CHAPITRE I
ON Tf DÉFINIT LA TEMPÉRANCE EN TANT QU'ELLE EST UNE DES VERTUS CARDINALES.
124, — Le Docteur augélique raisonne sur la tempérance comtiîc il l'a lait en parlant de la iorce; et comme, pour cette dernière vertu nous avons dit qu'on peut la prendre dans un sens large et dans une signification rigoureuse et restreinte, de même aussi le saint Docteur parle de cette vertu. Sous le nom de tempérance, on peut entendre une certaine modération que la raison prescrit dans les passions et dans tous les actes humains, et en ce sens c'est une vertu générale qui se rencontre habituellement dans l'exercice de toutes les vertus, puisque, sans cette modération raisonnable, aucune vertu ne pourrait exisler. Cest de la tempérance considérée sous cet aspect que parle saint Augustin, lorsqu'il dit: Ad temperantiam pertinet, Deo se integrum, incorruplumqiie servare. Il appartient à la tempérance de nous maintenir purs et sans reproche auprès de Dieu. Ici, comme on voit, le saint Docteur unit la tempérance avec toutes les vertus, puisque toutes sont nécessaires pour que l'homme puisse se conserver dans un tel état. Ce terme de tempérance peut encore s'appliquer à toute modération particulière dans l'es choses qui charment le plus l'appétit sensitit , et qui ont le plus d'attraits pour faire dévier la raison de sa route ordinaire, et l'écarter du droit sentier. En ce sens, la tempérance est une vertu spéciale, qui entre dans la catégorie des vertus
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cardinales , et y tient le quatrième rang. C'est de la tempérance envisagée sous ce point de vue que je vais parler dans cet article. JSomen temperanticB, dit le saint Docteur^ (2, 2^ Qu. 142, artic. 2), dupliciter accipi potest: Vno modo secundum cotninunitatem suce significationis , et sic tentperaïuia non est virtiis specialis, sed generalis, quia nomen temperantiœ significat quamdam temperiem. , scilicet woderationein, quam ratio nonit inhumanis operationibus , et passio7ubus.... Sivero consideretur antonomastice temperantia, secundum quod refrœnat appetitum ah his, qvœ maxime ailiciunt homincm , sic est specialis virius y utpoie habens specialem materiam.
125. — Mais pour bien pénétrer le fond de cette question, il faut savoir que, dans l'homme, l'appétit sensitif, que l'on nomme aussi laconcnpisceMce, ne considère dans tous ses actes et ses mouvements internes que le bien sensible et le mal sensible. Il en résulte que, pour la crainte extrême de celui-ci et le désir excessif de celui-là, cet appétit possède une grande énergie pour éloigner la raison du sentier de la rectitude. Cette dernière a donc besoin de deux vertus pour retenir la fougue de ce coursier indompté, qui est ou trop ombrageux à la vue d'un mal sensible, ou trop ardent à la poursuite des voluplés. L'une de ces vertus est la force, par le moyen de laquelle la raison dissipe la crainte, pour que la volonté , trop efïrayée, ne s'écarte pas de ce qui est honnête, mais se rafiermisse au contraire dans cette voie, comme nous l'avons déjà vu. L'autre est la tempérance, avec laquelle l'on retient et l'on modère la fougue de ce coursier, afin que la volonté , alléchée par le bien sensible et plein de charmes, ne s'y laisse pas entraîner d'une manière immodérée.
d26. — Il convient en outre de redire que parmi les plaisirs sensibles il en est qui sont plus véhéments les uns que les autres, selon le plus ou moins grand attrait qu'ils nous offrent. Les plus violents sont ceux qui appartiennent au sens du tact, par les plaisirs de la bouche et par ceux de la volupté sensuelle , parce que ces appétits sont naturels à l'homme , les uns pour l'alimentation individuelle , les autres pour la conservation de l'espèce humaine. Les délectations qui naissent des autres sens ont moins de violence, telles que celles de la vue, de l'ouie, de l'odorat, parce que celles-ci sont moins nécessaires à la conservation de la nature humaine. Il suit de là qu'il appartient à la
tempérance envisaç^ée comino vertu cardinale, de modôrer, en premier lieu, les ilélectations sensibles les plus vives de la concupiscence, et en second lieu de tempérer les autres délectations moins exigeantes. Mais il faut bien observer que parmi les plaisirs sensibles, ces derniers sont pareillement vicieux et que par consé(iuenl la tempérance est aussi appelée à modérer ceux qui sont désordonnés ou qui ne sont pas en harmonie avec les lois de la raison ; et si ces plaisirs sont conformes à la raison, ils sont au contraires vertueux, parce qu'ils Taident à obtenir plus prompt(;ment et plus sûrement la fin que la raison se propose.
127. — Après avoir posé ces principes, nous pouvons définir cette vertu cardinale en disant que cesl une habitude cpii porte à modérer la concupiscence principalement eu ce qui regarde le sens du tact, considéré sous le point de vue du boire et du manger et sous celui des plaisirs de la chair , et puis , d'une manière secondaire, tout ce qui se rapporte aux autres délectations sensuelles. Tout ce qu'on vient de lire est la doctrine de saint Thomas (2. 2. Quœst. I'r2. art. 3, 4,5), et cet enseignement ne difière en rien de celui de saint Augustin, {Lib. de mor. Ecoles, cap. 19). Temperantiaest afjectus exerccns et cohibens appelitum ab his, quœ turpiler appetunlur. La tempérance est une afîection honnête de 1 ame qui éloigne l'appétit sensitit des olijets qu'il est honteux de désirer, et tels sont bien certainement les plaisirs qui résultent de l'excès dans le boire et dans le manger et de toute axiection impudique et illicite,
128. — Saint Berjiard se distingua singulièrement dans la pratique de cette vertu, soit en s'abstenant de tout plaisir impur, car il lut plus d'une luis exjiose à des séductions de ce genre dans sa propre habitation de la part de femmes sans pudeur , qnil repoussa toujours avec une admirable constance, soit pour oc qui regarde le sens du goût dans ses aliments, car il parvint par une sévère abstinence non seulemenu à modérer, mais encore à éteindre ce sens , comme il lui arriva quand il but quelques gouttes d'huile en croyant que c'était là une boisson ordinaire pour étancher la soif. Mais écoutons ce qu'il nous a transmis dans ses écrits sur la tempérance que ce grand Saint pratiquait pour lui-même : Abstineo avino, quia in vino luxuriaest, autsiinfirmus sum, modico utor, juxta consilium Pauli. Abstiiieo a carnalibus, ne dum nimiiim nutriunt carnem, simulet carnis nutrianf viiia. Panem ipsum cum mensura siudeo sumere , ne onerato
ventre stare ad orandum me tœdeat, et ne improperet mihi prophefo, quiapanem meum comederim cum saturitate. Sed nec simplici aqna ingurgitare me ossuescam, ne distentio sane ventris ad ' titillofionempertingat libidinis. {In Cant. cap. 66.) Je m'abstiens du vin , nous-dit-il , parce que , comme dit l'Apôtre , la luxure est cachée dans ce liquide. Je m'abstiens de manger de la chair, afin qu'en nourrissant trop mon corps, je ne m'expose pas à nourrir aussi les vices détestables de la chair. Je m'applique à manger peu de pain pour que l'estomac appesanti ne m'empéohe pas de me tenir debout pendant l'oraison et (pie je n'y éprouve pas de l'ennui, afin encore que le prophète ne puisse pas me reprocher d'avoir mangé mon pain jusqu'à satiété. Enfin, je me garde bien de boire abondamment de l'eau pure, de peur que mon ventre, se dilatant outre mesure, ne donne l'éveil à une passion sensuelle. On peut juger par ces paroles combien fut héroïque la tempérance de ce grand Saint, car il ne se contenta point de modérer le goût qui se développe dans la nourriture et dans la boisson, il usa d'aliments vils et de boissons insipides pour donner à son palais un dégoût positil et pour le mortifier, et toutes ces pratiques austères avaient pour but d'éteindre d'autres délectations encore plus abominables qui empoisonnent complètement l'esprit.
129. — Je trouve également extraordinaire la tempérance pratiquée par certains anachox'ètes du désert, dans une visite qu'ils firent à un vieux moine, comme on peut le lire dans les vies des Pères. (Cap. 3. § 5). Ces anachorètes allèrent le voir dans sa cellule, pour se procurer de mutuelles consolations spirituelles auprès de lui. Le vieux moine les reçut avec beaucoup de cordialité et d'empressement et se hâta de leur apprêter im plat de lentilles pour leur réfection corporelle. Les saints anachorètes avant de se mettre à table se dirent entr'eux : Vaquons d'abord à l'oraison et restaurons notre esprit avant de restaurer notre corps. Ils commencèrent donc à louer Dieu en récitant des psaumes et épuisèrent tout le psautier. Puis ils entreprirent la lecture des prophètes et, absorbés dans cette pieuse lecture et la psalmodie, ils y employèrent toute la journée et la nuit suivante , ayant totalement oul)lié la nourriture qui avait été préparée. Lorsque l'aurore parut, ils s'aperçurent que la nuit toute entière s'était écoulée , mais ils ne s'occupèrent nullement d'accorder quelque repos à leurs membres fatigués ;
ils coiUiiiiit'rciit donc leurs onlretiens asc(^tiqucs jusqu'à l'heure de Noue, et comme c'était le moment où ils d(;vaient rentrer dans leurs cellules, ils s'en retournèrent ('oniplètement A jeun. C'était là sans nul doute une grande tenipérance, cette vertu qui rendait ces serviteurs de Dieu non seulement modères dans leur nourriture, mais qui encore leur laisait oublier de prendre le moiudrc rairaichissement, et ne leur p(!rmettait pas même après une longue abstinence de sentir le besoin de la faim.
130. — Avant de terminer ce chapitre, je dois faire observer au lecteur que ce n'est point sans un vrai motif que j'ai assigné à la toiniièrance le quatrième rang parmi les vertus cardinales. Je me suis londé sur les raisons que donne le Docteur angélique. Il dit que les vertus théologales et la prudence doivent être mises à la tète de toutes les autres, les premières, parce qu'elles sont les plus nobles, et la dernière, parce qu'elle règle toutes les vertus. Il dit que la justice et la force sont plus excellentes que la tempérance, et il en donne la raison; c'est que parmi les vertus, celles qui regardent le bien commun sont les plus estimables. Telle est la justice qui fait régner l'égalité en toutes les choses qui appartiennent à autrui. Telle est la force qui, bien qu'elle tende de sa nature à faire supporter les maux qui surviennent et à les tenir éloignés, quand il y a lieu, se propose eu même temps de repousser le mal qu'on peut recevoir des autres, comme cela arrive dans les guerres justes. Or, la tempérance ne peut se proposer de telles fins, car son but unique est de modérer la concupiscence individuelle , c'est pour cela qu'elle est placée au quatrième rang. Le saint Docteur conclut de tout ce raisonnement ce qui suit: JJnde manifestum est, quod justitia , et fortitudo sunt excellentiores virtutes quam icviperantia, quibus prudentia et virtutes tlieologicœ sunt potiores (2, 2. Quœst. 141, art. 8).