‹ Guide ascétiqueChapitre 12 sur 89 · OU ESSENCE · texte numérisé non relu

OU ESSENCE

85. — Parmi les vertus morales, quelques-unes sont nommées cardinales, parce qu'elles sont comme les gonds, (du mot latin cardo, cardlnis , qui signifie le gond sur lequel roule une porte), qui règlent les autres vertus, et qu'elles sont les fondements sur lesquels ces autres vertus sont basées. Que le lecteur ne soit pas étonné de ce que j'ai attendu l'usqu'à ce moment pour expliquer l'étymologie de ce nom, que faurais dû, ce semble, faire connaître dès le commencement de ce traité. Je i'ai pas, en cela, agi sans motif, car le lecteur, ayant pu déjà tiomprendre, par ce qui précède, eu quoi consiste l'essence des deux principales vertus cardinales, qui sont la prudence et la justi<.'e, il lui sera plus lacile de saisir la nature des loncLious de toutes ces vertus et la signilkatiou de leurs noms.

80. — La prudence donc, list une vertu cardinale, en tant qu'elle dirige la raison, pour qu'elle détermine avec rectitude les actes particuliers de toutes les vertus. La justice est une vertu cardinale , parce (pi'elle rèyle la raison sur ce qui concerne l'éipiilc dans les choses humaines; c'est ce qui fait qu'elle est le foiitleuient de toutes les vertus qui r(i)^ardent le prochain. Mais comme la raison rencontre plusieurs obstacles pour l'accomitlissement des actes vertut-ux qu'elle produit, il lui faut l'appui de deux autres vertus cardinales, afin de parvenir à écarter tous ces empêchements. Or, ces derniers, qui détournent la raison du chemin de la droiture, sont au nombre de deux. Le premier obstacle épouvante, le second séduit. La raison a donc besom de deux vertus fondamentales qui lui i)rocurent le courage et la constance dans les choses ardues et pénibles, et qui, en même temps aussi, lui servent de frein pour la modérer dans les choses qui offrent de l'attrait. Ces deux vertus sont la force et la tempérance. La première raidit et rahermit la volonté contre les choses difficiles et pénibles qui souvent se rencontrent sur le chemin de la vertu. La seconde la garantit des voluptés sensuelles qui souvent se mettent à rencontre de l'exercice de la vertu. On peut conclure de cela que la prudence, la justice, la lorce et la tempérance règlent toutes les vertus morales: la première en réglant les actes selon la rectitude voulue, la seconde eu faisant régner l'équité dans tout ce que l'on fait, la troisième en imprimaiit à la volonté un élan vigoureux, la quatrième en la modérant dans les plaisirs dont l'abus serait nuisible à la perfection. C'est à cause de ces diverses attributions qu'on nomme cardinales ces vertus, parce qu'elles sont la base et le soutien de toutes les autres.

87. — Après avoir établi ces premières notions, nous allons passer à expliquer le plus clairement qu'il nous sera possible ce qu'on doit entendre par la vertu de force, à laquelle devra succéder la tempérance, parce que l'obstacle que la crainte des maux dont on est menacé oppose au bien moral de la vertu est bien plus difficile à écarter que l'amour de ce qui plait. C'est ce que saint Thomas nous fait entendre, et puis il conclut : Unde inter virtutes cardinales est prior priideniia, secunda justifia, tertia fortitudo, quarta temperantia , et post has cœterœ virtutes. (2, 2, Quœst. 123, art. 12). Et ici, pour ne pas commettre d'équivoque au moment d», notre début sur la question de cette

vertu cardinale, il nous paraît opportun de faire observer avec saint Thomas, que la vertu de force peut se prendre dans un sens assez large et dans un sens très-restreint. On peut signifier par la force cette fermeté avec laquelle une personne, surmontant les difficultés ordinaires qui se rencontrent dans la pratique de la vertu, s'y tient solidement fixée. Prise en ce sens, la force n'est pas une vertu cardinale, mais bien une vertu commune, qui convient à tout ce qu'on appelle du nom de vertu , comme condition indispensable dans l'exercice de tout ce qui est bon et honnête. Ceci est évident, car il n'y a pas de vertu qui, dans la pratique des actes qui lui sont propres, ne rencontre qu^,lque difficulté. Ainsi l'obéissance éprouve de la répugnance 3 ajjp contre son inclination naturelle, contre ce penchant inné de faire notre volonté, et de ne se soumettre à celle de personne. Ainsi encore , l'homme qui pratique Thumilité éprouve ime certaine peine à vaincre l'instinct naturel à l'homme , de dominer, en se soumettant tantôt à l'un , tantôt à l'autre. Il en est de même pour ce qui regarde les autres vertus. Et en vérité, rester ferme et inébranlable au milieu de ces difficultés ordinaires, ne se laisser en aucune manière détourner du sentier de la droiture , ce n'est pas une vertu spéciale , mais c'est une fermeté qui convient à toutes sortes de vertus, comme l'enseigne Aristote ; Ad virtidem requiritur firmiter et immohiliter operari. {Eihic. lib. ii, cap. A). C'est à cette fermeté que veut faire allusion saint Prosper, quand il dit : Animi fortifîido ea débet intelligi, quœ non solmn d'wersis pulsata molesfiis inconcussa permanet, sed etiam nullis voluptatum illeceôris resolata sitccumbit. {Lib. ht, rap. 20). Celle-là est une force d'àme, nous dit le Saint, qui, en lutte avec des difficultés de toute nature, se tient ferme et ne se laisse p^xint séduire par les charmes des plaisirs. Dans cette définition, il s'agit d'une force générale et commune.

88. — La force peut être considérée dans un autre sens plus strict, eu tant qu'elle a pour objet les choses extrêmement difficiles à supporter, tels que les maux les plus terribles, et, en tant qu'elle rend l'âme ferme et constante dans ces épreuves, ou bien lui imprime le courage de les repousser quand il le laut. Eu ce sens, c'est une vertu particulière qui entre dans la catégorie des vertus cardinales, et occupe parmi elles le troisième rang. Voici les paroles de saint Thomas : Alio modo potest accipi furli-

tudo ; ^rcuyvhim qvod importât /irmilatcm nnimi in siistinnidis et rcpelhndis his, in quibus maxime difficile est firmitatini lin- Orrr , sci/icet in aliquibits periculis gravibus. Lt sic forlitudo ponitur apecialis virtus , utpote materiam detcrminutam hubens, (QiKvst. citiit. urtic. 2). Il est bon d'obsoivcr que les maux, quand ils sont tout à lait sur 1(3 point do loiidre sur nous et do nous assaillir, excitent en nous la craiute, et celle-ci est d'autant plus grande., que ces maux sont graves. Et comme la crainte est mie passion très-puissante pour abattre nos cœurs, ainsi que pour les éloigner dts biens dont la conquête ofire beaucoup de difficultés, la vertu cardinale de la force remplit alors le rôle qui lui est assigné en maîtrisant cette crainte, surtout quand elle est fondée sur la certitude des maux qui vont tomber sur nous, et en inspirant à notre âme une intrépidité iiui lempêche de reculer dans la pratique du bien et de se j(3ter lâchement dans les bras des vices qui lui sont contraires.

89. — Citons ici un exemple illustre de cette force, tel qu'il nous est rapporté par Baronius, au sujet du gloiicux martyr Barlaam {Baron, ex divi Basili orat. in Barlaam, iom. 2, annal, anno Dom. 304). Le tyran le voyant insensible au cbarme des voluptés, inébranlable dans les menaces, invincible dans tous les tourments même les plus atroces, se figura de poiivoir venir à bout de sa constance en faisant au moins succomber, pour ainsi dire, la main du martyr, puisqu'il ne pouvait pas triompher du cœur de ce héros inaccessible â la crainte. Il fit donc dresser un autel devant l'idole de Jupiter et par ses ordres on y plaça un brasier ardent. Il commanda ensuite à ses bourreaux d'étendre la main du martyr sur ce leu, en mettant de l'encens dans le creux de cette main et puis de la laisser libre. Le barbare persécuteur se figurait que îe conl'esseur de Jésus- Christ ne pourrait supporter l'ardeur de ce brasier placé sous sa main et que, vaincu par l'atrocité de la douleur, il la secouerait vivement, en sorte que l'encens tombât dans le leu et qu'ainsi Barlaam ferait du moins forcément cet acte d'idolâtrie, qu'on n'avait pu parvenir à lui iaire accomplir volontairement. Durant ce temps, les charbons ardents pétillaient sous la main du martyr, une flamme dévorante brûlait, consumait jusqu'aux os cette main généreuse, et cependant la fermeté du maiiyr n'était pomt du tout ébranlée ; parce que, comme dit

Baronins , cette invincible main ne se retournait pas quoique placée sous ce feu ennemi, elle ne se laissait pas vaincre, mais elle sut résister immobile et intrépide à la violence de ce brasier ardent. Voici les propres paroles de Baronius qui se font remarquer par une singulière hardiesse de figures : Pcrduravit illa, cincris mstar, flammam j'erens ; tcrgian sœvicnti igni non dédit, queniadmodwn fugitivi, et imbcJlcs soient, sed immota perstitit. Ainsi cette main resta victorieuse de ce terrible élément, qui triomphe du fer et qui l'amollit, qui est victorieux des métaux et les liquéfie, qui brise les pierres les plus dures et les réduit en poussière par la caleination . Ce martyr fit ainsi un de ces actes de force dont nous parlons en ce moment. Si le glorieux et saint Barlaam n'avait eu à souffrir que quelques coups, quelques moqueries, quelques insultes pour demeurer constant dans sa foi, il n'aurait point pratiqué une force au-dessus de l'ordinaire, et supérieure à celle qui se déploie dans l'exercice de toutes les vertus. Mais tenir sa main fixe et immobile sous la braise ardente pour ne pas donner le moindre signe d'adhésion au culte des idoles, c'est là lui héroïsme prodigieux dans luie chose extrêmement ardue et difficile et qui exige une force tout-à-fait spéciale.

90. — Saint Thomas ajoute que la force a surtout pour effet de rendre l'âme inti'épide contre les périls de la mort ; en effet, il appartient aune âme forte d'envisager sans frayeur les dangers les plus imminents, car lorsqu'on est sorti victorieux de ces terribles épreuves , rien n'est plus capable d'ébranler cette fermeté. Or , il est certain que de tous les maux terrestres , le plus redoutable est la mort qui, d'un seul trait, nous enlève tous les biens temporels, et par conséquent, c'est le propre de la force de nous revêtir contre la mort d'un imperturbable cou»^ rage. Oportet quod fortitudo animi dicatur, qiiœ firniiter retinet voluntatem hominis in bono rationis contra maxima mala: quia qui stat firmus contra majora , consequens est quod sit firmus

contra minora: sednon convertitur Maxime autcm tcrribile

inter omnia corporalia mala est mors, quœ tollit omnia eorporalia bona. (2, 2, Qu. 123, art. 4). En effet, le divin Rédempteur voulant que ses disciples fussent tous d'une âme fortement trempée, les exhortait à ne pas craindre la mort sous quelque effroyable aspect qu'elle se présentât à leurs yeux , et il leur donnait pour motif d'une telle intrépidité que la mort momcu-

tanée et fugitivt; do celte vie , ne iloit pns Mre un sujet de crainU' pour une âme forte, mais ([u'il laul suilont reiiontcr la

mort éternelle. I^olitc. limerc eus qui occidunf corpus .SVy^

titm'fc eiiin, qui potest et uuimam et corpus perdere in gehcnuLvi. {Matth. 10, -28).

91. — Ucniplisd'un saint cnnragv par ce» paroles de leur divin Maître, des milliers de millions d'intrépides héros se laissèrent par amour pour lui, détdiirer et mutiler et puis frapper de mort, des milliers de martyrs eournrt'ul au devant de la mort au milieu des traits, des glaives, sur les chevalets, sous le fer delà hache, sur les grils ardents, dans les fou.rnaises embrasées , et au milieu d'autres supplices atroces. .4/// vero ludibria, et ver' bera experti, msuper et vincula et carceres : lapidati sunt, secti snnt, fentati sunt, in occisione (jladii morlui sunt ; circuierunt in me/otis, in pellibus mprinis, egentes, angustiati, afflicti quibus digmis non erat mundus ; in suliludinibus errantes, in montibus et speUoicis, et in cavernis ierrœ. [Ad Hebr. 1 1. 36. et scq.). ïl suffit de diro que des villes entières peuplées de chrétiens, comme le rapporte Tertidlieii. allaiiMitse présenter pour endurer la mort , en témoignage de leur foi. Arius Antoninus in Asia cumjjersequerelurîyTy^anter, onines ilfius civitatis christiani ante tribunal se manu facUt obtulcrunt. f.um ille paucis ditci jussis , reliquis ait : 0 miseri, si n/pi'is perire, prœcipitia et restes habetis. {Lib. ad Scapulajn prœsidem Capit. 5). Arius Antonin ayant suscité eu Asie une violenli.' [uTsècution contre les chrétiens, nous dit ce Docteur, tous les ilisci[tles du Christ se formèrent en une colonne compacte et se pn'îsentèrcnt d'un élan rapide et unanime devant le tribunal pour s'y voir condamnés à mort. Antonin n'en fit saisir qu'un pi.'tit nomlire pour les mettre en prison, et puis se tournant vers celle masse de citoyens il leur dit : Malheureux, si vous désirrz muiii'ir. il ne vous manque ni précipices pour vous y jeter , ni coidi's pour vous étrangler. En

in mot, dans ces temps heureux, .lit sainl Jérôme, lamortsouf- -erte pour Jésus-Christ, bien loin d'être un objet d'horreur pour les chrétiens, était pour eux le sujet de leurs vœux ardents. Vofo tune chrisiianis erat pro Christi nomine gladio percuti. [Initio vitœ Paul. prim. eremitœ). Telle est la force d'àme qui convient à un champion de Jésus-Christ.

92. — Après avoir fait oomiaitre la première fonction de la vertu de force qui consiste en une fermeté et une uilrépidité

d'âme à sonffrir les plus grands maux, passons h l'cxamcn de la seconde. Celle-ci se trouA'-e dans un ccïtain courage à combattre ceux qui sont la cause de ces grands maux, lorsque toutefois la raison nous prescrit de les repousser pour notre propre sécurité ou pour celle des autres. Dans des cas de ce genre, la force, après avoir surmonté la crainte, a la propriété de modérer l'audace , pour qu'elle ne dépasse pas les limites d'une aggression juste et modérée. Nous en avons un exemple dans le courage militaire où brillent plusieurs qualités honnêtes et vertueuses. Un général d'armée peut se montrer fort, tantôt en éprouvant de fâcheux revers de la i>art de ses ennemis pour le bien de la patrie qu'il sert, et en supportant ces revers avec une noble intrépidité. Telle fut la conduite de Régulus, cet ilhislre héros qui, par amour pour sa patrie, alla au-devant d'une mort extrêmement cruelle, car ses rivaux, les Carthaginois, l'enlcrmèrent dans un tonneau garni do pointes aiguës qui lui déchiraient les membres. Il peut, tantôt aussi, donner des preuves de cette foj?ce en attaquant les ennemis et en bravant les pointes de mille lances et le tranchant de mille glaives, atîrontant les dangers du mort les plus imminents pour le salut de son pays, comme on le voit tous les jours par l'exemple de tant de généreux combattants dans une guerre juste. Dans ces cas, la force met en usage la colère qui vient à son aide, parce que celle-ci étant une passion ardente, rend l'homme intrépide au milieu des dangers. Mais la colère n'y règle pas tous ces mouvements impétueux, car la force la dirige^ la modère et met un Irein à l'audace dont la colère est le principe, afin qu'il ne soit commis aucun excès, mais qu'on se renferme dans les limites de la vertu. C'est ainsi que le courageux David, armé seulement d'une fronde, attaqua le géant Goliath qui inspirait une si grande terreur au peuple d'Israël, et quand il était encore en bas âge. C'est ainsi que le même David s'élançait contre les lions qui cherchaient â ravager son troupeau et les étranglait de ses robustes mains. (1 licg. 17. 34). Une telle audace ne dépassait pas les bornes d'une juste modération, puisqu'une lorce venue d'en haut l'acccompagnait toujours et lui promettait un heureux succès dans ce qu'il entreprenait.

93. — En ce cas tout spécial on ne doit pas accueillir le sentiment de Sénèque, qui prétend que la raison, dans ce qu'elle entreprend, n'a nul besoin que d'elle seule, et qu'il y aurait de

1b folie à croire qu'elle doit ajinclor à son poomirs la oolc'-ic pour réussir daus des entrc{uiscs dillii'ik'S. Ad res (jorendas salis est ver sfl insam ratio, et stuitmn est hanc ab iracundia petere prœsidium. {I.ib. \, de Ira, cap. 10). Eu eflet, le Doctetir angélKjuc uous a[)i)iYud que los passions, quand elles ont la raison ])our tîuide, ne sont point opposées à la vertu ; elles l'appuient au contraire, et par leurs impulsions sensibles elles rendent faciles et prompts ses actes dictés par une saine raison. Ainsi, quand la colère et Taudace sont gouvernées par la raison, <'lles sont d'un très-grand secours pour la force qui doit repousser les maux graves et imminents, et c'est pourquoi le Prophète royal a dit: Irascimini et volite jjeccare. {Psahn. A. 5). -Mettezvous en colère, mais avec une modération telle que cette indignation ne tombe pas dans un excès qui la rendrait coupable. Et le saint Docteur conclut en disant : Jrmn moderatam assumit fortis ad suum actum, non autem iram immoderatam. Uàme forte ne se sert pas de la colère immodérée qui n'obéit qu'à un mouvement impétueux de passion déréglée , elle n'invoque à son aide qu'une colère et une audace tempérées par la raison, pour accomplir des actes énergiques par le moyen desquels on repousse des maux graves en attaquant vigoureusement celui qui en est la cause.

9i. — Concluons donc que la force remplit deux fonctions. Elle rend d'abord l'âme intrépide dans les maux qu'on subit, quelque terribles qu'ils puissent être, et elle produit cet eûi't en écartant la crainte, en donnant au caractère une constante iermeté et en nous rendant inébranlables dans le choc des revers. Ensuite elle inspire à l'âme une vigueur énergique pour repousser les maux extrêmes eu nous excitant puissamment à nous insurger contre les auteurs de ces maux. Pour arriver à ce but, la iorce use de l'aide de la colère et de l'audace en modérant l'une et l'autre par les règles que dicte la raison . Toute cette doctrine appartient au Docteur angélique, et je voudrais qu'elle se gravât profondément dans le cœur de mes lecteurs, telle que nous la dépeignent les nobles actions que rapportent les livres inspirés.

95. — Les Hébreux effrayés des rapports qui leur étaient laits par leurs espions sur la terre promise, et apprenant qu'il y avait là des peuples à vaincre, des nations pleines de valeur, des cités considérables et bien fortifiées, commencèrent à mur-

murer contre Dieu et leur digne chef Moïse. Alors Josué et Caleb. pour rassurer ce peuple découragé, lui adressèrent ces paroles (Num. 14. 9.) : Negue ilmeatis populum ierrœ hvjits, quia sicut panem ita eos posswnus deiware. Recessit ab eo omne prœsidium , Dominus nohiscum est, vo/itemetiiere.O hvaéWtes, ne craignez pas les habitants de cette contrée dans laquelle nous devons pénétrer, parce que nous pouvons les dévorer comme le pain qui nous sert de nourriture. Dieu est avec nous, et déjà il s'est éloigné d'eux. Reprenez donc courage et n'ayez aicune crainte. Voilà le premier acte de la force qui exclut toute crainte et rend l'âme intrépide en présence des pins grands dangers. Calebprit encore une autre fois la parole, et pour leiu- inspirer du courage, il dit aux Israélites : Ascendumus et possideamus terrain, qiioniam jJoterimus obthiere emn. {Num 13. 31). Allons en avant, ô Hébreux, combattons avec ardeur, emparons-nous de ce pays fertile, puis(ju'il ne nous manque pas de force pour le conquérir. Voilà le second acte de la lorce qui s'insurge avec audace contre des ennemis qu'on doit terrasser, mais pourtant cette audace est réglée par la prudence qui met une proportion entre les moyens et la fm.

96. -— La célèbre Judith sortit de la ville de Béthulie n'ayant pour compagne qu'une timide servante, qui pouvait seulement lui tenir compagnie par pure convenance, mais qui ne pouvai'. lui servir de défense. Elle entre avec cette servante dans le camp ennemi et se trouve en présence d'une sentinelle qui l'arrête. On la contraint de dire qui elle est et d'exposer les motifs (]ui l'ont déterminée à venir au camp ennemi. Judith ne s'épouvante point de ce premier incident. Elle passe au milieu des bataillons, elle considère les armes redoutables et les figures menaçantes de ces nombreux soldats ennemis, elle n'éprouve cependant aucune frayeur, elle ne tremble point, son visage ne se couvre point de pâleur. Au milieu de tant d'objets capables de l'intimider, sa couleur ni la beauté de sa figure ne subissent aucune altération. Ce fut là une intrépidité digne d'admiration! Car ce n'est qu'une femme désarmée et naturellement faible qui, au milieu de si grands dangers, n'éprouve aucun mouvement de frayeur. Enfin Judith est introduite dans la tente du fier Holopherne, elle tire son coutelas, saisit ce prince impie, le trappe et lui tranche la tète. Ce fut là une attaque énergique et une grande audace, mais il y eut aussi dans cette

andaci' (|ii('li[ue rho.^o tli? iu«)ili ..-, [mi- que Jiulitli se sonlail aniiiiiH" tl'uuc vive confiance en Dii'u, (jni lui assurait l'hi-iircux siu'i'ès lie son entreprise. Appre/irntlil co/zinin capitis rjus et ait : confirma me ^ Domine Deus, in hue liora, et percussit bis cerricein ejus. {Judith. <3, 9 )• Il ne manqua donc rii>u à celte illustre héroïne [(our rendre immortelle cette lorce d'ùrac qu'elle fit éclater aliu de déteutlre sa patrie, ses lois et sa religion.

97. — Je m'abstiens de citer d'autres actes adrairaMes de la vertu de force qui sont uientiounés en i>lusieurs endroits de «os livres saints. Je veux seulement appeler l'attention sur l'héroïsme des frères Machabées, et leur glorieuse lutte contre Anliochus, pour soutenir leur religion et leur sainte foi; et, afin que ce généreux combat fasse une plus puissante impression sur le pieux lecteur, je veux employer les paroles même* de saint Grégoire de Nazianze qui leur met dans la bouche ce discours que les Machabées adressèrent au tyran : Elcazari discipuli sximus, cujus tu fortitudineia perspectam, et exploratam habes. Pater prior deceriavit, decerlabunt postea filii. Abscessit sacerdos, sequentur victimœ. Multarum quidem rerum terrorem nobis injicere tentas ; verum ad plura paraît sinmts, Quid autem nobis, vir superbe atque insolens, minis istis faciès? Quos cruciatus infères ? Nlhil kis hominibus fortins, qui ad quidvis perferendum promplo et alacri sunt nnimo. (0/-a^. 31, de Machab. ). N'allez pas croire, ô cruel tyran, disaient à Antiochus ces héros animés de la vertu de force, n'allez pas croire qu'il vous sera donné de triompher de notre résolution. Il vous suffit de savoir que nous sommes les disciples d'Éléazar dont la force d'àme a vaincu votre barbarie, comme vous l'avez si bien éprouvé, malgré vous. Le père a vaillamment combattu contre vos cruels attentats et en est sorti victorieux. Ses enfants ne montreront pas un courage inférieur au sien. Le prêtre a subi une mort glorieuse, les victimes sauront, à leur tour, mourir en marchant sur ses traces. Ne vous persuadez pas qu'il vo;:3 sera possible de nous effrayer par les tourments divers que vous nous infligerez, car nous sommes déterminés à souffrir au-deii de ce que peut inventer votre cruauté. Homme fier et arrogant, que pourriez-vous obtenir par vos menaces de ceux que la force anime de ses puissantes impulsions, de ceux qui sont prêts à supporter les tourments les plus atroces, et la mort de

la main de vos bourreaux? Et puis, ces hommes forts, après avoir déployé un courage si merveilleux eu présence des plus atroces tortures, et de l'impitoyable mort dout ils considéraient sans effroi l'appareil, s'élancèrent sur les exécuteurs , non point pour se dérober à d'aussi lio'^ribles supplices, comme leur courage éprouvé dans d'autres circonstances aurait pu le faire penser, mais pour les stimuler, par ce rare exemple d'intrépidité, à se montrer plus cruels encore, et pour les exciter à Texécutiou de la sentence portée contre eux. Quid cunctamini carnifices, ce sont les paroles du même saint Docteur : Quid moras nectitis ? Quid benignmn et suave jussum [expectatis? Ubi gladii? Ubi vincula? Festinationem requiro. Ignis major accendatur ; exquisitiora tormenta produca7iiur : Sint omnia regia et 7nagni/ica. Courage, bourreaux, ne mettez pas un plus long retard. Où sont les chaines ? où sont les glaives ? où sont les lidches ? Voici nos mains, voici notre cou, voici notre poitrine, liez-nous, frappez, décapitez ! Les tortures sont trop douces, les flammes n'ont pas assez d'ardeur. Qu'on fasse venir des bêtes féroces pour nous dévorer, qu'on allume des bûchers plus ardents pour nous consumer. Que ces tourments se distinguent par leur nouveauté et par une recherche particulière de barbarie. C'est ainsi que parlèrent les Machabées, et, par celte sainte hardiesse de paroles, ils s'attirèrent les tortures les plus atroces, et y subirent la mort avec une rare intrépidité. Je crois qu'on ne pourrait pas citer, ni même imaginer , un exemple de force d'âme plus éclatant que celui-là.

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