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CHAPITRE III

ON Y ÉNCMÈRE LES ACTES PARTICLLIERS DE CULTE PAR LESQUELS ON PRATIQUE LA VERTU DE RELIGIOX.

l"-i- — Après avoir fait connaître l'essence du culte divin, nous allons narler. des actes spéciaux par lesquels ce culte

s'exerce et, par conséquent, au moyen desquels se pratique la rertu de religion qui n'est en réalité qu'une aptitude et une lacilité à produire des actes de cette nature. Les actes du culte ^ont donc les adorations telles que nous les avons expliquées dans le chapitre précédent, parce que, dans l'Écriture sainte, on trouve plusieurs actes d'adoration qui n'ont aucun rapport à aucune espèce de culte. C'est ainsi que Jacob , s'étant prosterné sept fois sur terre, adora son frère Esaii : Et ipse progredieiis adoravit pronus in terram seplies. donec approjnnquaret frater ejus. {Gènes. 33, 3). C'est ainsi que Joseph fut adoré par ses frères qui s'inclinèrent en sa présence : Et incurvati adoraverunt eiim. {Gènes. -43, 39). De même encore les fils des prophètes, voyant que l'esprit d'Élie reposait sur Elisée, l'adorèrent par une profonde inclination jusqu'à terre : Videntes autem filii prophetarum, qui erant in Jéricho e contra, dixerunt : Requievit spiritus Eliœ super Eliseum. Et venientes in occursum ejus, adoraverunt eumproni in terrain. (4 lieg. 2^ 45). Or, toutes ces adorations ne furent point des actes de culte, mais simplement des actes d'urbanité pratiqués à l'égard de quelques mortels doués de certains mérites particuliers, ou de quelques qualités dont ils étaient ornés. L'acte d'adoration est cet humble hommage de dépendance que l'on rend à la majesté infinie de Dieu. C'est de cette nature que furent les actes d'adoration qui furent rendus à Dieu par les Israélites dans le temple de Jérusalem, en ce jour mémorable où Salomon en célébra la dédicace avec une pompe si splendide et si solennelle. Le texte sacré nous apprend que ce roi ayant adressé sa prière au Seigneur, le feu descendit du ciel, et consuma toutes les victimes et les holocaustes, et que la Majesté divine remplit tout le temple : Jgnis descendit de cœlo, et devoravit holocausta, et victimas^ et majestas Dotnini implevit domum. (2, Paralip. 7. i). C'est-à-dire qu'une nuée éclatante, comme l'ex* plique Corneille de la Pierre (ou a Lapide), déploya visiblement aux yeux de tout le peuple la majesté et la gloire invisibles de Dieu. Majestas Domini, id est gloria, puta caligo, sive 7iubes splendida, et gloriam Dei invisibilis majestatem, et g/oriam Dei reprœsentans. Alors les HéJH'eux se prosternèrent tous le visage contre terre, sur le pavé incrusté de marbre précieux, et, par \\\\ profond hommage, adorèrent la Majesté diviue. Ei

tornientcs proni in terrain super pavimentum slratai/i lapide adoravrrunt, et hiudavcruul Dominum.

MIS. — Lors (louo (pic nous voulons, à noire tour, r(;inplir de seniblal lies actes d'adoration, comnae nous ne pouvons pas, de même que les Israélites, voir scnsiblemcnl la majesté de Dieu, nous pouvons cependant la peindre à notre imagination avec les couleurs que la toi nous fournit. Considérons Dieu comme infiniment supérieur à toutes les créatures, à cause du souverain domaine qu'il exerce sur elles à titre de créateur, et c'est ainsi que saint Augustin 1(! pratiquait, en méditant sur ces paroles du Prophète royal : Quoniam tu Dominus altissimus super omncm terrani, nùnis exaltatus es super omnes deos. Née solum snpcr dœinonia, sed etiam super homines maxime justos gui dicuntur dii : E. hoc parum est, super omnes angelos. {In psalm. 96). Considérons-le comme supérieur non seulement aux divinités fausses, mais encore à tons les hommes, spécialement aux justes, qui jouissent du glorieux titre de dieux ; comme supérieur aussi à toutes les hiérarchies angéliques, en un mot, comme infiniment au-dessus de tout ce qui est ou peut être créé. Ensuite, par un acte de trôs-protondc soumission, humilions-nous devant cette grandeur qui est sans bornes.

476. — Mais comme tout notre abaissement sera toujours infiniment au-dessous de cette excellence suprême, faisons en l'aveu avec un abaissement plus profond encore, s'il est possible, comme le font les Séraphins dans le ciel qui, après avoir adoré et loué Dieu par le fameux trisagion Sanctus, Saneiîis, Sanctus, se voilent la face de leurs ailes pour témoigner que leurs hommages sont infiniment au-dessous du mérite infini de Dieu. Et c'est ce que nous fait entendre saint Jean Clirysostôme, en interprétant cet acte de profonde lir.mi lité : Cum e7iim plurimain habeant erga conditorem reverentiam-j hanc undequaque conantur prœstare ; deindecum non assequau' tur quod expetunt, quod deest affectui, hoc veto obtegunt. Hun\j ob causam igilur faciès ac pedes tegere dicuntur. (Homil. priuia in Isaiani). Par cet humble aveu de notre impuissance, nous suppléons an défaut d'un abaissement plus profond qui serait dû à la grandeur infinie d'un Dieu, mais dont nous sommes., incapables de lui payer le juste tribut.

ITT. — Ces sentiments d'afifection intérieure doivent être accompagnés d'actes extérieurs proportionnés, tels que des gé-

aufl exions, des inclinations, des prosternements et même eti tonchant du front la terre, comme le fit le peuple Hébreu : Cormentes proni interram super pavimentum stralum lapide adoraverunt (2 Paralip. 7, 3), parce que s'il est vrai que Dieu voit les abaissements intérieurs sans qu'on ait besoin de les manifester par des actes apparents, ainsi que nous Favous dit avec saint Augustin, néanmoins ces attitudes extérieures augmenteat je ne sais comment, l'afiection interne de celui cpii les produit Orantes de membi'is sui corporis facinnt qiiod siipplicantibui congruit cum genva figiinf, cam extcndanl vKinux, vel ctiam jiroslennintvr solo, et si qnid aliud visibililer faciunt. Qiiamvit eonnn inrisibilis voiuntus, et cordis in'entio Deo nota ■''it, nec ille indigeat lus indiciis, lit luinunius et jKivddIur (iiiii//tis : sad his magis se ipsmn excitât homo ad orandinn, gcmcndumqxie hiimilius et vehonentius. Et nescio quomodo, cum lii motus corporis fteri nisi motu animi prœcedente non possint, cisdemque nirsus exterius visibiliter factis, ille interior invisibilis, quieos jacit augetur : Ac per hœc cordis affcctus, qui ut fièrent illa prœcessit, quia facta mut. erescit {De cura pro mortuis gerend. cap. 5).

178. — Les Saints s'appliquaient si fort à ces actes de culte et de religion qu'ils peuvent paraître excessifs à nous qui sommes si tièdes et si froids. La sainte Église chante , en l'honneur de saint François de Borgia, que cent fois par jour il fléchissait les genoux pour adorer le Très-Haut : Centies qvotidie degenu Deum adorabat. Elle dit pareillement de saint Patrice qu'il avait coutume de se prosterner cent fois par jour à terre pour adorer la Majesté divine : Ter centies per aies singulos flcxis genibus de genu Deum adorabat. ÏNIarulle ( auteur du xvF siècle), rapporte que sainte Marthe fléchissait les genoux cent fois par jour et cent fois par nuit pour adorer, comme régnant dans le Ciel, Celui auquel elle avait donné l'hospitalité sur la terre. {Lib. II, cap. \). Nous lisons que saint Siméon Stylite pratiqua un pareil nombre d'adorations sur la colonne où il faisait sa demeure. Nos temps modernes ont vu des personnes d'une vie sainte, que j'ai bien connues, qui s'exerçaient à ce genre à'hdoratiou eu le répétant un nombre extraordinaire de fois. Tà- «hons donc d'imiter autant que nous le pourrons ces exemples de religion, si nous avons à cœur de payer au Roi des cieux lo tribut de nos hommages, et soyons persuadés que, semblable

en qtu'lquo sorte aux iiîoiiar<iU('s de la terre qui se complaisent aux honneurs qui leur ^onl rendus par leurs vassaux, le Mena rcpu> ilu ciel se plaira également à recevoir des hommages frécpienls de ses créatures.

170. — Aux actes extérieurs du culte doivent s'unir les actes d'adoration exprimés [tar des louanges, à l'imitation des Israélites dont parle le texte précité, et qui, après s'être prosternés 7 la face contre terre pour adorer le Très-Haut, se mirent à entomier de grandes louanges en son honneur, en exaltant, par leurs cantiques , la bonté et la miséricorde infinie, éternelle et sans bornes du Dieu qui les comblait d'insignes faveurs. Adoraverunt et laudaverunl Dominum, quoiiiam bonus, quoniam in œternum misericordia ejns. Lac tance dit que parmi les actes du culte par lequel nous rendons gloire à Dieu, le plus élevé c'est la louange qui sort de la bouche de l'homme juste, pour exalter sa souveraine grandeur. Summus colendi Deum ritus est, exore justi hominis ad Deum directa laudalio. {liislit. lib. vi, cap. 25). Parce que en réalité dans les louanges que l'on donne au Seigneur est renfermée une protestation solennelle par laquelle on reconnaît sa suprématie divine. Eu etiet, nous voyons eu quels cantiques de . jubilation le royal Prophète, dans ses psaumes, répand son âme par des louanges en l'honneur du Très-Haut. Après l'avoir exalté dans son cœur par les afiections les plus pieuses, il invite à ces mêmes louanges toutes les créatures. Il y convie toutes les nations de la teri^e, tous les Anges du ciel; puis le soleil, la lune, les étoiles, les mers, les poissons, les saisons. Il adresse la même invitation aux montagnes, aux vallées, aux prairies, aux iorèts, en général à toutes les choses créées. A/ferte Domino gloriam. et honorem , ajferte Domino gloriam nomini ejus. {Psalm. 28. 2). Il s'exprime ainsi afin que l'univers entier supplée à l'insuffisance de louanges encore plus solennelles qu'il voudrait et qu'il ne peut pas trouver dans son cœur trop étroit. C'est ainsi encore que les trois enfants de Babyloue invitaient tous les ouvrages de la création à bénir et à exalter perpétuellement ce Dieu qui, par un si éclatant prodige, les conservait intacts au milieu des flammes. Benedicite omma opéra Domini Domino ; laudate et superexaltate eum in sœcula. {Daniel. 3, o7). Voilà des exemples que nous devons suivre, si nous avons quelque ardeur pour la gloire du Très-Haut. Dans nos oraisons, nous devons nous occuper de considérer ia puis-

sance infinie de Dieu, qui a tiré de rien tant de nobles créatures qui ijrillent au firmament, qui emhellisent notre séjour terrestre ; contempler son adorable providence qui les soutient, la souveraine bonté qu'il y fait éclater, sa suprême sagesse qié. connaît tout, qui entend tout, qui voit tout, Timmensité qui 1© rend présent partout et ne saurait être bornée par quoi que ce soit, sa majesté infinie devant laquelle les séraphins sont saisis de frayeur dans le ciel , son ineffable beauté qui tient les habitants du ciel dans une continuelle extase d'admiration et de joie; et puis enfi.n lui offrir, à cause de ses perfections illimitées, un tribut de louanges et un cantique de bénédiction. Nous devons encore souvent réfléchir sur de si grands bienfaits dont il nous comble, soit en général par la création, la conservation et la rédemption, soit en particulier par ceux qu'il daigne nous accorder à tout instant. Il faut penser aux bienfaits qui appartiennent à l'ordre naturel, et à ceux d'un ordre bien plus élevé, je veux dire les biens de la grâce, et pour chacun de ces bienfaits en exalter l'auteur au fond de nos âmes par un acte d'affeclion sincère, et en même temps inviter toutes les créatures à lui payer un tribut de toutes sortes de louanges. Il en résultera un exercice pratique de culte et de religion qui sera d'autant plus agréable aux yeux du Seigneur qu'il aura été plus obligatoire pour son mérite incomparable.

180. — Les prières sont des actes de culte. Je ne veux pas m'étendre longuement sur ce point, parce que je parle trèsamplement de cette matière dans l'article sixième du premier traité. Je me bornerai à dire en peu de mots ce qui concerne les prières, considérées comme un acte de culte. L'on ne peut pas douter que les prières n'entrent dans la catégorie des hommages rendus à Dieu, puisqu'à cette noble vertu de religion appartient tout honneur et toute adoration que nous rendons aux perfections cminentes de la Divinité, et certiduement quiconque implore Dieu le reconnaît comme bienfaisant, libéral, plein de prévoyance, de bonté, de miséricorde, et comme auteur et principe de tout bien. C'est pourquoi l'on s'humilie devant Lui et ses perfections infinies, et cette soumission est une dette de gloire et d'honneur dont on s'acquitte envers Lui. Le saint roi David, pour faire comprendre combien est agréable à Dieu cet honneur que les prières lui procurent, compare ces dernières a uu parfum de suave odeur qui s'élève dans l'air et se répand

de toutes parts. Dirignfiir oralio vica, sicut hicmsnm i7i conspectu tito. {Psdh/i. 110, i). I-lt la glose ajoiilc 4110 dans rauciciuic loi 011 oflïait i\c l'encens à Dieu sur l'autel des pailums pour signifier comlnon sont d'une odeur suave les demandes que nous déposons au pied du trône de Dieu. Le Docteur angélitiuc adiiine pareillement (jue parmi tous les actes de religion, la prière occupe la première place, et il en donne la raison. C'est parce tpi'en priant nous soumettons à Dieu notre esprit qui est la plus noble partie de l'homme^ par laquelle il préside à tous nos actes et àHous les exercices extérieurs qui se rapportent au service de Dieu. Par conséquent, la prière est l'acte le plus éminent de tout ce qui se réfère au culte et à la vertu de religion. Orando tradit homo mcntem suam Deo, quam et per révèrent iam iubjicit, et quodammodo prcesentut , ut patet ex auctoritate Dioiiyaii prius inducta. Et ideo sicut mens humana prceemineû exterioribus et corporalibits mcmbris, rébus quœ ad Dei servitium applicaniur ; itn vel exterioribus etiam or atio prcceminel aliis actibus religionis. (2. 2. Qu/r-it. 8. art. 3, ad 3).

<81. — Le L'cteur comprendra maintenant pourquoi les serviteurs de Dieu se livrent avec tant de faveur à ce pieux exercice, tellement que la prière semble être leur élément comme l'eau est cidui des poissons, comme l'air est celui des oiseaux. Les anciens F'ères du désert, selon ce qu'en rapporte Cassien {Instit. lib. VIII, cap. I), avaient toujours à la bouche ces paroles par lesquelles le Psalmiste réclame le secours divin : Deiis m adji/foriinn meitm in tend e ; Domi7ie, ad adjiivandum me festina. Cassiodore raconte de Paul le Lybien, abbé, qui avait sous sa direction cinq cents anachorètes , que ce saint personnage ne passait pas un seul jour sans adresser à Dieu trois cents prières. Pallade nous dit à son tour, qu'une vierge payait à Dieu le tribut quotidien de sept cents prières. [In hist. Lausit.cap. 24). Saint Jérôme nous dit de l'apôtre saint Jacques, qu'à cause des prières incessantes qu'il adressait à Dieu pour son peuple , ses genoux étaient devenus tellement calleux, qu'ils semblaient recouverts d'une peau de chameau : Et flexis genibus pro populo deprecabatur in tuntum, ut came/orum duritiem traxisse ejus f/enua credereniur. {De viris illustr.). L'abbé Jean assure au sujet d'un saint vieillard de la Thébaïde, quïl avait vu luimême sur l'endroit où ce vieillard s'agenouillait une excavaiion de quatre doigts de profondeur, tant il était assidu à

'exercice de la prière ( Sophron . Prat. spirif. c. 284.). Les Saints connaissaient parfaitement quel lionneur revient à Dieu de nos supplications j de cette humble dépendance dont nous faisons preuve en sollicitant des grâces de ce Dieu qui est l'auteur de tout bien. Voilà pourquoi ils étaient infatigables dans leurs demandes , et ne se lassaient jamais de se tenir en sa présence comme des suppliants. Ayons donc nous aussi un saint zèle pour vaquer à de fréquentes prières, a de continuelles demandes, qui, outre les grands avantages qui en résulteront pour nous , puisqu'elles sont comme les canaux par lesquels toutes les grâces découlent sur les hommes ainsi que je l'ai dit dans le premier traité, nous feront rendre au Seigneur un tribut méritoire d'honneur et d'hommage.

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