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CHAPITRE III

ON Y EXPLIQUE EN QUOI CONSISTE LA MODÉRATION PAH LE MOYEN 01 LAQUELLE LA TEMPÉRANCE IlÉGLE LES PLAISIRS DES SENS.

14-2. — Dans le deuxième traité, au chapitre cinquième du troisième article, eu parlant du sens du goût, i'ai dit qu'on

Jevait le modi-rer de telle sorte que, Jans l'état de la vie spirituelle , il faut user des plus grandes précautions pour ne pas tombi-r dans les cimi délauts où la gourmandise peut entraîner, et i[ui, sflon saint Thomas , doivent être nommés les entants de ce vice qui en est l'origine. Maintenant que j'ai à parler de la tempérance à laquelle il appartient spécialement de régler ce sen.> rebelle, je dis que cette vertu cardinale n'a point pour but de faire qu'en mangeant ou en buvant on n'éprouve aucune satislaclion. Autant vaudrait dire que la constance des martyr? réside dans l'absence de toute sensibilité de la douleur au moment où les tyrans leur font endurer les tourments les plus ai'^ns, parce que le sens du goût et celui du toucher sont des lacultés nécessaires qui, s'appliquant à leur objet respectif, sont forcées de laire nailre les sensations agréables ou douloureuses lUii leur sont propres. La vertu de tempérance consiste donc à régler le sens du goût de telle manière que l'on ne prenne pas plus de nourriture ou de boisson que n'en exige la nécessité, et que ce ne soit pas d'une autre manière que le besoin ne l'inq)0se.

143. — Ici maintenant il nous faut distinguer avec le Docteur angélique deux espèces de nécessites ; l'une qui regarde l'alimentation indispensable à la vie et l'autre qui concerne la conservation de celte même vie, selon une juste mesure. Nécessitas liumanœ 7'itœ pjfest alteidi dupliciter : uno modo, secundum quod dicitur necessarium illud, sine quo res nullo modo potest esse ; sicut cibus necessarius animali. Alio modo, secundum quod dicitur necessarium illud, sine quo res non potest convenienttr esse. 1 tmperaniia autem non solum attendit primam necessitulem sed etiam secundam. (:2. 2. Quœst. 141, art. Q, ad'2). Pour ce qui regarde la première de ces nécessités, la tempérance veut que l'on procure au corps autant de nourriture qu'il faut louruir d'huile ù une lampe, pour qu'elle ne s'éteigne pas. ilais comme cette quantité est très-médiocre, cette vertu exige eu outre, que Ton donne au corps autant d'aliments qu'il en laut pour conserver la santé et ne pas se rendre impropre aux occupations de son état. Car le philosophe Sénèque nous dit : Temperans appétit delectabilia propter sanitatem, vel pr opter bonam habitudinem, (3. Ethic. cap, 11), c'est ce qu'on nomme une nécessité de convenance. Ainsi donc, cehii-là pécherait contre cette vertu qui, par l'excès ou la soustraction indiscrète

de la nourriture, tomberait dans une maladie grave ou qui en atiaiblissant outre mesure ses forces corporelles en contracterait un état de langueur ou d'infirmité habituelle. Un artisan pécherait contre c^tte vertu si par une abstinence exagérée et par des jeûnes outre mesure, ou bien au contraire;, si par la débauche et le libertinage il se rendait incapable des travaux de son état. De même encore^ si un homme de lettres se réduisait au point de ne pouvoir pas vaquer à l'étude, ou si un religieux en contractait l'impossibililé de vaquer à l'oraison ou aux autres exercices de son observance régulière.

444. — A la nécessité de la convenance, saint Thomas rapporte aussi un genre de nourriture en proportion avec la qualité des personnes, c'est-à-dire à leurs emplois, à leurs dignités, à leurs facultés pécuniaires. Temperantia respicit necef^sifntem, quantum ad solam oonvenientiam vitœ, quœ quidem atlenditurj non secundum convenientiam corporis, sed efiam secundum convenientiam exercitiorum et rerum, piita divitiaru))i , officiorum, et multo m agis secundum convenientiam honestatis. {Art. cit. ad 3). Ainsi, une table qui est servie avec parcimonie chez un riche habitant de la ville, serait somptueuse pour un pauvre villageois, et cette profusion de mets qu'on sert sur la table d'un roi, quoiqu'on effet il y règne de la frugalité, serait pour un gentilhomme particulier quelque chose de somptueux; car, comme dit saint Augustin cité par saint Thomas, l'homme tempérant ne fait pas uniquement attention à ce qu'exige la nécessité , mais encore à ce que réclament son rang et ses emplois.

145. — Le lecteur me dira que d'après ce que je viens d'exposer, plusieurs grands serviteurs de Dieu ont pu pécher coatre la tempérance et il me citera un saint Pierre d'Alcantar.i et un grand nombre d'autres qui ne prenaient quelque réfection qu'au bout de trois ou quatre jours, ou même au bout d'une semaine entière. Le même péché peut, à juste titre, me dira-t-il , être imputé à tant de pieux anachorètes qui se nourrissaient exclusivement de quelques racines ou fades herbes et lie buvaient que de l'eau pure, et cela seulement une fois par jour quand le soleil était descendu sous l'horizon. Ainsi donc pécha Daniel, quand il passa trois semaines sans boire une goutte d'eau, sans prendre une bouchée depain et avoir le moindre soin de son corps, ainsi qu'il l'avoue lui-môme. Indiebus illis ego Daniel lugebam irium hebdomadarum diebus, panem desiderabilem non comedi.

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et cam, et vinum nonint'oicrunt m os mrum, sed neque nngimito vsits .Mn/i. {Daniel, cap. 10). Enfin, me dira-t-il, ces pcrsonnatçes ne pn-naient pas les aliments nécessaires à la conservation de lenr santé et de leurs iorces, ne se nourrissaient pas d'une manière couveuabîe à leur état et aux emplois (pi'ils remplissaient.

1 iG. — Le lertour n'a ^>as besoin d'ins^^ter sur do pareilles objections, car saint Thomas les a prévues et y a solidement répondu sans réplique. Il nous dit (2. 2. Q/irnst. iA2,nif. I) que l'ahsiuience des délectations nécessaires pour la conservation de l'individu et de l'espèce qui dans plusieurs seraient des péchés contre la tempérance, sont chez d'autres un exercice de vertu. Il cite pour exemple les athlètes qui se privaient do plusieurs plaisirs pour se rendre capables de grandes entreprises. Il nous montre les pénitentsqui,parde rigides abstinences exténuent leur corps pour purifier leur âme ou l'élever à une plus haute peri.,'Ction. 11 nous met sous les yeux les contemplatifs qui se privent, autant qu'il leur est possible, des délectations corporelles quoiqu'elles soient honnêtes, afin d'être mieux disposés à la contemplation et à l'intelligence des choses divines. Tous ces personnages, dit le saint Docteur, agissent selon les inspirations de la vertu, parce que leurs abstinences, bien '{ue singulières, sont conformes à la raison naturelle ou surnaturelle, quia sunt secundum rationem rectam, parce que si elles portent au corps quelque dommage, ils agissent de la sorte pour un bien d'une sphère plus élevée, tel que l'est celui de la purification de leur âme, leur propre perfection, et la contemplation des choses célestes. Le saint Docteur en parlant spécialement de la contemplation , s'exprime ainsi : Homines , qui hoc offcciwn assitmpserunt, ut contem plationi vacent, et bonum spiritualc , quasi quaclam spirituali propagatione in aliis trammittant, a mulfis delectationibus laudabiliter abstinent, aquibus illi,qui.bns ex officio competit operibus corporalibus et generationi carnal' vacare, laudabiliter non abstinent. {Eod. ar tic. ad secundum].. Si donc le lecteur est appelé de Dieu à une abstinence extraordinaire, et si sa vocation est légitimement reconnue par celui qui tient auprès de lui la place de Dieu, qu'il ne craigne pas d'entreprendre ou de continuer un genre de vie plus sévère, parce que sa conduite ne sera pas, d'un côté, opposée à latem-

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