‹ Guide ascétiqueChapitre 19 sur 89 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Oy Y MONTRE LA BEAUTÉ DE LA TEMPÉRANCE EA' LA COMPARANT AVEC LA BRUTALITÉ DES VICES QUI LUI SDXT OPPOSÉS.

131. — Toutes les choses se font beaucoup mieux nppréci«r et font plus vivement ressortir les qualités qui leur sont propies

quand on les met en présence de leurs contraires. Ainsi la couleur blanche mise à côté du noir paraît plus belle ; la chaleur qui succède au froid semble avoir plus d'ardeur; la lumière qui luit après les ténèbres parait plus brillante. De même pour que le lustre d'une vertu ressorte avec plus d'éclat, il suffit de mettre cette vertu en lace du vice qui lui est opposé. Cela est d'autant plus vrai dans le sujet que nous traitons, que l'intempérance dans le boire et dans le manger, et l'incontinence dans les plaisirs sensuels , auxquels cette vertu est opposée comme à ses ennemis capitaux, sont de tous les vices ce qu'il y a de plus sordide, de plus laid, de plus vil et de plus abominable. Il eu résulte donc pour la tempérance un éclat beaucoup plus vil quand on la compare avec ce qu'il y a de bestial dans les vices contraires.

132. — Etii^^tivem'mt, saint Thomas, parlant de l'iutempérauca, dit que c'est le vice le plus ignominieux et le plus répréhensible dans l'homme : Est ergo intemperantia maxime exprobrabilis propter duo, etc. ('2, 2. Quœsi. 14, art. 4-). 11 en donne deux raisons. La première , parce que l'intempérant n^ayant nul souci ae sa resssemblance avec Dieu dont il est cependant l'image, aime mieux se rendre semblable à la brute, comme s'exprime le prophète royal: Homo, cum in honore esset non intellexit ; comparalns est iimentis insipientibus, et similis factus est illis. {Psalm. 48, 13). Que font les bètes, si ce n'est de satisfaire leur gloutonnerie et de suivre l'instinct du plaisir sensuel, chaque fois que ces délectations irritent leur sang. Or, ce que les animaux tout par nécessité de nature , les incontinents le font par un hbre choix «te leur volonté. C'est pourquoi le prophète a bien raison de dire nie l'homme, en agissant de la sorte, se fait semblable aux bètes. C'est bien en eftet digue du plus grnnd blâme , que d'oublier qu'on appartient à la dignité humaine en s'abaudonnaut à la plus grossière sensualité par la gloutonnerie et la luxure, et vouloir se ravaler à l'égal de la brute, comme si telle était son origine, au mépris de sa propre nature raisonnable.

433. — La seconde raison est fondée sur ce que, quand on se livre au vice de l'incontinence, on ne laisse voir en soi aucune des qualités (iuidisliiiL;iiciil riiouimedelabrute, je veux dire la faculté de raisonner. On doit observer que les animaux sont incapables d'avoir les autres vices qui diiïcrent de l'intempé-

ranco, vu que, mnlgré leur i»cu de rapport avec les inspirations (le la rais(wi, il y a encore en eux quelque étincelle de celte inèuie raison. Les bêtes sont incapables d'avoir de l'orgueil, qui est un appétit désordonné de son propre mérite, parce que, comme elles ne connaissent aucune sorte d'excellence, elles ne peuvent la désirer. Elles ne sont pas, à proprement parler, susceptibles de colère qui les porte à venger les torts qu'on leur fait, parce que, n'ayant aucune connaissance de leurs droits, elles ne peuvent pas non plus comprendre les injures et en souliailerla réparation. Elles ne sauraient avoir de l'envie, qui est une tristesse du bien d'autrui, en tant qu'on le considère comme un obstacle à son propre bien, parce que, ne connaissant pas le bien d'autrui, elles ne peuvent' pas s'en attrister. Moins encore elles sont capables de la paresse , qui se rapporte au bien spirituel, dont elles ne peuvent avoir la moindre idée. Elles ne sont donc capables que du vice de la gloutonnerie et de l'incontinence, où elles se plongent grossièrement, et dans lequel se trouve toute leur félicité. On peut donc dire qu'un homme qui se livre à ces deux vices, se dépouille de la qualité d'homme doué de raison, et se revêt d'une brutalité réelle. C'est ce qu'exprime admirablement saint Pierre Chrysologue : A se migrât, et ab homint (utus transit in bestiaia. Il se départ de lui-même et tout entier il se change en bête.

134. — L'homme devient encore plus vil que la bête, puisqu'une hrute ne saurait être \u\ objet d'horreur aux yeux de Dieu, tandis qu'un incontinent est souverainement abominable et détestable devant Dieu. Saint Antonin raconte dans sa Somme [Part. A. tit. 14. cap. 6. § 1) qu'un ange, sous l'apparence d'un heau jeime homme, voyageant avec un saint ermite, il se rencontra sur leur route un cadavre pourri et couvert de vermine, qui répandait tout autour une odeur insupportable. L'ermite ne pouvant supporter la puanteur qui s'en exhalait, se boucha la bouche et le nez avec les mains. Mais l'ange passa auprès de ce cadavre sans donner le moindre signe de dégoût. Pendant qu'ils poursuivaient leur chemin, ils virent s'avancer de loin un jeunfc homme vêtu d'habits de luxe , tenant des fleurs à la main et ayant la poitrine parée de riches rubans. Il était monté sur un beau cheval recouvert d'une housse brodée d'or, et dès que l'ange eut aperçu ce charmant cavalier, tout aussitôt il détourna ses regards et se boucha le nez. L'ermite, singulièrement sur-

— iOO —

pris, lui dit : Mais ô saint ange, vous venez de passer devant un cadavre infect et à demi consumé sans faire le moindre signe de dégoût, et maintenant vous scmblez craindre l'odeur que répand autour de lui ce beau jeune bomme si délicatement parfumé. Ah ! mon lils, reprit l'ange, il sort de lui une borrible puanteur d'incontinence, et, malgré son cbarmant extérieur, ce jeune homme est infect comme un cadavre. Apprenez qu'il est devant Dieu et devant les anges du paradis plus dégoûtant qu'un cadavre iétide, qui est déjà dans le tombeau, ne l'est pour vous.

135, — Mais si l'intempérance dans l'usage des plaisirs du corps rend Tbomme semblable aux bêtes, elle rend aussi plus abominable aux yeux de Dieu. Au contraire, la tempérance élève l'homme au-dessus de lui-même, le rend supérieur à sa nature, le fait ressembler aux esprits célestes. Les anges ne goûtent aucun plaisir ni dans le manger ni dans la boisson, parce qu'ils n'ont pas cette lacultc. L'homme tempérant peut s'y délecter, et pourtant il se prive de ce plaisir, ou bien il en use avec un détachement total et seulement quand il en éprouve le besoin. L'ange ne peut éprouver le plaisir des sens, puisqu'il ne saurait l'éprouver. L'homme tempérant peut l'éprouver, et pourtant il s'en abstient, et s'il le goûte, il le loule aux pieds par un généreux mépris et parvient à l'éteindre ; donc si l'intempérant, par son attache immodérée aux délectations charnelles, se lait animal, l'homme tempéré, par sa modération, se fait ange.

136. — n y a encore quelque chose de pire : c'est que l'intempérance, non-seulement abrutit l'homme, puisqu'elle le tient plongé dans la boue des plaisirs qui sont le propre des bêtes, comme ]e le disais tout à l'heure, mais bien plus parce qu'elle le rend impropre à tous les actes qui appartiennent à l'homme. Dites-moi, je vous en conjure, à quoi est uffle et bon un homme intempérant qui se livre à la crapule et à l'impudicité? serait-ce aux afïaires, au commerce, au gouverneme.'nt d'une maison, aux occupations d'une grande importance? Mais quelle intelligence, quels conseils, quels avis, quelle prévoyance peuvent surgir dans un cerveau ofiusqué des vapeurs du vin, de l'excès de la nourriture, et aveuglé de l'amour des plaisirs sensuels? Serait-ce à l'étude, à l'observation des phénomènes de la nature, à l'acquisition des sciences ? Mais quelle élévation

dans Ifi raisonnement, quelle aptitudo h la pi^niHratîon, qnelle habiliti^ intellectuelle peuvent se rencontrer dans un esprit alourdi par lanourriture prise sans modération? Comment pourra se fixer sur les livres une lèto oliliurc de diva.Lïncr dans ses pensées et de les fixer sur ce qui est rol)jet de si's convoitises? Il sera peut-être propre à l'oraison et à la contemplation des thoses surnaturelles et célestes? Mais peut-on imaginer une plus grande inaptitude à recevoir l'indision des lumières divines que celle-ci qui naît des délcclations brutales des sens, et qui non-seulemeut met un obstacle à la lumière surhumaine de la grâce, mais qui couvre d'une épaisse obscurité celles de la raison ?

■137. — Moïse descendit du mont Sinaï portant avec lui les tables de la loi. Quand il lut au pied de la montagne, il vit le peuple hébreu tout entier plongé dans l'ivresse. A ce spectacle odieux, saisi d\me sainte indignation, il brisa ces tables sur lesquelles Dieu lui-même avait écrit sa loi. Moïse agit de la sorte, parce que, nous dit saint Basile, il craignit de commettre un acte indigne en promulguant la loi divine en présence d'un peuple abruti par l'excès du vin : Propheta sanctissimo indignum juclicante vinolentum popultan a Deo legem accipere. [Hom., 1, de jpjunio ante médium). Jugez donc si l'on peut être en mesure de se livrer à la méditation de la loi de Dieu et de recevoir les lumières nécessaires pour la comprendre si, semblable à ce peuple intempérant, on s'abandonne à l'excès du boire et du manger, et, ce qui est encore pire, si Ton «e livre comme une proie à l'empire des voluptés illicites.

438. — Il sera encore tort heureux l'intempérant si, peu à peu, il n'arrive pas à perdre entièrement la connaissance de Dieu, ainsi que la foi : car c'est là le terme où conduisent Ti- Trognerie et la luxure , puisque ces vices obscurcissent de plus en plus les lumières de l'intelligence et endurcissent le cœur : Dixit insipiensin corde suo : non est Deus. {Psalm. 13). L'homme insensé a dit dans le secret de son cœur : Il n'y a pas de Dieu. Ce sont les simples paroles du samt roi David , qui fait aussitôt eonnaitre le motil et la source de cette folie impie : Corniptisunt ei abominabiles factisunt in studiis suis. Parce que leurs sordides afiections les ont dépravés et les ont rendus abominables. C'est ce qui est arrivé à la majeure partie des hérésiarques qui, aveuglés par les plaisirs des sens, abandonnèrent la sainte loi deDieu

et se précipitèrent dans l'abîme des plus monstrueuses erreurs. i39. — Je veux fournir ici un exemple de la vérité qui vient d'être exposée en rapportant un fait que nous lisons dans un livre de Martin-Antoine Delrio (jésuite), intitulé : Disrjuisitiones Magicœ.{Tom. 1, lib. m, part. \, Qucest.7). Ce religieux, trèsconnu dans la Flandre en ces temps-là (1599), raconte que trois moines d'une vie débauchée et impudique, dont chacun entre' tenait une femme de mauvaises mœurs, avaient employé une partie du jour et de la nuit dans le jeu et le libertinage. L'un d'eux, cependant, moins impie et moins scélérat que les autres, se mit à dirj à ses compagnons : Frères, la nuit est déjà avancée, nous avons pris déjà assez de vin et satistjit nos pas» sions, il est bien juste, au moins, de rendre grâces à Dieu du bien qu'il nous procure. Un des compagnons reprit : Je rends grâces, quant à moi, au diable, et je crois qu'en c" -t c'est lui que nous devons remercier, puisque c'est notre maître. Et après avoir ainsi parlé, il poussa de grands éclats de rire, se leva de table et alla se livrer an sommeil. Les^leuxanfresenfirent autant dans la même chambre. Voici qu'au moment où ils étaient plongés dans un profond sommeil, ils entendirent la porte s'ouvrir subitement et avec un horrible tracas. Us y virent entrer un démon de très-haute taille, dont la figure était noire et l'aspect affeux, habillé en chasseur; il avait à ses côtés deux cuisiniers d'une taille moins élevée. A peine était-il au milieu de cette chambre, qu'il se mit à jeter des regards iarouches sur le lit où dormaient les trois moines , et dit d'un ton de voix terrible : Où est celui qui m'a adressé des remercîments ? je suis venu pour le récompenser de sa gratitude. En disant cela, il le tira par force du lit sur lequel il était couché, le consigna aux deux cuisiniers pour qu'ils le missent à une broche qu'ils avaient apportée et le fissent rôtir. Ces deux satellites du démon allumèrent aussitôt un grand ieu et se mirent en devoir d'exécuter l'ordre qu'ils avaient reçu. Alors le chasseur iniernal se tournant vers les deux autres moines que ce spectacle avait glacés d'épouvante, il leur dit : Et vous aussi vous méritez un pareil châtiment : il ne me manque pas la volonté de vous le iaire subir, mais une lorce supérieure me retient; je pars donc à regret, mais je vous préviens que de plus terribles châtiments vous sont réservés. Les deux moines étaient plus morts (jue vifs eu voyant «'étaler à leurs regards un spectacle si épouvantable.

— iir» —

Alix premières lueurs de l'aurore, leur frnycur s'accrut qnrnid ils ifcounurent que ce qui leur était arrivé peiidaul la nuit n'était ui un songe, ni une illusion, mais uu thàtiment Iresréel de Dieu, ear ils trouvèrent sur le pavé le moine, leur compagnon, privé de vie et rôti. L'auteur termine son funeste récit par ces paroles : Haud scio, an ab aiiquut sccculis quidquam ad. earmphim utilius nccidcrit. Scio locuin, et ordinem, scd utrutnque silenlio invulvo. Je ne sais si, depuis plusieurs siècles, il est arrivé un exemple plus utile et plus capable de faire réfléchir les|ini[ties. Je connais l'ordre religieux auquel appartenaient ces moines; leur monastère m'est aussi parfaitement connu, mais je ne veux en rien dévoiler. Le lecteur peut maintenant juger si j'ai eu raison de dire que l'intempérance dans la nourriture et les voluptés iinit par éteindre toute la lumière dans l'âme des hommes charnels, non-seulement celles de la raison, mais encore celles de la foi. Et eu vérité, ce malheureux moine ne reconnaissait plus dans Dieu son protecteur, il se plaçait sous la tutelle du démon. 11 Uè vtnAkli [\ki> sa*, acliuiij. de grâces à Dieu, mais à l'ennemi de Dieu auquel il taisait hommage de son service; aussi en reçut-il une juste récompense. Et pourtant, devons-nous dire, en d'autres temps ce malheureux moine, qui s'était voué au service de Dieu dans un cloître, av.it dû posséder bien des connaissances sur Dieu et professer des sentiments bien difîérents sur les saintes vérités de no're foi. Mais c'est le propre de l'incontinence d'éteindre, d'anéantir tout ce qu'il y a de raisonnable dans un cœur qui s'y abandonne.

140. — La tempérance, au contraire, perfectionne la raison, afiermit la foi et rend la personne qui la possède très-disposée aux actes soit naturels soit surhumains, car c'est une vertu qui éclaire l'esprit, illumine l'entendement, purifie l'âme, rend le cœur pur et conséquemment rend l'homme prompt et apte à tout ce qui appartient le plus éminemment à l'homme, soit dans l'ordre de la nature, soit dans l'ordre plus élevé de la grâce. La tempérance donne surtout une aptitude particulière pour l'oraison , car pour recevoir l'mfusion des lumières divines et des mouvements qui leur sont propres , il ne saurait exister de disposition meilleure que l'état d'une âme qui est étrangère à ces vils plaisirs que réprouve la vertu de tempérance. C'est pourquoi Notre-Seigneur a dit, que quiconque a le cœur pur parviendra à voir Dieu, autant qu'il peut se révéler à nos yeux

— no —

dans cette vie mortelle : Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum vidcbunt. {Matih. 5, 8). Et en effet, les Saints qui comprenaient parlaitement cette vérité n'eurent rien tant à cœur que de s'abstenir de toute délectation que l'on peut goûter dans les mets exquis et dans les liqueurs recherchées , et leur horreur pour les plaisirs impurs et charnels ne iiit pas moins profonde.

141. — Mais toute personne qui désirera voir résumés en peu de paroles tous les avantages particuliers de cette vertu et d'un seul coup d'œil en admirer tous les charmes , n'a qu'à prêter son attention à ce que nous en dit saint Prosper : Teynperantia temperantem facit, abstinentem, parcum, sobiium, moderatum^ vndicu?)i, tacitum , seinum, verecnndum. Hcec virtus, si in animo habitat, libidines frœnat , affectus tempérât , desideria sancta multiplicat , vitiosa castigat , omnia intra nos conjasa ordinal , ordinata corroborât, cogitationes pravas removet, inscrit sanctas, ignem libidinosce vuluptatis extinguit, animi teporem dcsiderio futures retribulionis accendit , inentem placida tranquiUitate componit, et virtutem semper ab omni vitiorum tempestate défendit. {De vita contempl. l. 2. cap. 19). La tempérance , dit ce Saint, rend l'homme abstinent , Irugal, sobre, modéré, chaste, réservé dans ses discours, sérieux et modeste. Quand cette vertu est dominante en nos âmes, elle y modère les affections désordonnées, elle y développe les saints désirs et elle mortifie ceux qui sont vicieux, elle impose une règle à tout ce qu'elle trouve en nous de contraire à l'ordre, elle y règle les affections honnêtes, en écarte les pensées perverses, y éteint le loyer de la concupiscence , elle enflamme par l'espérance des biens éternels les âmes tièdes, rend à l'âme sa sérénité, met à l'abri des orages des passions la verlu et la consolide. Voilà le beau portrait que nous tait de la tempérance ce grand Saint et il y en fait ressortir j>ariaitement tous les attraits qui l'embelUsseut,

Page 1