CHAPITRE I
qc est-ce que la vertu de religion et quelle en est
l'excellence ?
157. — Après avoir exposé ce qui concerne l^essence et la pratique des quatre vertus cardinales, il nous reste à parler des autres vertus morales que le Docteur angélique nomme les parties potentielles des premières. Par ce nom de parties potentielles {partes potentiales), saint Thomas entend les vertus qui sous quelque rapport concordent avec quelqu'une des vertus cardinales, mais qui pourtant ne sont pas toujours en parfaite
harmonie avec elles. Telle est la vertu de religion relativement à la justice, puisque la justice veut qu'on rende à chacun ce qui lui est dû, et la religion veut aussi que l'on rende à Dieu le culte auquel il a droit ; mais pourtant entre ces deux vertus est une nuance qui les distingue, quoique de prime-abord elles semblent se confondre, vu que la justice exige qu'on rende à chacun ce qu'on lui doit jusqu'à la pins stricte égalité, tandis que la religion ne peut rendre à Dieu tout le culte dont il est digne. En effet, le mérite souverain de Dieu est sans bornes, mais l'honneur que nous lui rendons est limité. On voudra bien remarquer cependant que je n'ai pas l'intention de parler dans la suite de cet ouvrage de toutes les vertus morales, qui, en leur qualité de potentielles, sont subordonnées aux vertus cardinales, parce que cela occuperait beaucoup trop d'espace dans ce traité. Je me bornerai à parler de celles qui, parmi les vertus morales, occupent le plus haut rang et qui, s'étant établies dans une âme, y introduisent avec elles par une sorte de sympathie ces autres vertus qui ne sont pas aussi élevées.
158. — Saint Thomas parlant donc delà religion s'exprime ainsi : Ad religionem pertinet exhibere reverentiam uni Deo, secundum unam rationem, in quantum scilicet est principium creationis et gubernationis rerum. (2. 2. Quœst. 81, art. 3). Il dit que c'est une vertu qui paye à Dieu le tribut d'honneur, de service, de culte qui lui est dû, en tant qu'il est le principe et le créateur de toutes choses et qu'il les conserve. On doit observer que l'honneur doit être rendu à toute personne qui est ornée de quelque excellence. On le doit aux souverains à cause de l'éminence de leur dignité. Il est dû aux savants à cause de leur science, aux hommes de bien à cause de leiu-s vertus éclatantes. Et par conséquent. Dieu étant d'une excellence infinie à cause de sa souveraine puissance qui a créé toutes choses et les conserve, a le droit d'exiger qu'il lui soit payé un tribut d'hommage. Or, on s'en acquitte par les actes de religion qui, dans leur substance, ne sont autre chose qu'une sincère reconnaissance de son infime supériorité sur toutes les choses créées.
159.— La bonté de Dieu infiniment portée à nous enrichir de ses dons, peut encore être un motit de religion et nous engager à lui rendre le culte qui lui est dû, puisqu'il est le premier principe et la source féconde d'où découle tout bien. Enfin, nos
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pochés et notre profondo misèrt' sont encore de nouveaux motifs (11' lui jiayt'r t-tî lril)ut «l'humbles honimat?i'S, parce qu'en s'altaissant devant Dieu, on s'humilie plus prolondi^mcnt dovnnt gon iucomparalil»' giamlcur, el par ces actes de vénération, de respect, de soumission, on lui rend un honneur encore plus éclatant. 11 est certain (]ue les louanges sont des actes de religion, comme nous verrons bientôt, puisqu'ils procurent à Dieu une grande gloire. Saint Augustin expliquant ces paroles du psaume Prœoccupcmus faciem rjus in confessione, dit que la confession qu'on fait à Dieu de ses péchés avec une profonde humilité, est un acte de louanges et de gloire. 11 en est en ceci comme d'un malade à l'égard du médecin qui le guérit et qu^ donne à ce dernier des éloges d'autant plus honorables que son mal était plus grave. ISumquid et hoc non pertinet ad laudem Dei, quando, cunfiterispeccaia tua? Quid tanto amplius laudafur medicus, quanio plus desperabatur œgrotus? Confitere itaque peccata tua, qui magis desperabas de te propter iniquitates tuas. Tantoenim major laus est i(/noscentïS,quantomapr€stexaggeratio peccata committentis. IS'on eni7n putetnus nos recessisse a laude cantici, si jam hic confessionem intelligamus, qua confitemur peccata nostra. Et hoc ad laudem cantici pertinet, quia cum peccata nostra cognoscimus , Dei gloriam commendamus. {In psalm. 94). Concluons donc, que tout ce qui est envers Dieu un acte de service, de respect, de soumission et d'obéissance, pour reconnaître son excellence suprême, est en même temps aussi un acte de culte et de religion.
160. — Pour comprendre combien cette vertu a de noblesse, il suffit de lire ce que saint Thomas nous en dit lorsqu'il affirme que si véritablement elle n'entre point dans la catégorie des vertus théologales, elle occupe cependant le premier rang parmi les vertus morales, comme la plus excellente et la plus digne de toutes ces vertus. (2 . 2, Quœst. 81, art. ^ et 6). Elle n'est point une vertu théologale, parce qu'elle ne prend pas Dieu pour son objet immédiat, comme le fait la foi, qui nous fait croire en Dieu et reçoit de Dieu même l'impulsion qui la porte à cette croyance , en se fondant sur la sagesse et la véracité divines, qui ne sauraient l'égarer. Ce n'est pas non plus comme l'espérance , qui place en Dieu sa confiance en aspirant à sa possession, et c'est Dieu lui-même encore qui en est le moteur, en inspirant un désir de le posséder fondé sur sa toute-
puissance et son infaillibilité à maintenir les promesses qu'il nous fait. Enfin, ce n'est plus comme la charité, qui aime Dieu et se sent portée à cet amour en considération de l'immense bonté de celui qui en est l'objet. Non, la religion ne procède pas comme ces trois vertus, puisqu'elle a uniquement pour objet immédiat le service, le culte intérieur et extérieur rendu à Dieu; non pas que cet acte consiste en Dieu, mais seulement dans les actes humains qui lui rendent ce tribut d'hommages. Le mobile de cette vertu est un sentiment honnête aue fait éprtjuver l'accomplissement de ces actes, eu tant que la volonté y considère les devoirs dont l'excellence infinie de Dieu nous lait une impérieuse loi. Malgré cette différence qui existe entre les vertus théologales et la vertu de religion, celle-ci pourtant est la reine de toutes les vertus morales ; elle les surpasse toutes en dignité, parce qu'elle se rapproche de Dieu plus que toutes les autres. Il est vrai qu'elle ne considère pas Dieu dans son essence même; mais pourtant, comme elle veut, par ses actes d'adoration et de respect, honorer Dieu et le glorifier, elle occupe un siège voisin du trône de la divinité : Religio, dit le Suint, {in prœcept. a. 6) magis de propinguo accedit ad Deum qriam aliœ virtutes morales, in quantum operatur ea, quœ directe et immédiate ordinantur in honorem divinum : et ideo reliyio prœeniinet inter alias virtutes morales.
161. — Y a-t-il quelque chose qui s'approche mieux de Dieu que l'honneur rendu à Dieu? Non assurément, parce que cet honneur le touche immédiatement. Donc, il n'est pas de vertu {)lu3 rapprochée de Dieu que la religion, puisque, par ses actes .le culte et d'adoration, elle paye cà Dieu un tribut d'honneur. Mais si, parmi les rayons de lumière, ceux qui sont les plus éclatants sont ceux qui avoisinent le soleil ; si, parmi les ondes, les plus limpides sont celles qui se rapprochent le plus de la source, il laudra bien dire aussi que, parmi les vertus morales, la plus splendide est celle qui touche le soleil incréé luimême; la plus pure, celle qui coide immédiatement de l'inépuisable source de toute perlection. Si, dans les cours des souverains, on regarde comme le plu^ élevé en dignité cehii qui se rapproche le plus du trône qu'oc 'upe le monarque, qui oserait refuser de croire que, parmi les vertus morales, la religion est la plus haute et la plus digne , puisqu'elle est, par ses actes, la plus rapprochée du Roi du ciel et du Créateur de l'univers?
\i'>'2. — Notis joignons à ce (lui viont d'être dit nuo, autro raison prise (.lu Docteur aiigéliiiwe et où l'on voit encore, d'une manière plus évidente, ipie cette vertu occupe un rang trèsdistingué. Il dit que la religion n'est pas distincte dans sou essence de la sainteté elle-même : Sanclifas dicilur, ver qwnn Dtens hominis se ipsum, et suos actus nuplicat Deo : Unde non dijfert a religionesecundum suam essentiam, sed solum ratione» lin cit., art., cap. 7). La religion, continue le Saint, rend à Dieu un hommage de dépendance par certains actes de culte spécial, tels que les sacrifices, les oblations, les prosternements d'adorations et autres de même genre. La sainteté, pour obéir au précepte de la religion, dirige aussi vers Dieu tous ces actes dont on vient de parler, ainsi que d'autres actes qui lui sont propres, par lesquels elle sanctifie celui qui les iait, en sorte qu'elle devient elle-même une vertu de religion, et par conséquent la religion est dans son essence la sainteté elle-même. En eflet, saint Jacques nous dit : Religio munda, et immaculata apiid Deum, et vairem, hœc est, visitare ?wrÀllos, et viduas in tribut a t ione eonnn, et immaculatum se custodire ab hoc swcu/o. {Jacob. I, "27). 11 dit que la vertu de religion pure et sans tache, en présence de Dieu et du Père céleste, consiste à visiter les orphelins et les veuves dans leurs tribulations, et à se conserver innocents et dans un état de pureté aumilieu des souillures de ce monde. Mais ne pou irait-on pas dire que les vertus, dont parle cet Apôtre, doivent porter les noms de miséricorde, de charité, de détachement, de pureté plutôt que le nom de rehgiou? Nullement, et l'Apôtre s'est pariaiLement exprimé, parce qu'en pratiquant ces vertus, pour accomplir le précepte de la religion touchant le service de Dieu, on pratique encore des actes de cette même vertu et on iouit de l'insigne prérogative de se rapprochei ..utore davantage de Dieu. Je ne veux donc pas exiger autre chose, pour devenir saint, que l'acquisition de la vertu de religion, à un degré parfait.
163. — Mais si fou veut mieux comprendre encore quel est le haut prix de cette vertu, ou n'a qu'à réfléchir sur l'estime qu'en font les Anges du Paradis, et sur la piété et la ferveur avec lesquelles ils la pratiquent, non-seulement dans le ciel, mais encore sur la terre, où ils ne dédaignent pas de descendre souvent pour servir d'escorte à leur Maître et pour y auorer profoudément leur Créateur. Samt Jean Ghrysostôme nous dit
que, pendant la célébration du saint Sacrifice de la messe, qui est bien certainement Tacte le plus solennel de la religion, les Anges descendent du ciel en cliœurs nombreux pour rendre leurs hommages au Dieu qui s'y immole, chantent des cantiques de louange, et, saisis de frayeurs, environnent le mi< nistre sacré qui offre à Dieu la sainte victime : Per id tempui et Angeli sacerdoti assidenf, et cœlestium pofestatum universus ordo clamores excitât, et locus altari vicinus, in illius honorem qui imrnolatur angelorum choris plenus est. Id quod credere abunde licef, vel ex tanto illo sacrificio, quod tune peragitur. [Desacerdotio, lib. vi). Après avoir ainsi parlé, le saint Docteur K3Çpoç^ la y^ion d'un saint vieillard auquel Dieii sg plaisait à révéler ses secrets; et il dit que ce saint vieillard vît une innombrable cohorte d'anges autour de l'autel où il célébrait le saint Sacrifice. Ils étaient entièrement couverts de splendides vêtements, tous le Iront incliné vers la terre, de la même manière que le pratiquent les gens de cour en présence de leur souverain. Le saint Docteur, après avoir raconté ce fait, en consacre l'authenticité par une déclaration solennelle, en protestant qu'il le tient comme parfaitement conforme à la vérité : Id quod facile mihi ipsi persuadeo»
164. — Mais qu'y a-t-il d'étonnant à voir que sairit Jean Chrysostôme ajoute foi sur ce point aux visions des autres , puisque lui-même en a eu fréquemment de pareilles. Quand il entrait dans l'église , selon ce que rapporte Baronius , il voyait presque toujours le saint tempie rempli d'anges qui y rendaient leurs hommages au Dieu qui y réside. Cela lui arrivait spécialement pendant qu'il offrait le saint Sacrifice. Joan7ies Chnjsostomus saccrdos admirandus, Ecclesiœ Constant inopolitanœ, imma vero iolius orbis splendor , vir animi perspicacis , omni fere iempore videOat domuni Doniini rejertam angelorum cœtu et tune in primis cum divinum et incruentum sacrifœium offerC' batur. [Baron. Jom. 5 Ann. anno 407). Ce célèbre historien nous apprend que le saint Docteur raconta plusieurs lois, avec non moins de "oie que d'admiration, à ses plus intimes amis, qu'au moment où un prêtre commençait la célébration de la sainte messe, il vit descendre du ciel des anges dont le visage était lumineux, revêtus de splendides tuni([ues et nu - pieds, se placer autour de l'autel , et que là, les yeux fixés sur les saints mystères, la tète inclinée et gardant un prolond silence, ils
servaient respectuensemeut comme ministres le célébrant. Peis s'élevaut sur leurs ailes ils allaient se placer auprès des évèqiies, des prêtres et des diacres, pendant que le célébrant donnait au peuple la communion. Le lecteur peut juger de là combien grande est la vertu de religion et de quelb; estime elle est digne, puisque les ang(îs, non contents d<' la pratiquer dans le ciel où est leur demeure, viennent encore sur la terre pour en continuer l'exercice et se montrent à nos yeux quelquefois dans des postures si pieuses , si rocucillies , si parfaitement empreintes d'un saint respect, afin de nous exciter à imiter leur exemple.