CHAPITRE VIL
àVEBTISâEMENTS PSikTIQUES AU DIRECTEUR SUA LS PRÉSENT ARTICXi»
60. — Premier atertissement. Que le directeur se montre plein de prudence, en accordant à ses disciples les pénitences afïlictives des sens , mais aussi qu'il ne s'en déclare pas l'adversaii'e. J« dis ceci, car i'ai rencontré quelqueiois des directeurs qui me semblaient se prononcer très-lort contre ces sortes des pénitences. Dans un couvent de religieuses où les règles n'imposaient pas de pénitences bien austères, à tel point qu'il ne fut pas possible de les pousser un peu plus loin , i'ai rencontré un confesseur qui ne permettait à ses pénitentes aucune sorte de mortification corporelle. Ces religieuses en étaient venues à ne plus rien lui demander, car elles n'ignoraient pas qu'on leur réinsérait tout ce qu'elles pourraient désirer sur ce joint. Je ne saurais m'expliquer pourquoi un directeur peut, avec raison, éloigner les âmes qu'il conduit d'un moyen de perfection si utile, qui a été mis en pratique par les Saints, et les priver de tout le bien spirituel qui eu résulte ordinairement, surtout quand ses pénitentes sont encore à la fleur de l'âge, et qu'à cause d*^ ^eur pétulance naturelle et de la iougue de i<Airs esprits vitaux, elles ont un très-grand besoin d'un tel remède. Ces directeurs }ous disent qu'ils agissent ainsi pour ménager la santé. Je les loue sous ce rapport, mais cela prouve seulement qu'on doit refuser ces mortifications à celles qui sont faibles et délicates de tempérament. Il n'en résulte point, par conséquent, qu'on doive refuser cette permission , toujours d'ime manière prudente et discrète, à celles qui jouissent d'une bonne santé. Ces directeurs prétendent que les mortifications corporelles sont un obstacle aux vertus intérieures et à l'observance des règles ; et dans cette observance ils iont consister toute la substance de la perfection religieuse, et qu'il leur importe peu que leurs pénitentes se livre.it à ces pratiques extérieures de mortification, sans lesquelles un« religieubc peut très-bien devenir sainte. Je conviens que la perfection cbrétienne et celle des religieux ou religieuses d'une communauté, dépend principalement des vertus intérieures. Il ne faut pourtant pas prendre le change, car
T. TI. i
pour arriver à cette perfection il faut, de toute nécessité , moiw tificr la chair et les sens extérieurs , puisque si le corps est insoumis, l'esprit ne pourra pas le dominer , et la personne spirituelle ne pourra point pratiquer en paix les vertus dont le directeur fait avec raison le plus grand cas. Cela est d'autant mieux londé , que par le moyen des afflictions corporelles on obtient de Dieu des grâces abondantes et des secours eiflcaces pour pratiquer ces mêmes vertus intérieures, qui sont d'une si haute importance. Enfin , le directeur doit se rappeler ce que dit saint Grégoire de Naziauze, que le soin minutieux dont on use envers le corps n'est autre chose que fournir un aliment au feu qui consume, que c'est tout simplement nourrir un animal indompté, pour le rendre encore plus fougueux et récalcitrant avec plus de violence contre l'esprit, et qui, si ou le ramène en arrière, n'en est que plus facile à céder. Sufficit corpori malitia sua. Quid flammœ ampliori materia opus est , aul belluœ copiosiori aiimento, ut efferatior et violentior reddalur ? (Oral. 44). Si le directeur désire doue voir dans ses pénitents s'animer de plus en plus l'ardeur spirituelle, il ne doit pas s'opposer à certaines mortifications modérées qui compriment la fougue de leur tempérament trop indocile.
(il. — Deuxième avertissement. Pour que le directeur, en assignant des pénitences afflictives, ne dépasse pas les bornes de la modération que nous avons tracées dans les chapitres précédents, il doit considérer deux choses: d'abord, la qualité des personnes, ensuite la nature et la mesure des pénitences qu'il leur pr«scrit. Pour ce qui est des personnes, il est bien certain (jue celles qui sont encore dans un âge tendre , et que les vieillards qui sont plus ou moins au déclin de l'âge , sont peu susceptibles de pratiquer des pénitences afflictives , car ces perfounes doivent raffermir plutôt que débiliter leurs forces. Ces pénitences doivent être accordées aux jeunes gens des deux iexes comme un remède opportun à l'excès de la vivacité de leur caractère et de la chaleur de leur sang. A ces personnes, ces pénitences doivent être accordées selon une plus grande extension qu'à celles qui sont mariées. Le directeur doit se rappeler ici les paroles déjà plus haut citées de saint Thomas , au chapitre 6, {nutn. 55), où il parle des personnes mariées. A l'égard des personnes qiii vivent dans les communautés rehgieuses, le directeur devra montrer une plus grande facilité.
parce qtie comme celles-ci sont plus obligées que d'autres à la perfection, elles sont, pour cette raisou, tenues d'employer les moyens qui y conduisent avec plus d'efficacité. A l'égard de toutes sortes de personnes , le directeur doit tenii- compte de ieiu" complexion et de leur vigueur corporelle, et selon la force plus ou moins grande de leur tempérament, il doit se montrer plus ou moins porté à leur accorder des macérations corporelles.
62. — En ce qui est de la nature de ces pénitences afflictives, j'estime que l'emploi de l'instrument de la discipline, appliqué avec une juste modération, ne saurait être nuisible à la san lé, car la souflrance qu'on éprouve nafiecte que la surface de la peau et ne se fait plus sentir dès qu'on a cessé. Ce genre de pénitence est encore moins capable de nuire à la sauté si on ne frappe point le dos , mais toute autre partie plus éloignée de la poitrine, parce que, en agissant ainsi, il se fait une dissipation moindre des esprits animaux nécessaires à la digestion des aliments. D'autre part, c'est une pénitence très-utile pour mortifier la cbair par la sensation douloureuse qu'on éprouve, car c'est une opposition directe à la convoitise des plaisù^s dont la chair est si avide, et en même temps elle est d'un très-grand secours pour ranimer la dévotion, comme je me plais à le répéter avec saint François de Sales. C'est pourquoi le directeur peut se montrer plus facile à accorder ce genre de pénitence. Je n'entends pas cependant qu'il accorde aisément la permission d'user de la discipline jusqu'au sang, je dis au contraire qu'il doit se montrer difficile à en accorder le fréquent exercice , et cela pour deux motifs : le premier, c'est que sans l'efiasiou du sang, qui rarement n'est pas nuisible à la santé , on peut parvenir à se mortifier corporellement ; le second , pour éviter un sentiment de vanité dont certaines personnes se laissent dominer, et qui à la suite d'une flagellation jusqu'au sang, sïmaginent avoir fait quelque chose d'extraordinaire et se figurent, pour ainsi dire, qu'elles ont touché le ciel avec le doigt.
63. — Le ciUce de fer qu'on nomme chaînette (en ilal. catenella ) est ordinairement moins nuisible que celui fait de poils, comme je l'ai déjà dit, parce que ce genre de cilice, eu enlevant à l'estomac sa chaleur, aJSaiblit cet organe ; c'est pourquoi le directeur doit préférer à celui-ci le premier, mais il ne doit pas permettre aux personnes d'une complexion iaible de le porter
tntour de? reins; il snflBt qu'elles le portent autour des bras'ou ailleurs. Pour ce qui regarde la longueur du temps ou la iréquencc de cet usage, le directeur devra se régler sur la mesure des torces corporelles et sur la lerveur spirituelle de ses pénitents. Il devra pourtant ne pas permettre qu'on porte le cilice pendant la nuit, pour ne pas troubler le sommeil, ni après les repas, afin de ne pas nuire à la digestion des aliments. Le temps le i)lus opportun est celui du matin, pendant un certain espace de temps, selon le tempérament de la personne.
64. — On peut accorder aux personnes robustes la permission de dormir sur la plancae dure, et si leur santé n'était pas assez iorte, leur accorder celle de reposer sur la paille ou de toute aiitre manière incommode. Encore faut-il ici avoir égard à la qualité des torces naturelles, au sommeil plus ou moins prolond , plus ou moins facile qu'on peut prendre avec ces sortes de macérations. Il devra prendre soin qu'en dormant de cettâ manière les pénitents soient bien couverts, a*iu que la transpiration du corps n'ait point à en souflrir. Le directeur devra délendre de dormir sur la terre nue , parce que la iroideur et l'humidité du sol peuvent nuire considérablement à la santé. Pour ce qui est des veilles , le directeur prendra de sages précautions , puisque l'expérience prouve que les personnes qui passent la nuit entière dans la veille , sont peu propres à s'acquitter de leur travail journalier. Il est bien vrai que plusieurs Saints passaient les nuits , sans fermer un instant les yeux , ou bien en n'accordant au sommeil que de très-courts instants, ainsi qu'on l'a vu dans le chapitre quatrième, mais cela n'avait lieu que par une inspiration extraordinai'-e de Dieu , qui , en en exigeant d'fux ces rudes austérités, soutenait leur existence par d'autres moyens que ceux du repos nocturne. Ou doit en outre observer que Pieu donnait à ces Saints 'me compensation du sommeil dont ils se privaient par ces veilles, car i' le- tenait ordinairement tout«> la nuit dans un état de sub'imps contemplations qui, inondant leur ùr'e des plu": ,.iures délices, contribuaient à recoufortc leur ooip'^ et à les «outenir pour ne pas succomber abattus =ous le p.uds de ce^ austérités excessives. Mais ceux qui ne .écrivent pas de Dieu des faveurs de ce genre et ne peuvent se promettra des assistances aussi ;juissantes, doivent se contenter de donner à leur corp? un repos suflîsaut, afin qu'en se rendant dispos aux occupations de la journée, le
corps puisse seconder les opérations de l'àme. Il suffit donc qu'on se mortifie par la soustraction de quelques moments de sommeil, ou pour dire mieux, qu'on se pive du superflu de ce sommeil qui n'est point du tout nécessaire à Texistence lît au travail auquel on doit se livrer, mais qui n'a d'autre but que de satisfaire les sens qui sont désireux d'un olus long repos. En outre, ces personnes doivent protester devant Dieu que ce repos limité et raisonnable qu'elles accordent à la nature, n'est pas goûté pour satisfaire la sensualité, mais seulement ^)our se conlormer à Sà sainte volonté, qui l'exige d'elles, et poui" se rendre capables d'accomplir tout ce qui tient à son service. Je ne parle pas ici du jeûne, que ie réserve pour l'article suivant.
65. — Trotsième avertissement. Les règles qu'on vient d'établir concernent la direction ordinaire des âmes, mais elles souffrent des exceptions dans les cas extraordinaires qui peuvent se rencontrer. Dans tous les siècles. Dieu a voulu qu'il y eût dans son Église des personnes qui se distinguassent par la rigueiu* d'une pénitence extraordinaire ; il a voulu, en d'autres termes, qu'elles se sanctifiassent par des macérations qui surpassent les forces humaines , comme l'histoire ecclésiastique nous l'apprend et comme nous en lisons le récit dans une multitude de monuments traditionnels. Il ne paraît pas vraisemblable que de nos jours encore on ne rencontre pas des âmes que Dieu veut conduire â la perfection par ces voies peu fréquentées. Si donc nne de ces personnes venait se jeter aux pieds d'un directeur, il ne serait certainement pas libre de les détourner de cette voie par laquelle Dieu les appelle à la perfection, puisque, comme nous l'avons dit ailleurs, nous ne sommes pas, rigoureusement parlant , les guides des âmes , c'est Dieu seul qui a ce droit. Nous sommes uniquement les ministres de cette direction souveraine dont nous devons suivre exactement les impulsions, afin que nos pénitents s'y conforment avec une constante fidélité.
66. — Mais, dira un directeur, c'est là que réside toute la difficulté. Il s'agit de connaître la volonté de Dieu siu" un point qui, d'une part, sort des limites ordinaires, et de l'autre, présente un grand danger de se méprendre , car on peut se placer dans le cas de porter un préjudice notable à la santé du corps, et mettre des obstacles aux progrès spirituels. Quoiqu'il en soit, le dù-ecteur ne doit pas s'abandonner au découragement, parce
qu'en ?c laissant guider par la pnidence et parles lumières de la discri^tion dont il devra toujours demander à Dieu l'aide propice, il parviendra à connaître avec une certitude morale ce que Dieu demande de lui en ces occurrences. Je lui propose deux règles de conduite : La première, c'est d'examiner avec un grand soin si la personne reçoit souvent de lortes et véhémentes inspirations qui la portent à l'exercice de grandes austérités ; mais cela ne suffit pas, car le démon peut se transformer en ange de i"3mière et exciter de grands dé-ir? de pénitence, afin d'accabler te corps et de rendre l'esprit impropre à toutes les œuvres de perfection. Il convient donc, en second lieu , de sonder, pour ainsi parler, le gué, un pied après l'autre, et en accordant à ce pénitent plein de ferveur certaines mortifications considérables, d'observer de quelle manière ce pénitent supporte le poids de ces macérations. S'il reconnaît que, sous cette charge, la santé n'éprouve aucun dommage, mais se maintient dans sa vigueur, comme cela arriva à ces trois jeunes hommes de Babylone, qui, en se nourrissant de légumes et ne prenant d'autre boisson que de l'eau pure, acquirent plus d'embonpoint, de vigueur et d'énergie que ceux qui mangeaient à la table du roi, et principalement si le directeur s'aper<^oit qu'on ne se livrant pas à ces austérités , son pénitent contracte , comme il arrive quelqueiois, certaines infirmités ou queUjues indispositions corporelles, ce sera un signe que Dieu veut conduire cette personne par les voies de la macération. Dieu, m effet, manifeste ainsi sa volonté par des inspirations intérieures dahord, et puis ensuite autorise ces pénitences extraordinaires par le concours spécial qu'il y prête, ainsi que par sa direction providentielle, afin que cette personne ne succombe pas sous ce lourd fardeau. Si ensuite Dieu faisait connaître sa vokiulé jwar des voies miraculeuses, comme on le voit par l'exemple de sainte Madeleine de Pazzi, que Dieu voulait voir marcher pieds nus dans un monastère où les autres religieuses étaient chaussées, et qui permettait que les pieds de cette sainte s'enflassent cliaque lois jpi'elle voulait se servir de chaussures, et qu'ils se désenflassent quand elle n'en usait pas; comme il arriva encore à la vénérable sœur Véronique, de la ville de Castello, de laquille Dieu exigea que toute sa nourriture ne fût qui- du pain et de l'eau, et qui rejetai"; de son estomac tout autre almient que le pain et l'eau; si Dieu, dis-je, manifeste ainsi sa volonté, le directeur
pourra, en ce cas, a^r avec plus rie sdciirlté et se montrer fa* cile à concéder à ses ])éuitcnts la 1 acuité de se livrer à des mortifications auxquelles xm mouvement intérieur du Saint- Esprit porte ces âmes. Il ne leur permettra pas cependant, même en pareil cas, de pratiquer des mortifications selon leur gré et avant d'en avoir obtenu la permission, afin que l'esprit soit aussi bien soumis que le corps, et si, parla suite, le directeur recouiiail dans ses pénitents quelque relâchement ou quelque ctteinte à leur tempérament, il leur retirera la permission accordée, afin (pie le mal n'augmentp pas au point de les rendre incapables de remplir les devoirs de la vie spirituelle.
67. — Quatrième avertissement. — Le directeur doit avoir surloni nu grand soin que ces morlificafions soient pratiduées avec un esprit intérieur, sans celle disposition elles affligeraient beaucoup le corps et seraient d'un faible secours pour I aine; et si on les pratiquait par vauilé, avec complaisance et une estime déréglée de soi-même, elles seraient plus pernicieuses qu'utiles. Les Flagellants, dont j'ai parlé, se fouettaient deux fois par jour jusqu'au sang, et malgré cette excessive rigueur qu'ils exerçaient, sur eux-mêmes, c'étaient des scélérats, infectés de mille erreurs et coupables des plus criminels excès. On voit aussi chez les Turcs et chez les idolâtres indiens beaucoup d'hommes pénitents qui vivent dans la plus grande austérité, et ce sont cependant des hommes pervers, parce que leur pénitence ne provient point d'une source pure. Que le directeur s'attache donc à ce que ses pénitents pratiquent des mortifications corporelles avec des intentions droites do componction et d'humilité, pour qu'il en résulte un grand profit spirituel et que Dieli daigne les regarder d'un œil favorable. Quant à la droiture d'intention, le pénitent ne doit se proposer d'autre fin que celle de soumettre la chair à l'esprit, de satisfaire à Dieu pour ses péchés, de plaire à Dieu, et d'en obtenir des secours pour se corriger de ses impenections et pour acquérir de solides vertus. Quant à la componction, avant de pratiquer la pénitence, il doit se remettre sous les yeux les péchés présents et passés, en concevoir un vil regret et s'exciter à un véritable désir d'en payer à Dieu la dette par quelque mortification. Pour ce qui regarde l'humilité, il doit unir les macérations de sa chair aux souffrances du divin Rédempteur et à l'elïusion de son très-précieux sang, en se persuadant proion-
•^é^mont q\\f «a pénifonre n'n T^nr "]lo-piAme ancim mérita, mai» .-u'ellc tirn tout «on prix (Ips 'nérito? infinis d»^ Jp'^;'! Christ, et î'''à son Dieu crucifié il d(»it en rnpporter toute 'a gloire. C'e«t ftfnsi »ine Ir-p personnes pénitentes lernnt à Dieu un saorifice partait de leur corps sur l'autel de la mortification des sens.