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CHAPITRE IV

AVERTISSEMENTS PRATIQUES AU DIRECTEUR SUR LE PRi.3EIVT ARTICLQ»

118. — Premier avertissement. — Le directeur doit se garder avec soin de prendre pour de l'or pur un vil métal qui n'en a que l'éclat , c'est-à-dire que toute intrépidité à supporter de grands maux constitue la vertu de force. Saint Grégoire nous dit, eu cfiêt, qu'il y a une force qui, au fond, n'est qu'un vice, et un autre genre de force qui est réellement la vertu dont nous parlons. Celle-ci est la vertu des justes, celle-là appartient aux réprouvés. Alla iustorum, alla est fortitudo reproborum. Justorum guippe fortitudo est carnem vincere , propriis voluptatibus contraire, deledationem vitœ p, œsentis extinguere, hvjus mundi atpera, pro œternis prœmiis amare, prosperitatis blandimenta contemnere, adversilalis motum in corde svperare, Reproborum veto fortitudo est, transitoria sine cessatione diligere, contra flagella Conditoris insensibiliter perdurare, ab amorererum tcmporalium nec adversitate quiescere, ad inanem gloriam etiam cum vitœ detrimento pervenire, malitiœ augmenla acquirere, bonorum vitam non solum verbis, ac moribus, sed etiaia gladiis impugnare, in semetipsis spem ponere, iniqui' tatem quotidie sine ullo desiderii defectii perpetrare. {Moral. y lib. vil, cap. 8). Le saint Docteur nous dit que la force des justes consiste à dompter leur chair, à combattre les voluptés, à renoncer aux biens de la vie présente, à aimer les choses pénibles de ce monde par un sincère désir des biens éternels', â mépriser les attraits enchanteurs des prospérités mondaines, à

domptor la crainte fin mal, qiieltiue graves que soient ses atteintes. Mais la force «les pécheurs réprouvés s'exerce exclusivrment à idolâtrer toujours les biens caducs et périssables Je celte vie, à sVmlurcir et à devenir insensibles contre les coups de la vengcauce divine; à ne pas détacher leur cœur des choses temporelles, même quand elles sont empoisonnées par les désastres et les adversités ; à tendre sans cesse vers la vaine gloire, même aux dépens de leur amour-propre, et, s'il le faut, ou sacrifiant leur vie; à diriger leurs attaques contre les personnes vertueuses, non-seulement par leurs paroles outrageantes et la dépravation de leurs mœurs, mais encore assez souvent par le glaive; à placer toute leur confiance en eux-mêmes; à commettre enfin tous les jours mille iniquités sans que leur abominable endurcissement puisse jamais s'en rassasier,

419. — En résumé, le saint Docteur dit que les gens du monde se résignent à des choses pénibles et hérissées de difficultés, mais parce que ces choses ne sont pas eu elles-mêmes bonnes, ou ue sont pas entreprises pour une fin honnête, leur force est vicieuse et les conduit à la perte de leur âme. Le directeur doit donc soigneusement observer la fin que se propose son pénitent en se résignant à de difficiles épreuves; cela lui fera comprendre quelle est la nature de sa force, si elle est bonne ou si elle est vicieuse. Si cette personne, sans se laisser abattre, se résigne à des choses pénibles et ardues, soit par amour pour Dieu, soit par un motii vertueux, soit pour obtenir une récora-

, pense éternelle, sa force sera sainte et digne d'un chrétien; mais si elle se soumet à ces rudes épreuves, en vue des biens de la terre et sous l'impulsion de quelque sentiment déréglé , cette force n'est plus une vertu, mais un vice.

420. — En de semblables cas, le directeur fera en sorte que ces personnes qui dépensent toute leur force natui'elle en des convoitises méprisables, l'emploient à des actes surnaturels et divins. S'il en vient à bout, moyennant la grâce de Dieu qui secondera ses efibrts, le directeur fera de'ces âmes égarées de véritables çaints. Il voit, par exemple, un homme doué de fermeté et de constance dans les peines que lui cause un désir passionné pour la vaine gloire, s' exposant à périr même pour atteindre ce but; il lait alors tous ses elTorts pour laire tourner à la gloire de Dieu cette passion véhémente, et il en iait par ce moyen ua homme éminemment vertueux. C'est ainsi que saint Ignace de

Loyola, avide de la gloire lailiuùr.^^ exposait sa vie à mille dangers pour obtenir ime haute réputation de bravoure. Mais lorsqu'il eut dirigé vers Dieu cette passion généreuse, quelle ne fut pas sa force? que ne fit-il pas pour la plus grande gloire de Dieu? S'il voit un de ses pénitents dominé par les passions impures qui ne craint pas pour les satisiaire de s'assujettir à de grandes peines et à mener une existence malheureuse, le directeur lui fera diriger vers Dieu cette passion violente et en fera un homme solidement vertueux. C'est ce qui eut lieu par rapport à Raymond LuUe, qui semblait avoir perdu la raison par un amour excessif pour les plaisirs contraires à la chasteté, et qui devint ensuite plus sagement épris d'amour pour Dieu, au service duquel il se dévoua avec un zèle vraiment inoui. Si quelqu'un lui paraît [)lein d'ardeur pour l'argent et les richesses, consumant sa misérable existence dans des peines et des travaux excessifs pour un vil gain, il fera tourner cette passion sordide en un zèle ardent à soulager les pauvres, à contribuer à la splendeur du culte divin, et cet homme si passionné pour entasser des trésors, deviendra un modèle de piété rare. S'il en trouve quelqu'un opiniâtre à l'élude, se fatiguant outre mesure les facultés intellectuelles pour s'avancer dans le monde, le directeur lui fera consacrer ses veilles si pénililes à l'utilité du prochain, au profit de la sainte Église, et lui fera ainsi sanctifier cette studieuse patience. Pour celui qu'il verra consumer sa vie à fréquenter avec une fatigante assiduité les antichambres des grands pour avoir part à leurs laveurs , il lui lera passer de longues heures dans ia maison de Dieu pour obtenir du ciel des grâces bien plus solides, et lui lournira le moyen de sanctifier ainsi cette invincible constance. Par des revirements de ce genre, s'il est permis de parler aiusi, la iorce, qui n'était auparavant qu'un vice, revêtira l'éclat de la vertu, deviendra méritoire, el de perverse ({u'oUe était auparavant, elle deviendra parfaitement agréable aux yeux di\ Seigneur.

421. — Deuxik.me avertissement. Nous disons que la hardiesse qu'on dé[>l()ie à écarter les causes des maux graves dont on veut éviter les atteintes, appartient à la vertu de force, mais seuleoaent quand cette audace est modérée par cette même vertu, car si elle n'eu observait pas les règles, la hardiesse ne sciait plus que la témérité. Forlitudo, dit saint Thomas (2. 2. Quasi. 144, art. 3), moderalur audaciam, quœ agyreditur terribilia sub spe

afir*>jtts boni. On lit dan^ \c liviv des Mnclinh(^p«?, qnp Jospph et A/arias, en apiueiiaiit 1rs filoricuses victoires remi>or((''t's par Jiulas, Jtiiiathas et Simon, enflammés dn désir d'ac(ii\t''rir une semblable gloire, allèrent à la rencontre de l'ennemi, mais qu'ils en furent complètement défaits en perdant un grand nombre de leurs soldats, parce que, comme nous l'apprend le texte sacré, en croyant agir avec la vertu de lorce, quand ils tombaient bardiment sur leurs ennemis, ils n'avaient pas su modérer leur audace guerrière selon le conseil que leur avait «lonnô Judas, de concert avec ses Irères : Facta est vlaya magna in populo, quia non uudierunt Judam, et fratres ejus, cxistiinantes forliter se facluros, et » .joute : Jpsi autem non erant de semine vironnn illorum , per quos salus facta est in Israël. {Lib. i , âJarltah., 5, Gl, 02). Ces liommes n'étaient pas de l'élite des hommes 'orts par lesquels la nation d'Israël fut sauvée, car leur îorce clait iiTéflécliie et impariaite, et ils ne savaient pas modérer leur ardeur militaire selon les règles de la prudence. On lit dans le même endroit que les prêtres du temple de Jérusalem, voulant agir en bommes forts et vaillants, sortirent pleins de bravoure pour la bataille, mais sans avoir pris conseil de la sagesse. In illa die ceciderunt sacerdotes in bello, dum volunt furtiter facere, dum sine consilio exeunt in prœlium. [Eod., cap. 5, 67).

i22. — Le directeur rencontrera des personnes entreprenantes qui, semblables à celles dont nous avons déjà parlé, semblent douées d'une grande force, car elles aspirent à de grandes cboses qui présentent beaucoup de diflQcultés, mais sans prendre conseil d'une sage modération et de la prudence. Il trouvera des personnes du sexe qui , sachant que de saintes femmes ont iondé des monastères et leur ont donné des règles austères et rigides, se mettent dans l'idée d'agir de même. Parmi les hommes il en rencontrera qui, en lisant dans diverses histoires les laits héroïques de quelques grands serviteurs de Dieu qui ont été porter le flambeau de la toi chez les nations barbares, et ijue plusieurs d'entre eux ont scellé de leur sang cet apostolat, voudront les imiter; ou bien ces mêmes hommes, lisant pareillement qu'il y a eu des chrétiens iervents qui ont mené une vie d'anachorètes dans le fond des déserts, dans d'humides cavernes, se nourrissant de racines amères, conçoivent l'idée de se dévouer à la vie cénobitique. Mais toutes ces I. iiu 7

personnes n'ont ni le talent ni la force d'âme pour réussir dans de pareilles entreprises; et, en supposant même que cela ne leur fît pas défaut, elles n'ont sons la main aucun moyen d'exécution. Le directeur leur dira qu'ils ne sont pas de semine virorum istorum, qu'ils ne sont pas de la taille de ces éminents personuiiges, qu'ils doivent employer toute la force qu'ils ont reçue de Dieu pour se vaincre eu : mêmes, pour surmonter les tentations du démon, pour aplanir les obstacles qu'ils rencontrent dans le chemin de la perfection, selon l'état où la Providence les a placés , et qu'en s'occupant de bien remplir tous ces devoirs, ce ne sera pas peu de chose, et qu'ils pourront ainsi se dispenser de méditer des projets qui surpassent leur force.

123. — Troisième avertissement. Le directeur doit observer que les femmes ont spécialement besoin de la vertu de force , parce qu'elles sont timides , fragiles et pusillanimes de leur nature, et si elles n'ont pas l'heureux avantage de posséder cette robuste vertu, elles s'arrêtent bientôt dans le chemin de la perfection. Il en trouvera parmi elles qui entrent avec ferveur dfuis la vie spirituelle et dévote, mais il reconnaîtra que le nombre de celles qui y font de notables progrès est iort restreint. Il suffit qu'il survienne une persécution, qu'un respect humain vienne se mettre à la traverse pour les décourager et les refroidir. Il doit donc employer tous ses soins pour raflennii' en liles cette vertu, par les moyens que j'ai proposés dans h: chai^itre précédent, et puis, après les avoir suffisammeut étabUrs dans la sainte crainte, il les introduira dans la voie de l'amour et de la confiance en Dieu; parce que, s'il est vrai, commr il vient d'être dit, que leur sexe est porté à la crainte, il est vrai aussi qu'il est grandement prédominé par les affections tendres, et, qu'en ayant bien soin de fonder dans leur couir ces afl.'ctions, elles modéreront celles qui sont moins estimables, telles que la crainte et la pusillanimité, et il en sortira une âme lorte et intrépide dans le service de Dieu. Il n'oubliera pas de remarquer que ces femmes illustres dont Dieu a fait choix pour opérer des choses grandes et difficUes, telles que les Catherine de Sienne, les Thérèse de Jésus et autres semblables héroïnes de vertu, ont reçu de lui, avant d'agir, le feu d'une charité extraordinaire, par le moyen d'une multitude de faveurs célestes qu'il leur a prodiguées, et de cette manière il les a rendues fermes

et constantes dans leurs entreiuisos. Le ilirocteur devra donc en user de même avec ces personnes pour les fortifier contre la timidité, le découragement et la pusillanimité, pour qu'elles ne s'arrêtent pas dans le chemin de la perfection, mais afin qu'elles y fassent de plus en plus de grands progrès.

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