AVERTISSEMENTS PRATIQUES AU DIRECTEUR SUR LE PRÉSENT ARTICLE
430. — Premier avertissement. Le .directeur voudra bien observer que dans le chapitre précédent j'ai parlé des fautes qui se commettent dans l'usage des aliments par des excès opposés, c'est-à-dh-e dans le trop ou le trop peu ; non point parce que je regarde l'un et l'autre de ces excès comme étant également dangereux, mais parce que tous les deux sont opposés à la tempérance, et par conséquent défectueux. Du reste, chacun doit se garder de tomber dans l'excès d'une trop grande nourriture, c'est ici le point principal qui nous occupe, et c'est contre ce même excès qu'on doit surtout prendre des précautions en usant des armes de la mortification, car pour l'autre excès, Tamour de soi-même sera un moyen suffisant pour s'en défendre. C'est ainsi que l'ont pratiqué les Saints qui, craignant de passer les bornes dans une matière où le sens du goût trouve des attraits, trompe et séduit, ont toujours préféré de pencher vers l'abstinence. Saint Jérôme rapporte, au sujet de sainte
Panle {In epitaph. Paulœ ad Eustoch.), que les médecins lui ayant conseillé de boire un peu de vin, après avoir enduré une raaladie mortelle, on ne put jamais la déterminer à accorder à son corps ce léger soulagement. Elle ne voulut même pas se rendre aux avis d'Eusèbe, évêque de Jérusalem, et lui répondit par des raisons si puissantes sur l'aA'ersion qu'elle avait pour le vin, que cela engagea ce prélat octogénaire à s'en abstenir luimême dans son âge de décrépitude, comme nous le rapporte le même saint Jérôme. 11 est vrai que ce saint Docteur n'approuve pas cette extrême rigidité et cette obstination à ne pas suivre les conseils d'autrui. Il est toujours certain que les Saints, lorsqu'il s'agit de la satisfaction du goût, ont mieux aimé donner dans l'excès du trop peu que dans l'excès contraire. Ou lit la même chose au sujet de la sainte comtesse Hedwige. {Surius in vita S. Hedwig. cap. 4, die 1 oct.). Cette sainte avait reçu des avis et même des reproches de son frère, qui était évêque, ainsi que d'autres personnes respectables, sur ce qu'elle piatiquait un jeune presque continuel , en ne s'accordant qu'une rélection très-insuffisante , ainsi que sur son abstinence toiale de viande et de tout autre aliment succulent. Elle ne se laissa point détourc^r de sa sainte habitude en répondant que ce peu de nourriture suffisait à son existence. Quiconque donc veut pratiquer la tempérance à l'exemple des Saints, doit craindre toujours de prendre trop de nourriture et pencher plulôt vers l'extrême opposé. 11 devra cependant, en tout cela, agir avec discrétion, qui est le sel d'assaisonnement pour toutes les vertus. 451. — Deuxième avertissement. Quant aux plaisirs impurs que la tempérance est destinée à réprimer, ie n'ai point à en entretenir le directeur, puisque nous parlons ici de la perfection à laquelle sont bien étrangers ceux qui marchent à grands pas dans le sentier du vice. Pourtant, s'il arrivait quelqueiois que certaines âmes, après avoir vécu longtemps dans l'exercice de la vie spirituelle sous sa conduite, et après avoir, par ses soins, acquis quelque vertu , eussent eu ie malheur de commettre quelque laute de cette nature, ce qui ne serait pas impossible, surtout en punition de quelque mouvement de vanité, si elles venaient s'accuser avec une sainte contusion de cette malheureuse chute, le directeur, et 'eTeu prie au nom de Dieu, devrait bien se garder de les accueillir en niauirestant son étonnementeten leur udressuut de viis reproches pour leur téiuoiguer son proloud
méoontontomont. S'il agissait ainsi, ce serait, rommo nous dit rÉcrilure sainte, iinir de briser le roseau qui penche. Anindinem qnnssutaw confringere. Ce serait^ je veux dire, jeter dans ces âmes un dtH'uurageir.ent complet et les précipiter dans un abîme de désespoir, leur enlever toute confiance et les réduire à un tel point qu'elles n'oseraient plus faire im seul jias en avant. Dans un cas semblable, le directeur devra réveiller de suite au fond de son cœur une tendre compassion pour son pénitent, en réfléchissant qu'il est capable de tomber lui-même dans de pareilles lautes, et que si Dieu lui retirait sa main miséricordieuse, il tomberait infailliblement comme son pénitent. Puis en tenant à ce pénitent un langage plein de douceur, il saura le conduire sur cette mer sans rivage et sans fond de divine bonté. Il montrera à ce pénitent humilié de sa chute le Seigneur toujours prêt à le recevoir dans son sein paternel, et hii rench-a son ancienne confiance. Le directeur dira à ce pénitent que Dieu a permis qu'il commît une telle faute, afin d'en tirer un plus grand bien, afin qu'en s'humiliant au fond de son cœur et se défiant de ses propres forces, il ait pour son Dieu une confiance encore plus grande. Il tâchera de l'éloigner de toute occasion et lui fournira de nouveaux moyens qui l'empêcheront de tomber dans la rechute. Le pénitent, traité avec cette bonté, se retirera plein de componction et plus ardent pour le service de Dieu; il se relèvera de sa chute plus vigoureux qu'il n'était auparavant , pour continuer de marcher dans le chemin de la perfection.
153. — On lit dans le livre des Pères {Defornicat. w» 9), qu'un vieiix moine, ayant reçu la visite d'une de ses parentes, commit mi péché grief, et ce qui est pire, il désespéra du pardon, de telle sorte qu'il songeait déjà à abandonner le service de Dieu et à rentrer dans le monde. Dieu permit qu'un autre moine entendit, au miheu de la miit, les démous qui conversaient entre eux en disant, pleins d'orgueil de leur succès: A la fin, nous avons fait tomber ce moine dans un péché d'impureté; à la fin, ce malheureux a éti; pris dans nos filets. En entendant ces paroles, le serviteur de Dteu fut saisi d'un grand trouble, et, sans plus -ie retard , il se rendit à la cellule de ce moine, dont les démons avaient prononcé le nom. Il le trouva plongé dans un océan de tristesse et de désespoir. Interrogé sur le fait, le moine pécheur confessa sur le cliamp sa faiblesse, en ajoutant en même temps
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qu'il se disposait incessamment à rentrer dans la vie séculière, et à se livrer sans réserve à tout le débordement des passions. Ne faites pas cela, mon clier frère, lui répondit le saint moine, avec amour et douceur. Renvoyez cette femme coupable, et ne cessez point d'babiter ce lieu de pieux recueillement, où, pendant de si longues années , vous avez servi votre Dieu. Ne perdez pas courage, car tout ceci n'est qu'une ruse de l'esprit infernal. Ne doutez pas que Dieu ne soit disposé à vous accueillir dans ses bras paternels; espérez dans sa miséricorde et reprenez confiance. Par ces paroles et d'autres discours pleins de charité, il ranima le courage abattu de ce frère; il fit rentrer l'espérance dans son âme, et le vieux moine commença dés ce moment à pleurer amèrement son péché. Il se remit à vivre avec plus de ferveur qu'il ne l'avait fait, au fond de cette solitude. Or, si quelque autre serviteur de Dieu avait débuté par de vifs reproches adressés à ce pauvre moine, en lui remettant sous les yeux sa profession religieuse, son âge caduc, et en grossissant la faute commise, certainement ce pécheur serait tombé dans le précipice du désespoir. Qui aurait pu retenir ce moine, qui voulait rentrer dans le monde, où il se serait plongé dans tous les vices, comme il avait intention de le faire? Avec un peu de charité et de douceur, il se vit rétabli dans le service de Dieu.
1S3. — Troisième avertissement. Nous avons dit, dans les chapitres précédents, que la tempérance exige que l'on modère les plaisirs permis et honnêtes qui résultent des autres sens, tels que l'odorat, l'ouïe, la vue, le goût dans les aliments dont nous usons. Il est donc nécessaire que le directeur prescrive à ses pénitents la conduite qu'ils doivent tenir dans cette modération gardée d'une manière convenable et conforme à la raison. Il y a sur ce point deux modes à observer, le premier c'est de priver ses sens des objets qui les flattent, le second, de les priver non pas des objets agréables, mais de la délectation qui nait de l'application de notre âme à ces mêmes objets qui nous charment. Pour ce qui regarde le premier mode, je vais le faire comprendre par des exemples de vertu qui ont été pratiqués par les Saints. Saint Louis de Gonzague , forcé d'assister aux spectacles , tela que les comédies et les joutes, baissait les yeux et obligeait ainsi le sens de sa vue à se sevrer du plaisir qu'on pouvait y goûter. Saint Laurent Justinien agissait de même et il ne descendait
jamais dans le janliu de sa maison pour réon^er ses yenx de l'aspect des fleurs et de la verdure. L'ahlié Machètes, dont j'ai d»^j;\ parlé, quand il se trouvait dans la «ocit'li- des moines ([ui tenaient dos discours oiseux, s'emlorinait, et, pur le moyen du sommeil, il fermait ses oreilles à ces raisonnements vains et sans utilité. Sainte Thérèse, dans une de ses maladies, s'étaut trouvée dans un dégoût total d'aliuit-nls, on lui apprêta un mets fort appétissant et délicatement assaisonné. La Sainte, après en avoir goûté, renvoya ce mets. L'infirmière lui ayant demandé pourquoi elle n'acceptait pas ce mets exquis, sainte Thérèse répondit : Je n'en mange pas parce qu'il est trop appétissant. Elle voulait donner à entendre que son intention était de priver son goût du plaisir qu'elle aurait trouvé dans cet aliment.
154. — Ce premier mode de modération est le plus habituellement mis en pratique par les Saints , parce qu'en privant les sens de tout objet qui les flatte , l'âme s'abstient de toute délectation sensible et par conséquent elle s'allranchit de toute attache. Mais quoique nous devions employer souvent ce premier mode, comme a dû le remarquer le directeur, dans les divers articles du second traité, on ne peut pas néanmoins le mettre en pratique d'une manière constante, parce qu'on ne peut pas continuellement lermer les yeux, se boucher les oreilles, et rester dans une incessante abstinence. Il faut bien restaurer le corps par la nourriture, afin de conserver la vie, la santé, les forces et l'aptitude à ses aflaires et à ses occupations ; on ne peut pas s'empêcher de parler , de raisonner quand les diverses occupations auxquelles on vaque en imposent la nécessité. Il faut bien aussi soulager de temps en temps son esprit fatigué , soit par l'étude , soit par l'oraison , soit par l'observance de sévères règles et se procurer cette distraction par une conversation honnête ou par quelque chose qui récrée la vue. Le directeur ne doit pas se montrer tellement rigide qu'il veuille tenir sans cesse ses pénitents à la torture d'une mortification sans relâche. Il doit donc leur dire que, dans ces occurrences, ils doivent employer le second mode , c'est-à-dire qu'ils doivent donner aux sens le relâche dont ils ont besoin, et s'y comporter de telle manière qu'ils tiennent leur âme toujours supérieure à ces plaisirs sensibles et matériels qu'ils peuvent y goûter.
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i55. — On lit dans la vie de saint Bernard, qu'il voyagea toute une journée sur les bords d'un lac aux limpides eaux sans s'apercevoir des charmes que ces paisibles ondes procuraient au paysage. Une autre fois, devant rendre visite à un abbé, de ses amis, on lui procura une mule richement harnachée. Il y monta , et accomplit son voyage sans s'apercevoir des beaux harnais dont elle était parée. L'abbé, en voyant un personnage de mœurs si graves et si saintes arriver, en étalant une si grande pompe, en fut tout étonné et ne pouvant dissimuler sa surprise, il en fit à saint Bernard un certain reproche plein de douceur et d'amabilité. Celui-ci lui répondit qu'il devait bien l'excuser sur cette vanité , car il ne s'en était pas aperçu. Lors donc que nous sommes forcés d'user de nos sens dans des choses agréables, mettons-nous au-dessus du plaisir que ces objets nous procurent, en n'y fixant pas l'attention de notre esprit, à l'exemple de ce grand Saint, afin que le plaisir se bornant aux sens extérieurs, ne parvienne pas à s'introduire dans notre cœur pour y taire dominer quelque attache imparlaite et pernicieuse. C'est la doctrine qu'enseigne si explicitement l'Apôtre ; Qui habentvxores, ianquam non habentes sint ; et qui fient, tanquam non fientes, et qui gaudent , tanquam non gaudcntes ; et qui ein\int, tanquam non possidentes ; et qui utuntur hoc mundo, tani» quam non utantur. (1 ad Cori?ith. cap. 7, 29, 30, 31). Quiconque a une épouse, dit-il, vive comme s'il n'en avait pas ; qui jouit des biens terrestres, soit comme s'il n'en jouissait pas ; qui possède des biens temporels, soit comme s'il ne les possédait pas ; et qui use de ce monde , soit comme s'il n'en usait pas. L'Apôtre veut nous faire entendre par ces paroles, que nous devons user des biens de ce monde, eu jouir et les posséder avec une telle abstraction mentale , avec une âme tellement supérieure à tous ces avantages, que les plaisirs se tiennent toujours hors de nous, ne parviennent pas à séduire la volonté, en y pénétrant, et ne la rendent point esclave, afin qu'en accordant aux sens ces délectations pour de justes motifs, notre esprit et notre volonté conservent toute leur liberté. C'est là ce qu'on appelle jouir d'un bien , comme si l'on n'en jouissait pas. Un homme sobre boit, un intempérant boit aussi, mais avec cette différence que le buveur intempérant boit le vin goutte à goutte, le savoure lentement , et non-seulement en remplit la capacité de son estomac, mais s'y plonge, pour ainsi dire, avec toute la
puissance de sa vùlouto. Au conlruire, l'homme tempérant, sans s'arrêter i»ar intervalles, vide promptement la coupe, parce que son ànie, ('Iranuèrc à cette délectation , concède au cor[is cette liqueur pour lui procurer une rélection nécessaire. J'en dis autant de toutes les autres satisfactions des sens.
150. — Pour arriver à ce but honnête, il faut procéder avec une intention droite et sincère, et ne vouloir, en satistaisant les sens tels que ceux du goût, de la vue, de l'ouïe et de la langue, que le seul plaisir de Dieu et de sa sainte volonté, ou quelqu'une de ces autres fins honnêtes dont j'ai parlé dans le chapitre précédent. Une personne qui agit de la sorte n'aime dans sa volonté, ces plaisirs sensibles qu'elle accorde aux sens, que pour de justes motils; elle aime surtout à plaire à Dieu et avant tout, et n'y souhaite que d'arriver à une fin honnête qu'elle s'y propose. C'est ce qui fait qu'elle vit détachée de ce plaisir matériel. Enfin, pour pratiquer la vertu de tempérance, tant en ce qui touche la règle extérieure à imposer aux sens, que pour la modération interne de la volonté, il est absolument nécessaire d'avoir des intentions droites , comme il a déjà été dit plusieurs lois.