' de pain et puis jetaient le reste, disant uu'iis u'ôLaieut pas digues de tou-

cher à la nourriture orrtmaiic dos hommes, eux qui avaient agi comme des animaux sans raison. C'était (continue notre Saint) un spectacle singulièn^ment émouvant de voir certains de ces pénitents dont la langue était hors de la houche comme celles des chiens altérés; d'autres dont les genoux étaient devenus calleux, par suite de leurs nombreuses génuflexions; d'autres dont les joues étaient brûlées et sillonnées par le continuel déluge de larmes qu'ils répandaient; d'autres dont les yeux étaient horriblement cernés et enfoncés dans leurs cavités; d'autres dont la poitrine était couverte de plaies saignantes dont les coups les avaient couverts; d'autres avaient la bouche pleine de sang qui provenait des coups fréquents dont ils avaient frappé leur poitrine. Tous avaient le visage pâle, la face décharnée, tellement qu'entre eux et les cadavres il y avait cette seule diflerence qu'ils respiraient encore. Il termme cette narration en disant qu'il regardait comme plus heureux ceux qui, après leur chute , se relevaient avec ime pénitence si héroïque, que ceux-là même qui, sans être jamais tombés, ne s'adonnaient à aucun exercice de mortification. Qu'il se mette devant les yeux ces admkables scènes de pénitence quiconque , pour dompter sa chair et pour expier ses anciennes prévarications, appréhende de tenir en main une discipline, de se ceindre k s reins d'un cilice, de pratiquer un jeûne qui n'est pas de précepte, de priver ses yeux d'une heure de sommeil ou de les mortifier par la vue de quelque objet désagréable, et qu'à l'aspect d'une pénitence si rigoureuse, il reste confondu de son extrême délicatesse et de son excessive tiédeur.

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