‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 8 sur 75 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

«N y EXPOSE CERTAINES REGLES DE DISCRETE MODERATION A LÉGARO DES MORTIFICATIONS DU SENS DU TOUCHER.

49. — Le lecteur voudra bien ne pas croire qu'en lui mettant sous les yeux un spectacle si lugubre de pénitence, j'ai voulu prétendre qu'il doit imiter de tels exemples, les yeux bandés, et faire de son corps une immolation cruelle. 11 voudra bien moins encore se persuader que je veux ainsi engager les direct-

leurs à conseiller ce genre de mortification à leurs pénitent*. Je suis si éloigné d'avoir une telle pensée, que j'ai dit, en même temps, au sujet de plusieurs de ces exemples, qu'il» étaient beaucoup plus faciles à admirer qu'à imiter. Quand Dieu exige respratiques si extraordinaires de quelques-uns de ses serviteurs, il leur fait roiuuiitre sa volonté par certaines impulsion» particulières, et leur donne des grâces surnaturelles pour s'y montrer fidèles et pour n'en éprouver aucun dommage corporel en vivant longuement, malgré d'aussi rudes austérités, et même [ilus longuement que tant d'autres au milieu du luxe, des divertissements, des délices et d'une délicatesse ratinée. Cela est si vrai, qu'avec ces mortifications si extraordinaires, on a vu de ces grand? pénitents dépasser la centième année de leur vie; tels sont les Paul, les Romuald et d'autres. Jai prétendu seulement faire avec mes lecteurs ce que fait un marchand avec les acheteurs qui viennent faire des emplettes dans son magasin. Ce commerçant leur ouvre ses cases, leur montre ses étoffes d'or et d'argent, ses soieries si artistcment tissues et brochées, et ses autres marchandises de prix, mais il ne prétend pas qu'ils lui achètent toutes les belles choses qu'il a étalées sous leurs yeux; il veut uniquement par cette exhibition les mettre en mesure d'acquérir les objets dont ils peuvent avoir besoin. C'est ainsi que j'ai étalé à leurs regards un grand nombre d'exemples de pénitence, dont plusieurs sont extraordinaires et insohtes, non pas pour qu'ils aient à les pratiquer tous sans exception, mais afin que ces exemples fournis par des Saints fassent naître dans le cœur quelques désirs de pénitence, mais seulement d'une pénitence raisonnable , discrète et proportionnée aux forces du corps et de l'àme. C'est justement là ce dont mes lecteurs ont le plus grand besoin pour dompter ce sens rebelle dont nous parlons, afin qu'il ne sème pas des obstacles sous leurs pas dans le chemin de la perfection.

50. — Obsecro vos, dit l'Apôtre {Ad Rom., cap. 12, i) ut exhibeatis corpora vestra hostiam viventem, sanctam, Deo placentem. Je vous conjure, dit-il, d'oÛVir à Dieu vos corps en sacrifice de mortification et de pénitence, de telle manière qu'un sacrifice de ce genre soit saint et agréable à ses yeux. Mais afin qu'il en résulte l'eftet dont il parle, l'Apôtre ajoute : Hutionabile obsequtum vestrum. 11 veut dire que ce sacrilice expiatoire de mortification doit être raisoanaltle, ari-nmur! ivre discréliou et sins

excès qui sont toujours condamnables; et les interprè'cs expliquent ces paroles dans le même sens : Sit cum discrelAone, ne quidnimis.'ï\yéoi}i()Vc\ remarque fort àpropos^etcomnu; jn l'ontends moi même, que saint Paul nous exhorte à offrir à i)icii en sacrifice notre corps, non pas comme xme victime morte , mais comme une hostie vivante, hostiam viventem, parce rn'il ne veut pas que nous abattions et détruisions notre corps \kw la pénitence, mais bien que nous amortiosions ses vices par ce moyen, que nous opposions une Ijarrière aux inclinations perverses des sens qui nous excitent au péché. Voici ses paroles : Hortatur ut nostra corpora fcant hostia, et appellat hostiam viventem; non enimjubet ut mactentur corpora, sed ut sint peccato mortua .

51 . — Mais pour que cette pénitence soit pratiquée avec un sage et raisonnable discernement, telle que l'apôtre en donne le conseil, elle doit avoir deux conditions, selon les règles que les SS. Pères ont prescrites pour la mettre en usage. Premièrement, elle doit mortifier le corps, sans nuh'e à la santé. Secondement, elle ne doit pas être un obstacle aux occupations qui tiennent à la position de la personne adonnée à la pratique de la mortification. En ce qui regarde la première de ses conditions, saint Basile parle très-clairement dans ses constitutions. Il dit qu'on doit se livrer à cette pénitence dans la juste mesure des forces du corps. //z amplectendaa nobis continentia est , sous ce nom de continence le Docteur entend parler de la pénitence corporelle, ut eam cum viribus corporis commetiamiir. [Cap, 5). Il faut imiter ici la discrétion du chameau qui s'agenouille pour recevoir sa charge, mais quand il sent qu'il a une charge en proportion avec ses forces, il se relève et refuse tout surcroît. Car, dit saint Bernard, il faut affliger le corps par la pénitence autant qu'il peut y suffire, afin qu'il ne se révolte pas contre l'esprit, mais il ne faut pas l'accabler et le surcharger de telle manière qu'il ne puisse pas s'exercer aux vertus intérieures qui sont d'une plus grande utilité. Afftigendam est corpus aliqvundo, sed non conterendum, nam exercitado corporalis ad modicum quidem valet , etpietus ad omnia utilis est. {Ad Fratr. de Monte^ Dei). Saint Grégoire enseigne la même doctrine en disant que dans l'usage de la mortification il convient d'user d'une modération telle qu'il n'en résulte pas la mort corporelle, mais seulement celle de ses passions déréglées, et il fait coucordfr ces pa-

rôles avec celles de Théodoret : Sic nccessccst ut arccni quis^ve continentiœ teneat, quatenus non carnem, sed vitia carnis oC' cidat. {Moral, lib. xxx, cap. \A).

52. — Saint Thomas explique cela avec sa profonde science tliéolo^ique. Il établit lort ratiouellement une difiérence entre les moyens et la fin , et il dit qu'on peut désirer la fm sani mettre aucune borne à ce désir, tandis que les moyens pour y arriver doivent se contenir dans de justes limites. C'est ainsi que le médecin appelé à soigner un malade hii souhaite la plus parfaite santé dont on puisse jouir, mais ne lui prescrit pas pour cela tous les remèdes possil)les; dans l'usage qu'il fait de ceuxci, il procède avec prudence, puisque les médicaments sont les moyens et que la snnté est la fin que se propose son art. Le grand Docteur, faisant ensuite application de cette similitude, lait observer que la fin ou le but de la vie spirituelle est l'amour de Dieu dans lequel consiste toute l'essence de la perfection, tandis que les mortifications sont les .noyens par lesquels on réprime la concupiscence, et on enlève les obstacles que nous opposait la chair pour nous unir à Dieu par les liens du saint amour. Nous pouvons donc avec rectitude et piété aspirer sans limites à un amour plus parfait pour Dieu, et il nous est totalement permis de désirer de nous voir enflammés du feu de la charité, comme les séraphins, tandis qu'il ne nous est pas licite de pratiquer sans mesure les mortifications de la pénitence. Nous pouvons seulement aspirer à pratiquer celles qui suffisent pour réprimer la fougue des passions, pour enchaîner les appétits déréglés des sens, mais non point à franchir ces bornes en voulant altérer notre tempérament, accabler la nature et détruTe la santé. Aliterest jxidicandum de fine ; aliter de his, qiiœsunt ad finem. Illud enim quod quœritur, tanquam finis, absque mensura quœrentium est ; in his aufem quœ siint ad finem, est adhibenda mensura secu?idum proportioncm ad finem; sicut medicus, qui sanitatem, quœ est finis ejus, faciat quantuiyicumque potest majorem ; sed adhibetmedicinam, s(w.undum quod convenit ad sanitatem faciendum. Et si ergo .^nsiderandum, quod in spirituali vita dilectio Dei est sicuf finis; jcjunia autem et vigiliœ, et aliaexercitia corporalia non quœruntur tanquam finis : quia sicut dicitur {ad liomanos, H) : Non est regnum Dei esca et potus^ sed adhibentur tanquam necessaria ad finem, primo ad d»mandas concupiscent ias carnis , secundum illud Apostolij

(1, ad Corinfh.O) : CastijO corpus mmm , et in srrrifffrrm r(Çdi(/o.. . Et ideo hujns modi siint adhibenda, cum quadam mensura rationis, ut sci/icet concvpisccntia dometur, et naturano7i extinyuutur juxta illud Apostoli {Rom., 12) : Exhibeatia corpora vestra hostiam viventem.. . etpostea snbdit : Ralionabile obsequium vestmm. [Quod tib.y, art. 48). Et en vérité, y a-t-il quelque part un voiturier assez peu sensé pour écraser d'une chnrge trop lourde sa monture, à un tel point qu'elle succombe sous ce poids trop considérable et qu'elle reste estropiée au milieu du chemin sans pouvoir arriver au terme? Existe-l-il un marinier aussi mal avisé qu'il charge de marchandises sa barque, à tel point qu'elle soit submergée avant d'arriver au port? Pourquoi donc l'homme spirituel s'accablerait-il de tant de mortifications corporelles qui n'aboutiraient qu'à le rendre infirme et incapable de se livrer à une occupation, ce qui l'empêcherait de poursuivre sa marche dans le chemin de la perfection qu'il avait déjà si heureusement commencé de parcourir?

S3. — Le Docteur angélique va plus loin et s'avance jusqu'à soutenir que la macération corporelle, pratiquée sans une discrète modération, ne peut plaire à Dieu, et il en donne une raison bien solide et bien juste. Il dit qu'afin que nos actes soient agréables à Dieu, ils doivent être le résultat de la vertu; or on ne peut accorder im mérite de vertu à une pénitence que ne règle pas la discrétion ; il faut une pénitence qui, en mortifiant la chair et domptant la concupiscence, n'exténue pas le corps et n'en altère pas les organes. Moderatio proprii corporis, puta per vigilias et jejunia , non est Deo accepta , nisi in quantum est opus virtutis. Quod quidem est, in quantum cum débita discretione, fit, ut scilicet concupiscentia refrenetur^ et natura non nimis gravetur. (2. 2 Qit. 8.3, art. 2. ad 3). La raison de ceci se trouve dans une comparaison toute simple, c'est que la discrétion dans la pratique de la vertu est comme le sel dans les viandes, c'est-à-dire que cette discrétion est l'assaisonnement de la vertu qui, par ce moyen, acquiert une saveur convenable et en devient ainsi agréable aux yeux de Dieu. Or comme un mets est insipide quand le sel ne s'y lait pas sentir, de même est insipide une vertu qui est privée de discrétion et ne saurait jamais être pleinement agréable aux yeux de Dieu. Donc en mortifiant son corps sans modération et £n le fatiguant pour l'exténuer^ c'est s'exposer à souflrir pour ne rien gagner.

54. — La deuxième condition de la pénitence pour qu'elle soit discrète et méritoire, c'est qu'elle uc soit pas un obstacle aux occupations intérieures et extérieures auxquelles chacun est obligé de se livrer dans la position où la Providence Ta placé. Il n'est personne qui n'ait à remplir une tâche qui occupe son existence, 11 en est qui vaquent à l'oraison, d'autres à l'étude, d'autres sont chargés de prêcher, d'enseigner, d'autres de confesser. Plusieurs sont Uvrés aux travaux manuels, d'autres à ceux du ménage, du trafic, des arts mécaniques, du barreau, des fonctions publiques. Or, il arrive souvent, dit saint Grégoire, que certaines personnes, voulant par une lerveuy indiscrète éteindre l'incendie des passions et les révoltes de la chair, se livrent à une pénitence excessive qui affaiblit leur corps, le rend incapable de remplb les devoirs qui lui sont propres ou du moins qui diminue plus ou moins leur aptitude à l'accomplissement de ces devoirs. Ces personnes ne réfléchissent pas que si leur corps est l'ennemi de leur sanctification en les excitant au péché, il est néanmoins en même temps le compagnon inséparable de. leurs bonnes œuvres et que sans lui elles ne pourraient y vaquer. Elles ne songent pas que leurcorp\. tout méprisable qu'il est et dignede haine, comuieétaut leunemi de leur perfection, mérite néanmoins aussi, d'autre part, d'être considéré, pour ainsi parler, comme un collègue et un concitoyen (pii leur est associô' pour opérer le bien. Piena/ique cum plus justo caro rcstringitur, etiam ab exercilationc buni operi* enen'atur. ntadorationem quoque vel prœdicutionevi non sufficiatf dum incrnliva ridorum in se fundtius sujfocare festinat. Adjutorem q nippe hnbemus intentionis internœ hune hominem, quem exterius (jestamus : et ipsi insunt motus lasciviœ, ipsi effectua svpppiant opérât ionis bonœ. Sœpe vero dum in illo hoste/n insrqiiimur, etiam civem, quem diligimus, trucidamus. {ilorai lib. XXX, cap. l4).

55. — Celui qui agit de la sorte, dit le Docteur angélique, ne saurait ètrecxenqtt de j)éché, parce que si chacun est obligé de remi>lii' les obligations de sou état, il est par cela même tenu de ne piis se rendre impropre à l'exercice de ses devoirs. Et certes, dit ce Docteur, il se rendrait bien coupable un prédicateur qui, par des mortifications imuuxiérées, se réduirait à un tel état de faiblesse qu'il serait incapable d'annoncer au peiqde la parole de Dieu; il sérail parcillomeul coupable un docteur aui^

par l'austérité de sa vie, mettrait son corps dans un tel état de débilité qu'il ne pourrait ni se livrer à l'étude ni enseigner ses disciples. On peut raisonner de même sur tons les antres devoirs de la vie humaine. Si vero aliquis in tantum vires naturœ debilitaret per jejvnia et vigilias, et alia hujus modi, ut non svfficiat débita opéra exequi, putaprœdicator prœdicare, doctor docere, cantor cantare, et sic de aliis, ahsque dubio peccat; sicut peccat vir, gui nimia absfinentia se impotenfem redderet ad debiium uxori reddendum. TJnde Hieromjrmis dicit : De rapina holocaustum offert, gui vel ciborum nimia egestate, vel somni penuria immoderate corpus affligit ( Quod lib. T, art. 15).

56. — Saint Bernard lui-même ne justifiait pas les excès de sa fervente pénitence qu'il regardait comme coupables, parce qu'il s'y était ruiné la santé et qu'il ne pouvait plus accomplir les observances de la communauté ; et saint Thomas en fait l'observation {Loco citato). S. Bernardiis confitebatur se peccasse in hoc, quod nimis corpus suum jejunio, et vigiliis debilitasset. Les ciliées, les veilles, les jeûnes extrêmement rigoureux que pratiquait ce grand Saint avaient tellement affaibli son estomac qu'il ne pouvait plus digérer, et la masse de ses humeurs en avait été altérée à tel point que, durant les offices du chœur, il rejetait par la bouche des flegmes continuels qui inspiraient du dégoût aux autres moines. Dès le commencement il avait eu le soin de remédier à cet inconvénient en plaçant auprès de lui un crachoir pour s'y décharger de cette pituite nauséabonde ', mais comme, malgré cette précaution, il ne cessait pas d'incommoder ses voisins, il prit la résolution de ne plus paraître au chœur pour épargner aux autres moines la vue de ces expectorations. Par le même motif, il se vit contraint à renoncer à d'autres charges et devoirs delà vie de communauté. Ce Saint, reconnaissant qu'une telle incapacité de se livrer aux exercices propres à son état, provenait de la ferveur immodérée de ses mortifications, il s'accusait de cette indiscrétion dans ses pratiques de pénitence, comme d'un sacrilège et c'est ainsi qu'il la nommait. C'est ce que rapporte l'auteur de sa vie qui ne peut l'excuser en cette circonstance, puisque le Saint s'accusait luimême : Et si nimietate forsitan excessit [qiiid eum excusare nitiinur, in quo non confunditur accusarc seipsum ! ) quod servituti Dei, et fratrum suorum absiulerii rorpus suum, dum

indîsereto fervore imbecille illud reddiderit, et pme inutile {In Vita S. Bern. lib. i, cap. 8. )

57. — Pour compléter la doctrine qui vient d'être exposée, il iaut observer avec le même saint Bernard qui avait puisé sa prudente discrétion dans ses torts antérieurs, que le démon lui-même inspire assez fréquemment aux personnes pieuses cette lerveur excessive, surtout si elles ne sont qu'au début de la \ic spiritaelle. Le démon les excite à prolouj^er leurs veilles, à multiplier leurs ieûnes, à mettre en œuvre sans mesure les cilices et les disciplines, à se livrer à des exercices immodérés, afin de les afldiblir et les rendre incapables de remplir les devoirs de leur état, Quoties suggessit Salarias anlicipare vigilias! Quolies produci jejunia , ut divinis obsequiis eo, inv^ iilem redderet, quo imbecillem...! Quolies ad opus manuum plus quam opus fuerat incitavit, et (ractum viribus , ceteris regularibus exerciiiis invalidum reddidit! (Serm.inCant. 33). L'ennemi mortel de notre salut use prolondément de c^s moyens, parce qu'il sait qu'en entreprenant des œuvres pénibles et au-dessus des forces de la nature, les personnes pieuses finissent par se dégoûter et s'aperçoivent qu'elles ne peuvent pas venir à bout de supporter des exercices aussi fatigants; elles s'en laissent rebuter et finissent par les abandonner. Encore même, quand cela n'arrive pas, ces personnes perdent peu à peu la santé ou du moins y portent de notables atteintes, et en ce cas exclusivement occupées de leur rétablissement et du recouvrement de leurs forces, elles négligent tout-à-fait leurs exercices spirituels, se laissent aller aux recherches délicates, aux délices, à la mollesse. C'est ce que nous fait principalement observer saint Bernard {Loco cit.). Experti estisquomodo quidamy qui (intt'a inhiberi non poterant (ita in spiritu vehementi fere» banlui ad omiiia) cum spirifu cœperint , nunc came consummenhir ; quuin lurpenunc inirc/œdus cum suis corporibus, quitus Cl inlele aule indixeranl bellum. Votre expérience a pu vous appr«Midre, dit le Saint à ses moines, comment plusieurs de ceux qu'on ne pouvait placer sous le joug de lu modération, tant ils élairnt ardents à s'adonner aux macérations les plus dures, sont, [lur la suite, devenus imparfaits et charnels, et combien ils oui contracté une alUance toute matérielle avec ce même corp^ auquel ils avaient auparavant déclaré une guerre impla-

cable, n est donc toujours plus expédient et préférable^ dit saint Basile, de conserver sa vigueur corporelle pour le service de Dieu, que de l'énerver; il est mieux de maintenir son corps dans un état qui lui rende facile l'accomplissement de ses obligations, que de le rendre débile par une macération que ne règle pas la prudence. Et honestius, et utllius esse conformando corpori suggerere, quant adimere , vires; idque strenuum reddere obeundœ bonœ actioni, guam ultronea quapiam maceratione exoletum, {Const. Mon. c. 5).

58. — Le lecteur, et principalement le directeur des âmes, doit donc comprendre combien il est nécessaire de garder un juste milieu dans les exercices de pénitence pour s'attirer les regards bienveillants de Dieu, pour les rendre méritoires et afin que ces exercices soient pour les personnes spirituelles un aiguillon pour aller en avant dans la voie de la perfection et non point pour qu'elles y trouvent une pierre d'achoppement. D'un côté, la pénitence est nécessaire pour dompter le sens du toucher qui rend la chair esclave de la concupiscence, qui la révolte contre la raison et la détourne de l'exercice de toutes les vertus. Mais de l'autre côté, il est indispensable que cette pénitence se maintienne dans les bornes de la discrétion et soit de telle nature qu'il n'en résulte aucun dommage pour la santé corporelle, et n'aûoibhsse pas les lorces au point de mettre dans l'impossibilité de remplir les devoirs de son état d'une manière exacte. En somme, la pénitence doit se borner à mortifier le corps, mais elle ne doit pas l'immoler, ôter au corps l'excès de sa fougue, mais non pas l'ardeur de se livrer aux œuvres qui entrent dans la catégorie de ses devoirs, et qu'il doit accompfir avec rectitude. Que devrons-nous donc faire pour nous renfermer dans ces limites d'une sage modération, de telle manière qu'une excessive condescendance ne nous fasse pas aimer outre mesure notre corps, et que trop de rigueur à son égard ne nous fasse pas tomber dans une indiscrète ferveur? Le voici : Chacun doit régler sa conduite d'après l'avis de son père sphituel, et ne pratiquer aucune mortification sans lui avoir demandé conseil. Tellf est la règle que les Saints ont établie, et c'est la plus sûre, pour lie pas tomber dans l'erreur en matière si délicate. Si sity dit Ciissien {CoU. 2, caj). 10), qui necessario , vel jejunio, vel vif/il i (( . vel II lia quarts re ODUS esse arbitretur : ■^atiutiem is, qnare id sic œstimet, iis aperito, quibus crédita est communit

disriplinœ procurado; et quod il/i statuerint, id observato. Si qnc](jn'iiii, dit ce grand maître de la vie spirituelle, jvige qu'il a besoin, pour l'avantage de son salut, de quelfjues jeûnes plus rigoureux, ou de plus longues veilles, ou bien d'autres mortifications corporelles, il exposera à ses supérieurs le motif qui le détermine à désirer de semblables macérations, et il devra exécuter en toute bumilitéce qui sera décidé.

59. — Saint Bernard, dans le discours qu'il fit pour honorer la mémoire du jeunf saint Humbert, fait de lui tout l'éloge que méritait sa vie si éminemment fervente, mais il ne jugea pas è [iropos de le louer sur son extrême abstinence dans l'exercice de laquelle il n'avait pas suivi les conseils de son saint abbé : Çxia si quid triste, sensit, quod minus nobii consensit de nécessita te corporis. Saint Jéi ôme, dans la vie de sainte Paule, fait mille éloges de ses grandes et héroïques vertus, mais il n'approuve pas 11 ne certaine obstination à ne [las accepter les conseils qui lui étaient donnés sur ses austérités qu'elle avait voulu toujours continuer. Cette Sainte é[trotiva une fièvre mortelle dont elle se releva pourtant, mais les médecins jugèrent qu'elle devait mêler un peu de vin à l'eau dont elle faisait sa boisson ordinaire. C'était pour la préserver du danger de devenir hydropique, car elle était fortement menacée de ce mal. Elle ne voulut pas cependant écouter les médecins, ni saint Jérôme, ni l'évèque Epiphane, et n'apporta aucun adoucissement à son austérité accoutumée. Fateor, in hac re, pertinacior fuit, ut sihi non parceret, et nulti cederct admon^nfi, et un peu après, le même Saint continue : Hccc refera, non quod inconsideranter et ultra vires sumpta opéra probem. L'homme spirituel doit donc faire pari à son directeur de toutes les mortifications dont il éprouve l'inspiration pour mortifier son corps, et il doit se régler pour l'exécution sur les conseils qui lui seront donnés. Il procnlera ainsi avec droiture et à l'abri de tout danger de se tromper dans les macérations qu'il s'imposera. Puis il recevra de Dieu la récompense de ces œuvres de pénitence qu'il aura accomplies, et puis encore des œuvres qu'il aura omises, par le conseil de son directeur, mais que pourtant il avait 1(} désir d'accomplir.

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