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CHAPITRE II

ON \ EXPOSE EN GÉNÉR\L QUELLE EST L'ESSENCE DES ACTES DU CULTB PAU LESQUELS t>'i:XEUCE L.\ VERTU DE RELIGIOIN, ET QUELLES SONT LES DIVERSES ESPÈCES DE CE CULTE.

465. — On sait déjà que les vertus tirent toute leur beauté des actes intérieurs. De même que notre corps reçoit de l'âme l'usage de la raison , que l'arbre tire sa vie de ses racines , que chaque planète est redevable de sa lumière au soleil , de même les actes extérieurs de la vertu puisent dans les actes internes ce qu'ils ont de bon, de surnaturel, d'honnête, et de beau et ce qui les rend agréables aux yeux de Dieu. Les actes internes puisent ces qualités dans leur mobile, et s'ils sont d'un ordre surnaturel dans la grâce qui y concourt. Et de même qu'un corps sans âme est un cadavre hideux, qu'un arbre sans racine est un tronc aride, qu'une planète sans le soleil n'est qu'un corps obscur et ténébreux , de même une vertu qui n'est pas unie à des actes intérieurs bons et vertueux , n'est point une vertu , mais un cadavre, un tronc, une ombre trompeuse de vertu. La même chose se passe dans la vertu de religion. Celle-ci tire tout ce qu'elle a d'estimable et de précieux des actes intérieurs par lesquels en reconnaissant l'excellenee infinie de Dieu, son bienfaisant créateur et son perpétuel conservateur, voyant d'ailleurs quelle est sa profonde bassesse et son vil néant, se soumet intérieurement et sans aucune réserve à cette Majesté divine si élevée. C'est dans cet abaissement intérieur que consiste principalement le culte que l'on rend à Dieu. Sans ce mobile interne.

la pins éclatante manifestation extérienre ue saurait être qu'une vaine apparence de culte, nn fantôme de vertu.

J6G. — Saint Thomas nons dit que Dieu veut être honoré par nous, non pas pour son utilité particulière, puisqu'en lui-même il trouve sa gioritication sans limites, mais bien pour notre profit, parce qu'en nous abaissant devant lui par nos humbles hommages, nous parvenons à nous rendre plus parfaits. Dicendiim, guod Deo revereniiam et honore?)! exhlbemus, non propter se ipsum, quia in se ipso est gloria plenus , eut nihil a creatura adjici potest, sed propter nos, quia videlicet in hoc quod Deum revercmur et honoramus , mens nostra ei subjicitur : et in hoc ejus perfectio consistit. (2. 2. Quœst. 81 , art. 7). Il faut savoir que toute chose inférieure, en se soumettant à ce qui lui est supérieur, devient parfaite,, comme nous le dit Tauteur précité. C'est ainsi que le corps, en se subordonnant à l'àme, vit, croît, sent et raisonne ; l'air placé dans une région inférieure au soleil et frappé des rayons de cet astre, devient clair et lumineux. Dans les ouvrages que fabrique la main des hommes, l'argile se laissant manier par le potier, nasse de l'état d'une terre vile à un vase de prix. Le marbre, se umetlant à l'action du sculpteur, devient, d'une pierre bruit,, une statue élégante que l'on placera dans une galerie pour enchanter les regards d'un prince, et prendra place sur les aulcls pour y être un objet de vénération aux yeux des fidèles. Ainsi l'àme, en se soumettant à Dieu par un acte intérieur d'uiiixlion très-humble par lequel elle reconnaît son inhuie supèrioriiè, s'enrichit de perlection à ses yeux. C'est à quoi saint Augustin veut faire allusion lorsqu'il dit : Quod recte colUur Dcus, honiini prodesse, non Deo ; neque enim quisquam (onli dizcnf ii/u/uisse, si biberit ; aut luci, si viderit. {De civit. Dei, iib. x, cap. b). Dieu, honoré par un culte dont il est digne, n'en rct;oil pas le profit, car il est entier pour l'homme. Qui oserait dire que la fontaine tire quelque avantage de ce qu'on boit de son eau, ou que la lumière gagne beaucouf à ce qu'on s'en serve pour y voir?

167, — C'est pour cela que le Seigneur se plaignait des Hé breux, dont plusieurs, en lui ohiant des sacrifices, n'y joignaieiii. pas les afiections du cœur qui sont l'àme de toute espèce de culte que l'on rend à Dieu. Kumquid, leur disait-il parla bouche du Prophète royal {Psulm. A\), 13), wa^nhicabo carnes taworum, aut sanguinem hircorum potabo ? dviè-iu, ù peu|ile d'Israëlj que

jo mniicrorai la chV\r >]o< i.iimimux .nie tti iii'iinmolos ot que je boirai l- sang des houes ilont tu arroses mes autels? Toiitce qui est paré de verdure sur la terre, tout ce qui brille dans le Ciel, tout ce qui fait la parure de l'univers m'appartient A moi sont les animaux de la forêt et les oiseaux qui volent dans les airs. Mcœ sunt ferœ sylvarnm, jumenta in montibus et baves. Cognoviomnia volatiliacoeli, et pulcliritudo agrimecumest. Pour que les victimes qu'on m'offre me soient agréables, il faut joindre au sacrifice extérieur de ces victimes le sacrifice intérieur du cœur, l'unir avec les louanges, les hommages et les sentiments d'une humble aflection. Immola Deosacrificiumlaudis, et redde xltissimo vota tua. Le lecteur doit comprendre, d'après cela, t^ue pour pratiquer la vertu de religion, on doit d'abord envisager l'excellence infinie de Dieu et la bassesse de l'homme, et ensuite rendre honneur au Créateur avec un profond sentiment de dépendance ; car c'est ici la partie la plus importante et la plus essentielle du culte que le Très- Haut exige de nous.

168. — On ne saurait cependant conclure de ceci, qu'on ne doit pas rendre à Dieu un culîe extérieur et que ces actes externes n'appartiennent point à U vertu de religion. Le prétendre ce serait tomber dans l'erreur des sectaires qui réprouvaient les cérémonies eccli'siastiques et le culte extérieur de l'Église, ou l'hérésie des Trinitaires, qui disent que Dieu ne doit être honoré qu'en esprit : Solo spiritu Deum adorare debemus. Autre chose est de dire que les actes extérieurs du culte, nullement accompagnés de tout culte intérieur, ne sont point de véritables actes de religion ; et autre chose de dire que les actes externes unis avec les actes intérieurs, ne sauraient être aussi un véritable culte , et qu'on n'en doit pas payer le tribut à Dieu comme étant notre souverain. Le premier est vrai, le second est faux, et non-seulement cela , mais c'est encore une erreur détestable contre la loi. Si nous n'étions que de purs esprits comme les anges ou les âmes humaines qui sont déjà dans le ciel , il nous serait possible d'honorer Dieu uniquement par des actes internes , mais comme nous sommet composés d'un corps et d'une âme , pourquoi ne devrions-nous pas honorer Dieu par des actes corporels ? Est-ce que Dieu est exclusivement le principe de notre âme, tandis qu'il ne Test pas de notre corps ? Pourquoi donc le corps ne serait-il pas tenu de recou- T. m. 9

naître par des actes qui lui sont propres, son âv-'-n Créateur et de lui rendre lui aussi un tribut d'hommage et de soumission ?

169. — Le sentiment de ceux tjui n'admettent pas un culte extérieur est un délire de ces esprits aveuglés^ dont le concile de Trente a prononcé la condamnation. Cwn naiura hominum, dit le saint concile, {Sess. 22, cap. 5), ea sit, ut non facile qucat sine adminiculis exterioribus ad rerum divinarum meditati mem sustolli : propterea pia mater Ecclesia ritus quosdarn, ut sci- Ucet quœdam submissa voce , alia vero altiore inmissa pronuntiarenttir institiiit. Cœrcmovias item adhibuit , ut mysticas be~ nedicfiones, itiniina, tlnjmiamnta, vestes, aliaque id genus multa

■ ex a;!nslolica disci!)/i?jfi, et Iradifione ; quo et majestas tanti sacrificii cornmn}dtiictur, ri mentes Jidelitim, per hœc visibilia religionis et pi^tatis siqna ad rcrum altissimarum , quœ in hoe sacrificio fate^if, conte»! pi afiovem. excitarcntnr. La nature de l'homme étant telle (ju'il ne [leut aisômcnt et sans quelque secours extérieur , s'élever à la méditation dos choses divines, pour cela, ri'>glise, comme une bonne mère, a établi certaines règles, comme de prononcer à la messe des choses à haute voix, d'autres d'nn Ion plus linnl. et a introduit des cérémonies, comme les h('Mit''di<'liii!i« inysti(]iu'S , les lumières, les encensements, les onieini'iii<. l't piusinii-s antres choses pareilles, suivant la disci[)lint' l'I l.i iiniiitini; des A[u)tre=; , et pour rendre par là plus l'i^'ominaii'iaM*' la m;ijesli' d'un si ur;nid sacrifice, et pour exciter li's (isprils des fidrk's par ces signes sensibles de piété et île religion, à la contemplation des grandes choses qui sont cachées dans le sacrifice.

170. — La raison que donne en cet endroit le concile pour démontrer la nécessité des rites et des autres actes extérieurs du culte, est par!;ufernent convnmcnnle. Notre àme, pendant qu'elle est unii; <à ce misérable corps, ne peut exercer ses actes spirituels , ni s'élever à la contemplation i1es choses surnaturelles et divines, sans la eoo;^i''ration des sens extérieurs; et comme ceux-ci dé[ii'iident des si-nsalions externes, l'âme ne peut produire que dilheilementses opérations spirituelles, et il lui faut l'aide du corps. C'est à cela que veut faire allusion l'Apôtre, quand il dit: Invisibilia Dei a creatura mundi, pei ta quœ Jacta sunt, intellecta , conspiciuntur [ad Roman. \, 20) Notre âme, par le secours des choses visibles (jne les sens nous ^présentent, s'élève à la connaissance des choses invisibles et

dont lc«; sens ne peuvent avoir aucune notion. Il suit de là, que quand nous voulons honorer ce Uieu, que son infinie giandeur rend si digne de nos adorations, nous avons besoin d(;s sens extérieurs et des objets sensibles qui nous incitent et nous engagent à lui payer ce tribut d'hommages.

171. — Et en vérité, est-il quelqu'un qui n'éprouve point l-k- lui-même la puissance ([u'exeico ce culle extérieur pour élever l'àme à la contem[ilation et au respect de nos divins mystères? Quel est celui qui, en voyant tous les ans nos églises dépoudlées de leurs saints ornements, les autels privés de leur parure habituelle, les croix voilées, les cloches muettes, les hislruments de musique silencieux, les prêtres remplir leurs fonctions, en habits sacrés de deuil, et un chant lugubre, allant la tète baissée, les mains jointes, les pieds sans chaussure, adorer la croix, se prosternant même le visage contre terre, quel est celui, dis-je, qui, au milieu de ce silence solennel, de ces objets { qui ne retracent que la tristesse, ne sentirait pas son cœur ému 1 d'une sainte componction ? Qui pourrait se dispenser de porter son attention et ses pieux souvenirs sur la passion et la mort du Rédempteur? Et c'est là en eflet, ce que l'Église veut nous représenter par ce cérémonial liuièbre. Mais, quel est celui qui, en voyant par un changement de scène religieuse, les églises se revêtir de nouveau de leurs parures sacrées , les autels reprendre leurs ornements de joie, l'air retentir de cantiques joyeux, ne sentirait pas se réveiller de nouveau dans son cœur le souvenir de Jésus-Christ ressuscité en l'iionneur duquel on célèbre ces joyeuses solennités, et ne serait pas intérieurement inondé d'allégresse en se faisant à lui-même de saintes félicitations sur le bonheur ineflable dont cette résurrection est pour lui le gage ? Est-il quelqu'un qui , en voyant la magnificence de nos temples, la splendeur de nos autels , la somptuosité de leurs parures, la richesse des broderies eu or et en argent, dont Téclat y reluit de toute part , n'en conçoive une haute idée , n'en retire un respect j)lus profond pour nos saints mystères qui s'y célèbrent? C'est donc une grande véiilé, celle qu'a exprimée le saint concile de Trente quand il a dit, que le culte extérieur, indépendamment de ce qu'il est une dette payée au Seigneur, comme nous l'avons déjà dit, est encore nécessaire pour élever nos âmes à la contemplation^, et nos cœurs à la vénération des choses saintes. Nous devons rester parfaitement

convaincus que, durant notre pèlerinage dans cette vallée de larmes, pour autant que notre âme soit élevée et notre esprit cultivé, nous sommes tous sous la pression de la matière et que nous avons tous besoin des objets matériels , pour arriver à l'intelligence des choses spirituelles.

172. — Je citerai un trait relatif au roi Clovis. ( In vita S. Benign. apud Surium 43 ?anu.}.Ce monarque ayant embrassé le christianisme et été instruit des dogmes qu'il enseigne par les soins de saint Rémi, évêque de Reims, était en marche pour se rendre à l'église et y recevoir le sacrement de la régénération. Les rues, qui du palais conduisaient au temple, étaient superbement ornées et ombragées de tentures qui les recouvraient en forme de pavillons; les parois des maisons disparaissaient sous des tapis de soie; l'église où ce prince devait recevoir le baptême était magnilnpioment décorée, et l'on y avait dressé un somptueux baptistère; l'air était embaumé de suaves parfums. On voyait se dérouler une longue procession de tout le clergé, dans laquelle les saints lévites et les prêtres portaient les livres des évangiles ouverts, et la croix haute. De Donmreux oierges brûlaient ; on implorait par de saints cantiques l'assistance divine et la protection des Saints, en récitant les prières accoutumées. A la suite de la procession marchait le roi, que le pontile conduisait par la main, et enfin venait la reine, suivie d'une foule innombrable de chrétiens. Le roi, en voyant l'ordre admirable de cette procession, en entendant ces chants sacrés, en considérant avec admiration la pieuse splendeur de ce religieux cérémonial, se sentit si profondément ému, que, se tournant vers le saint évêque, il lui demanda si ce n'était pas là ce royaume céleste qu'il lui avait promis en embrassant la foi chrétienne. Non, puissant prince, répondit saint Rémi, ce n'est pas le royaume que je vous ai prorois, mais c'est le chemin qui conduit à ce royaume céleste. On peut juger par ce trait combien ont de puissance et d'efficacité à subjuguer notre esprit ces rites sacrés qui appartiennent au culte de Dieu, puisqu'ils purent adoucir le cœur de ce monarque, accoutumé aux splendeurs de sa cour, à tel point, qu'il croyait -voir les magnificences du paradis, tandis qu'il ne marchait encore que dans la voie qui nous y conduit. Il reste donc maintenant bien établi que le culte de la religion s'exerce principal<'.Qieut par les actes iulcrieurs 4'iiommage à la suprême excel-

Icnce du Créateur; et, sccDinlainuueiit, parles actes extérieurs, q«i nous excitent, en les traduisant par le cérémonial sacré, à une soumission intérieure de notre cœur au Dieu que nous êer\n>ns.

173. — Il faut maintenant ici faire observer que ce culte, qui se réfère à la vertu do religion dont nous nous occupons eu ce moment, doit être envisagé sous divers points de vue, par rapport aux diflerenls objets qu'on se propose d'honorer. A l'égard de Dieu, c'est le culte de latrie par lequel nous lui rendons hommage, à cause de son souverain domaine, qu'il lli'ut de lui-uième et qu'il ne reçoit de nulle part. Par rap[»ort. aux Saints, c'est le culte de dulie, parce que nous honorons en eux une excellence bornée et limitée qu'ils ne peuvent avoir d'euxmèmos, mais qu'ils ont reçue de Dieu, comme en étant les serviteurs et les amis, et comme les courtisans et les lavoris de son palais céleste. Le culte que nous rendons à Marie se nomme hyperdulie, parce que sou excellence, bien que limitée, est cependant très-supérieure au mérite des Saints, puisque, en sa quahté de mère de Dieu, elle en est la reine, et qu'elle a reçu par dessus tous les autres de spéciales prérogatives. En sorte que le culte par nous rendu aux Saints et à leur souveraine Maîtresse, va finalement se résumer eu Dieu, comme l'a défini le septième synode. {Sept, sijnod. act. A). Sanctos venerumur ut Dei amicos: et honor qui sanctis impenditur, in Deum recurrit : (jui hiartyrem colit , Deum ipsum colit: qui matrem ipsius adorât , ipsi lionorem assignat. Nous honorons les Saints, dit le concile, comme amis de Dieu, et l'honneur que nous leur rendons retourne à Dieu. Celui qui honore un martyr, honore Dieu; quiconque rend à la sainte Vierge un culte, par cela même qu'il honore la mère , il honore le Fils.

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