CHAPITRE II
0!S T BEMONTE AUX CAl'SES QUI PRODUISENT LA DÊVOTIO.^J
2i5. — Le Docteur angélique distingue deux causes d*où, comme de deux sources, coule ce doux nectar de la dévotion. [Quœst. cit. art. 3). L'une d'elles est i)ar lui nommée cause extrinsèque, et celle-là n'est autre que Dieu lui-même qui , par ses lumières célestes et ses douces inspirations, agit sur l'âme et l'excite à produire avec promptitude les actes qui se rapportent à son service. C'est pourquoi saint Ambroise dit que Dieu, si voluisset, Satnaritanos ex indevotis devotos fecisset et il en donne cette raison, car Deus quos dignatur vocat, et quemvuli religiosim facit. {In Lucœ , co.p. 4). Le saint Docteur dit que si Dieu avait voulu, il aurait pu faire que les Samaritains eux-mêmes , bien qu'indévots et étrangers au véritable culte, eussent pu devenir dévots et rendre au Seigneur un honneur légitime, parce que Dieu appelle qui il lui plaît et en fait un serviteur dévot par la vertu de religion. Mais nous n'avons point à nous entretenir plus longuement sur ce sujet, parce qu'on sait trèsbien que Dieu est le premier et le principal auteur de tout ce qu'il y a de bon dans nos actes , surtout quand ils sont d'une sphère élevée à laquelle notre nature ne peut atteindre par ses propres forces , je veux dire , si ces actes sont d'un ordre surnaturel et méritent la récompense éternelle.
216. — Le saint Docteur donne à la seconde cause le nom d'intrinsèque, et la fait consister en deux choses: premièrement , dans l'amour de Dieu , quand on considère combien il mérite d'être aimé et qu'on réfléchit sur ses bienfaits; secondement, dans une humilité intérieure du cœur, excitée par les réflexions que nous faisons sur notre propre misère. Ce sont là les deux aiguillons qui poussent l'âme à s'élancer vers son Dieu tt à entreprendre avec promptitude et célérité tout ce qui se rapporte à son honneur et à son service. Hugues de Saint- Victor nous dit la même chose : Dcvotio est conversio in Deum 2/io et humiii afj'ectu : humilis est ex conscic7itia infinnitatis proprirp, piiis est ex eonsidcratione divince clcmentiœ. {Lib. de modo orandi, caj). 1). La dévotion, dit-il, est im prompt élan de
l'ômo vers Dieu par k moyeu d'une affection humble et pieuse; humble, par l'expérience qu'on a de sa propre misère; i)i('use, par la considération de la bonté divine. Ce sont les deux ailes qui emportent rapidement l'àme vers Dieu par les sentiments les plus aticctueux. Mais, pour procéder en ceci d'une manière parlaitement claire, il faut, en ce qui vient d'être dit, faire une distinction entre la méditation de la bonté divine et l'amour, qui en est le iniit, et entre la considération de notre faiblesse naturelle et l'humilité, qui en est le résultat, au fond de notre cœur. Puis nous devons établir ces deux vérités : la première, c'est que ces afléctions d'amour et d'humilité sont les causes prochaines et immédiates qui impriment à la volonté la dernière impulsion pour se livrer promptement aux actes qui se réièrent au service de Dieu: Consideratio excitât dilectionetn, quœ est proxima dilectionis causa, comme dit le même saint Docteur. La seconde, c'est que les méditations sur les bienfaits de Dieu et sur notre bassesse sont la cause médiate et comme éloignée de ces actes de soumission à Dieu , parce que ces méditations ne nous excitent point par elles-mêmes , mais uniquement par le moyen des ehets qu'elles produisent, c'est-àdire des afléctions qu'elles font naître dans la volonté. Nous allons voir maintenant comment tout cela se passe, afin qu'après avoir découvert les racines d'où germent les doux fruits de la dévotion, nous puissions apprendre à les cueillir.
217. — Que l'amour de Dieu soit la cause prochaine de la dévotion envers lui, cela est aussi certain qu'il l'est qu'une personne est toujours prompte à servir toute autre personne qu'elle aime. N'avons-nous pas tous les jours des preuves de cette vérité dans le^ amants insensés des beautés humaines? A quels actes de service ne s'abaissent-ils pas pour l'objet aimé ? Que de civilités, que d'abaissements, que d'hommages, que de présents, que d'actes de soumission ? Ils se tiennent constamment auprès de l'objet de leur amour, pour être prêts à lui procurer ce qu'il souhcdte. Ils n'ont d'autre ambition que de gagner ses bonnes grâces, de prévenir ses désirs, d'adorer ses caprices. Mais qu'est-ce donc qui leur rend si aisée une si rude servitude? N'est-ce pas l'amour? Or, si l'amour d'une beauté périssable peut rendre un cœur humain si prompt au dévouement, combien mieux le pourra l'amour d'un objet infiniment bon en luimême et infiniment généreux, si notre cœur s'enflamme pour
lui d'un tendre amour, et combien ponrra-t-il mieux nous rendre prompts à tout ce qaii regarde son service et sa gloire? Observez ces boulets d'artillerie qui sortent avec tant d'impétuosité de la bouche du canon, ils volent, plus rapides que le vent, et atteignent en un instant l'objet qu'ils doivent frapper, bien qu'il soit éloigné. Qu'est-ce qui a donné à ce fer une impulsion si prompte, à ce fer ou à cette pierre, qui, par euxmêmes, sont des objets si pesants? N'est-ce point le feu qui les a chassés de ce tube de bronze ? Considérez ces foudres , qui tondent du haut des airs avec tant d'impétuosité, et frappent les tours ou incendient les forêts. Comme ils s'élancent aussi rapides que l'éclair, comme ils sont aussi prompts que lui pour frapper au même instant de terreur ! Mais qu'est-ce qui leur a donné cette effrayante vitesse? N'est-ce pas la flamme qui les lance du sein du nuage? Combien mieux donc l'amour de Dieu, qui est une flamme d'autant plus vive que le foyer en est plus ardent, Deus ignis consumens est, s'il s'allume une fois dans nos cœurs, les rendra prompts, agiles, ardents pour tout ce qui regarde le service et la gloire de Dieu , et par conséquent les animera d'une vive dévotion dans tous leurs actes de piété? Non-seulement le feu naturel, mais encore le feu spirituel de la charité est d'une nature active, et communique ainsi à l'âme l'activité qui lui est propre , afin qu'elle puisse agir énergiquement et avec promptitude dans tout ce qui sympathise avec l'objet de son aûection. Habet omnis amor vim suam, dit saint Augustin, nec potest vacare in anima amantis. {In psalm. 121). Tout amour, dit le Saint, possède une certaine force innée qui pousse celui qui en est animé à agir pour l'objet aimé, et son cœur ne saurait rester oisit. Saint Grégoire conclut de cela que l'amour divin operatur magna, si est', si autem renuit operari, amor non est. {Homil. 30, in Evang.). Ce sentiment opère avec une grande efficacité, et s'il refuse d'opérer pour Dieu, alors cet amour n'existe pas. Tant il est vrai qu'il n'est rien qui produise en nous aussi efficacement cette promptitude à faire tout ce qui appartient au service de Dieu, que l'amour dont un cœup est rempli pour l'auteur de son être, et cette promptitude est, au fond, la moelle et la substance de la véritable dévotion.
218. — Y-a-t'il eu jamais une femme plus dévouée au divin Rérlempleur que la Madeleine? Je crois bien que non, si Ton excepte pourtant la très-sainte Mère de Jésus. En vérité, je ne
— ir.ri —
trtnivo auruiio femme qui se soil montréo si prompte à servir ce divin iNlailre, dès que l'oocasiou s'en présentait. Klle apprend que Jésus est entré dans la maibon du pharisien pour y prendre un repas, irruil quasi impùrtuna convivio , comme dit saint Auf>uslin (ôO llu/tiil. '23). Elle court se confondre avec les invités pour Vy honorer en présence de tout le m«ndc, et sans redouter la censure de cet homme porté au blâme et à la sévérité, sans craindre la dt'sapprobation des assistants^ elle se met à répandre des parfums sur la tète du divin INIaitre, à appliquer mille baisers à ses pieds et à les arroser du baume le plus précieux qui pût découler de son cœur, je veux dire, de ses propres larmes. Ensuite, en guise.de linges, elle veut se servir de sa chevelure élégante pour essuyer ces pieds qu'elle vient de tremper de ses pleurs. Le Sauveur hii-môme, presque saisi d'admiration, se plaignit au pharisien de ce qu'en l'invitant à venir dans sa maison , il ne lui avait pas témoigné les mêmes attentions. Cette femme si aimante Taccueille avec joie dans sa maison, et pendant que Jésus s'entretient avec elle, aucun autre soin ne peut la distraire de s'occuper de lui, mais elle se tient constamment pleine d'égards à ses pieds,
219. — La IMadeleinc sait que la haine des Scribes et des Pharisiens, ainsi que la foule du peuple a eu le dessus, et que son Maître a été condamné à mort. Frappée à cette nouvelle comme d'un trait meurtrier qui lui a percé le cœur, elle sort baignée de larmes de sa demeure et les cheveux épars , elle court à sa rencontre dans les voies publiques de Jérusalem; elle fend la foule du peuple pour s'approcher de lui, et pendant que les plus chers amis du Sauveur abandonnent leur Mailre , le renient, le trahissent, elle, constante dans sa fidélité, l'accompagne au Calvaire. Elle ne craint ni les regards farouches des bourreaux, ni les menaces des soldats, ni les dérisions des Pharisiens; mais sans s'ébranler, elle reste au pied de la croix sur laquelle son doux Sauveur est mourant, elle lui procure Tunique consolation qu'on puisse domier à une âme affligée , je veux dire la compassion la plus sincère du cœur, les larmes, les soupirs et les gémissements plaintifs. Son Rédempteur est mort, mais elle ne goûte encore ni calme, ni repos; elle s'occupe d'honorer au moins ce corps inanimé par des aromates et des parfums qu'elle prépare. Dès l'aube du jour elle court au tombeau, et ne trouvant pas la dépouille mortelle de son bieu-aimé.
elle se plaint de cette froide pierre qui a permis à "son précieux trésor de sortir de ce sépulcre; elle l'arrose de ses larmes brûlantes et lorsque tous s'éloignent de lui, elle seule ne le quitte pas. Puis, le voyant ressuscité et revêtu d'une apparence de jardinier, elle vole à ses pieds pour les baiser, elle étend les mains pour l'embrasser et le presser sur son sein. Or, je le demande, quelle est dans Madeleine la source de l'ardeur d'une volonté si prompte, si empressée, si ardente à honorer autant qu'il est possible, son divin Maître, à lui rendre l'hommage de ses devoirs avec un zèle si parlait, dételle sorte qu'en cela ^ elle surpasse toutes les autres femmes et même le dévouement des Apôtres qui, d'ailleurs, avaient été si fidèles à suivre en d'autres temps leur bon Maître ? Je veux laisser le soin de la réponse à saint Grégoire : Quœ prius frigida peccando remanserat , post' •modtim amando fortiter ardebat. {Homil. 35, in Evangel.). Madeleine pécheresse, dit le saint Docteur, était froide, lente, paresseuse à tout acte de service envers le Verbe incarné, ensuite de pécheresse étant devenue enflammée du saint amour, elle se laissa emporter par ses ardeurs. C'est ce feu sacré qui la faisait voler à son service, et la rendait si zélée pour l'objet de son amour , qui lui donnait cette agilité , cet élan, cette promptitude à tout ce qui regardait son service. En efîet, dit saint Augustin, nos actes sont, pour ainsi dire, glacés par une froide lenteur, quand notre amour n'est que tiède. Si refrigescit amor noster, refrigescit actio nostra. Mais si notre amour est ardent et plein de vivacité, il ne saurait rester oisif, il aiguillomie le cœur , il excite les mains à agir activement £n tout ce qui regarde les intérêts et la gloire de l'objet aimé. Dilectio, dit encore saint Augustin, vacare non potcst , nisi quid boni operetur. {In Psalm. 31). Et comme elle aima beaucoup, dilexit multum , selon rexpres=;ion de Jésus -Christ lui-même , elle se montra prompte à placer en lui une grande confiance. Celui-là donc qui éprouvera un désir ardent de dévotion, doit aussi aimer ardemment son Dieu, et ce désir, je l'entends d'une promptitude empressée à faire tout ce qui ge rapporte au service et à la gloire de Dieu.
220. — La deuxième cause prochaine de la dévotion est un humbk sentiment du cœur; saint Bonaventure pense également que de l'amour de Dieu et de l'humilité intérieure de l'âme naissent comme de leur source, immédiatement dans la volonté.
ces (^lans rapides qui nous lont volor au service du Soif?n<'nr, et que cfllf promptitude couslituc la véritable dévotiou. Al]ectus amoris Dei, et sancti timoris ciim fervore boncp. vu/unlatis, in spirilu htnnililatts, et molit pictatis, et (jaudio spci, nunqunm débet in eorde servi Dei exlinr/ui, isla namque sunl, in quibus vif tus dévot ionis maxime consistit. (Tom. 3, in 3. Process. in relig.). L'afloclion de l'amour de Dieu, dit le saint Docteur, et d'une crainte sainte, huml)le et pleine d'espérance qui engendrent dans la volonté le fervent empressement pour le bien, ne doivent jamais s'éteindre dans le cœur d'un serviteur de Dieu, parce que ces sentiments constituent principalement la dévotion. Il faut entendre cela en ce sens que la dévotion consiste formellement dans quelques nus de ces mouvements intérieurs, et qu'elle réside ensuite dans quelques autres considérés comme eu étant la cause efficiente.
221- — Saint Thomas explique ensuite comment l'humilité intérieure introduitla dévotion dans l'àme (2, 2, Qiiœst. 92, art. 3). Hœc consideratio [nempe suorum defcctiium) excludit, prœsumpiioncm, per qiiam atiquis impeditur, ne Deo se subjiciat, dum suce tirlnti innitilur. Il dit que ce mépris intérieur de soi-même, quand on réfléchit sur ses propres défauts, lait qu'on ne compte pas sur ses vertus , mais qu'on s'humilie devant Dieu comme source de tout bien, et que par ce moyen on se préserve de la présomption qui détache l'àme de son Dieu, la prive de ses secours, et par conséquent la refroidit dans son amour et dans son empressement pour les bonnes œuvres. Je veux confirmer l'enseignement de saint Bonaventure par un événement que rapporte Pallade {Hisi. Lausiaca, cap. 4-4). Il est d'autant plus propre au but que je me propose, qu'il a été par lui-même si funeste.
222. — Un personnage d'illustre naissance ayant abandonné les pompes du siècle , se retira dans un désert où il se construisit une étroite cellule, et là il se consacra tout entier au service de Dieu. Il parvint en peu de temps à un tel degré de dévotion que toute sa vie se passait exclusivement à célébrer les louanges de Dieu, à lui rendre ses hommages dans un exercice continuel d'afi'ectueuses oraisons. Il n'avait d'autre souci que celui de servir Dieu par de rudes abstinences, des jeûnes prolongés, des veilles infatigables, des macérations incessantes. Dans la suite, enfin, il lui sembla qu'il avait fait de grands progrès dans la vie spirituelle, et ii en prit occasion de concevoir pour lui-
même beaucoup d'estime et une grande complaisance dans ses vertus. Il prit beaucoup de confiance en ses forces et il lui semblait qu'elles en étaient venues au point de lui faire braver toute sorte d'épreuves. Enfm, il ne croyait pas qu'il lui fût possible de décheoir de cet état de perfection où il se trouvait, et il comptait fermement sur la certitude de son salut; en un mot, il était plein d'une vaine présomption pour lui-même ; mais Dieu, qui prend sous sa protection les âmes qui, par une humble soumission , s'abandonnent à sa conduite et s'éloigne de celles qui ne veulent pas reconnaître leur propre insuffisance, permit au démon d'assaillir ce personnage par une violente tentation qui fût capable de lui révéler sa faiblesse naturelle. L'ennemi mortel de notre salut, usant de la permission qui lui était accordée, employa contre lui une ruse qui prouvait autant sa perspicacité que son infernale malice. Il revêtit l'apparence d'une femme pleine de charmes et feignant, au milieu d'une nuit três-obscure, de s'être égarée dans ce désert. La fausse voyageuse alla frapper à la porte du solitaire et lui demanda d'une voix plaintive sa charitable hospitalité. L'ermite, plein de confiance dans sa propre vertu , ne fit aucune difficulté pour la recevoir, et la fausse dame entra dans sa cellule. Le démon agit intérieurement par ses suggestions sur le cœur de ce malheureux, et au dehors par ses caresses. Il parvint à le séduire à un tel point que l'infortuné se rendit et tomba dans un coupable consentement. Mais qu'arriva- t-il ? au moment où il allait commettre une action si infâme , la séductrice disparut et s'évanouit comme une vapeur. L'ermite entendit au même instant dans les airs les voix et les rires bruyants des démons qui plaisantaient sur son compte et disaient en le raillant : Quiconque s'exalte sera humilié; tu t'élevais par tes pensées jusqu'aux astres, et voici que tu es tombé au fond des abîmes. Ce qu'il y eut de pire , c'est qu'après cette triste chute notre personnage ne trouva plus la force de se relever et de revenir à Dieu, parce que la présomption, qui avait été la cause de sa chute, le précipita dans l'abîme du désespoir. Il arriva â ce malheureux ce qui arrive à quiconque sent la terre céder sous ses pas, et qui, n'ayant rien pour s'y appuyer, tombe nécessairement dans un précipice. Il quitta sa solitude, sa cellule et son Dieu, et revint dans le monde pour s'y abandonner à mille turpitudes. Le Docteur angéliquc a donc bien raison de dire que, pour conserver et iaire
accroître la dévotioi. , il faut une soumission complète à Dieu, par le secours d'un sentiment plein d'humilité sur soi-même qui éloigne la présomitlion, ce vice ennemi de Dieu, de sa grâce, de son saint amour, et qui par cela même oppose un obstacle sérieux à tout sentiment de dévotion.
2^3. — Enlin, la cause médiate qui, non point par elle-mémo, mais par le secours des aflfections d'amour et de soumission dont nous avons parlé, produit la dévotion dans notre volonté, se trouve dans les réflexions souvent renouvelées sur les vérités qui sont propres à exciter des alTections de ce genre. Un monstre peut en lui-même être aussi horrible et épouvantable qu'on pourra le supposer, il n'inspirera pourtant ni crainte ni terreur,si l'onn'y jette pas les yeux. Ainsi, l'homme peut, en luimême, être un abîme de misère qu'il ne pourra jamais se faire à ses yeux une idée véritable de sa bassesse, ni concevoir dans son cœur un sentiment d'humilité qui le tienne dans un état de dépendance vis-à-vis de Dieu, comme auteur de tout bien, s'il ne s'occupe pas souvent de considérer son néant, celui de ses facultés, sou insuffisance à tout bien, sa facilité à tout mal, ses péchés, ses défauts. De même, un objet peut, par les charmes dont il est doué , enchanter tous les yeux et ravir tous les cœurs qui pourtant, si on ne le voit pas, si Ton ne reporte sou- Tent sur lui ses regards, ne fera naître dans le cœur aucune atfection pour sa beauté. Ainsi Dieu peut, dans son essence, posséder ime immense amabilité, une souveraine bonté, ses bienfaits peuvent être infinis par leur grandeur et parleur nombre, que tout cela n'est point capable d'allumer une flamme d'amour dans nos cœurs, si nous n'avons pas soin de considérer souvent avec attention tous ces irrésistibles charmes. Donc, pour acquérir ces sentiments aûeclueux qui sont indispensables pour opérer des actes de service de Dieu avec dévotion, je veux dire avec la promptitude la plus active, il est nécessaire de méditer, surtout sur la passion de notre aimable Rédempteur, parce qu'il n'y a rien, comme nous dit Saint Bernard, qui soit plus capable que cette méditation de porter notre âme à un sentiment de tendre amour pour le souverain bien et qui, conséquemment, puisse y exciter davantage la dévotion. Super orri'^ nia reddit amabilein te mihi, Jesu bone, calix quem bibistif «pas nostrœ redemptionis . Hoc omnino amorem nostrum facilevindicat totum nbi. Hoc est, gtiod nostram devotionem et blav'
âivs alHcit, et justius exigit, et acrius stringît, et afficit vehementius. {In cant. serm. 20). Par dessus tout, mon bon Jésus, dit le suave Docteur, ce qui vous rend plus aimable à mes yeux est le calice amer que vous avez bu et dans lequel s'est accomplie l'œuvre admirable de notre rédemption. Cela, très-certainement, vous concilie tout notre amour. C'est ce qui attire à plus juste titre, et avec plus de charme, notre dévotion; c'est ce qui la presse plus étroitement, et ce qui en excite l'impulsion d'une manière plus énergique. Il en donne la raison suivante : Multum quippe laboravit in eo Salvator, nec in omni muncli fabrica tantum fatigationis auctor assiimpsit. Ille deniqne dixit, et facta sunt, mandavit, et creata sunt. At vero in hoc et in dictis suis sustinuit contradic fores, et in factis observatores, et in tormentis illusores, et in morte exprobratores. Ecce gitomodo dilexit. Dilexit auleni dulciter , sapienter, foriiter.,., Disce 0 Christiane a Christo quemadmodum diligas Christum, Disce amare dulciter, sapienter, fortiter, etc. Dans aucune circonstance, continue de dire saint Bernard, Dieu n'a essuyé autant de fatigues que dans sa douloureuse passion. Il est vrai qu'il créa le monde pour nous, mais n'employa pour l'édification d'un si grand ouvrage qu'une seule parole. Mais dans sa passion il a souffert des contradictions dans ses paroles, des censures dans ses actions, des railleries dans ses tourments, des opprobres dans sa mort. Voilà comment il nous a aimés. Il nous a aimés avec douceur, il nous a aimés avec sagesse, il nous a aimés avec lorce. Apprenez du Christ, ô Chrétiens, comment vous devez aimer le Christ. Vous devez l'aimer avec douceur, sans vous laisser flatter, prudemment, pour ne pas vous laisser séduire, fortement, pour ne pas vous laisser ébranler par les épreuves d'ici-bas. Et réellement il n'est rien qui puisse mieux faire naître dans nos cœurs un amour réciproque, et c'est pourquoi ce doit être encore l'objet le plus fréquent de nos médititions.
224. — Et pour résumer en peu de paroles tout ce qui vient d'être l'objet d'une longue exposition dans le présent chapitre, je dirai que les causes qui, le plus prochainement, produisent la dévotion dans nos actes et dans tout ce qui se réfère au service de Dieu et à sa gloire, sont l'amour et la soumission que nous professons pour lui. Ensuite les causes médiates qui la produisent par le moyen de cet amour et de cette soumission sont les médi-
tations et les considi^rations faites dans ce même but. Il doit donc mt^diter souvent et attentivement quiconque a le désir d'acquérir la dévotion envers Notre-SiMcjncur. C'est ce (jue pratiiiuaient les Saints tjui, dans leur louable exercice di; la méditation , s'entretenaient plusieurs heures du jour, et y consu- Diaient les nuits entières, d'une manière si profonde, dans la consiilératioPi des vérités surnaturelles et divines. Rica n'était capable de les en détourner, ni les hommes, ni les dénions, ni les animaux féroces, comme on le voit par l'exemple de ce moine dont parle saint Lin, qui, mordu au pied par une vipère, pendant qu'il méditait sur les saints mystères, ne s'interrompit point du tout, mais continua sa méditation dans un état d'immobilité, jusqu'à ce qu'elle fût terminée. C'est en agissant de la sorte que les Saints sont arrivés à un si haut degré d'humilité, d'amour pour Dieu et de dévotion.