CHAPITRE IV
DES EMPÊCHEMENTS DE LA DÉVOTIOIt.
243. — Le premier empôchoment se trouve dans l'attaclje aux consolations et aux plaisirs terrestres, bien qu'ils ne soient pas criminels par leur nature. L'Apôtre dit que l'esprit et la chair sont dans un état de guerre mutuelle, Hœc enim sibi mvicem advcrsantur. [Ad Galat. h, 17). Lesaflections qui alimentent l'un et l'autre sont opposées réciproquement et ne sauraient exister ensemble dans une même personne. Quiconque désire les consolations spirituelles, doit nécessairement renoncer aux jouissances de ce monde qui sont l'aliment de la chair. Quiconque veut jouir des plaisirs de la terre, doit se résigner à ne pas goûter les consolations célestes qui sont l'aliment de l'esprit. Et de même que la terre ne peut s'unir avec le ciel, de même les délices de la terre ne peuvent s'associer à ceux que le ciel procure à ses amis. C'est pourquoi saint Bonaventure nous dit [In 6 et 8. Collationi 6) : Renuat eontolari anima tua in alienis ; si vis Dei amore delectari. Delicata siquidem consolatio est, necomnino tribuitur admittentibus alienam. Cvjm mens ad aliénas inhiat consolationes, et nonpenitus renuit in caducis, et transitoriis consolari , ipse sibi profecto subtrahit cœlestis gratiam consolationis. Errât omnino, si guis cœlesiem illam dulcedinem huic carni, divinum illud balsamum huic veneno , chrismata illa spiritus misceri posse hvjiismodi illecebris arbitratur. Qu'il renonce, dit-il, aux délices étrangères du monde celui qui veut goûter les douceurs du divin amour. Les consolations spirituelles sont des choses délicates qui ne s'accordent pas à quiconque accueille dans son cœur les consolations qui viennent du dehors, c'est-à-dire du monde. Toute âme qui ne rebute pas les jouissances transitoires et caduques, se prive volontairement des douceurs célestes. Il se trompe grossièrement celui qui croit pouvoir mêler ces douceurs célestes avee les jouissances charnelles, ce baume avec ce poison, cette onction de l'esprit avec ces charmes des sens.
2i4. — Saint Bonaventure parle admirablement, mais saint Bernard s'exprime d'une manière plus individuelle , en descen-
dant à des cas particuliers. 11 met sous les yeux un religieux dévot dans toutes ses actions et un autre qui est totalement indévot, et indiquant la cause de la dévotion de l'un et celle de Pindévotion de l'autre, il donne les mêmes raisons que nous exposons. Il parle ainsi {Senn. 3, de Âscens. Domini) : Quidam ad omnia vice, et vitœ hujus exercitia non solum ambulant, sed et currunt, immo pofius volant : ut eis vigilice brèves, et cibi dulces et panni suaves, labores non solum tolerabiles, sed appetibiles videantur. Certains moines, dit-il, non-seulement marchent pour remplir les devoirs de la vie religieuse, mais ils courent, ils volent. Les veilles leur semblent courtes, les mets grossiers leur paraissent exquis, les vêtements d'un drap rude sont pour eux des habits moelleux, et ils estiment les fatigues non-seulement supportables , mais attrayantes. Voilà le portrait d'un rehgieux dévot et qui est prompt à tout ce qui regarde le service de Dieu. Alii autem non sic, sed corde arido, et affectioni^ récalcitrante, vix trahuntur ad hœc, vix gehennali timoré compelluntur. Les autres n'agissent pas ainsi. Ils remplissent les mêmes exercices de piété et de vertu avec un cœur aride , avec une volonté récalcitrante , et à peine les craintes de l'enfer sont assez puissantes pour les faire marcher. Voilà maintenant le po^-trait d'un religieux indévot, lent, nonchalant en tout ce qui tient au service de Dieu. Ensuite il fait connaître la raison de cette diflérence : Inde autem tampericulosa tepiditas emauat, quia affectus , id est voluntas eorum nondum pur gâta est; nec bomim sic volunt, sicut noverunt, a propria cupiditate abstracti graviter et illecti. Amant enim in carne sua terrenas consolatiun" culas sive in verbo, sive in signo, sive in facto, sioe in aliquo alio. Si hœc interrumpunt aliquando, non tamen penitus ru777punt. Saint Bernard dit que cette tiédeur, cette apathie si pernicieuse, provient de ce que la volonté n'est pas assez purifiée, et que ces personnes en se laissant entraîner par les charmes de certaines petites jouissances, ne veulent pas le bien spirituel de la manière dont ou doit le vouloir. Elles aiment ccrtainemeut les petites consolations charnelles dans les paroles, dans les postures, dans les actions, et si quelquefois elles font quelque trêve avec tout cela, leur cœur n'en conserve pas moins le goût. Le Saint conclu ainsi : Nequeenim spiritus, et caro , ignis et tepiditas in uiio domiciliocommorantur: prœsertim cum iepulitas ipsi Domino suleut vomUum provocare, L ctpiit cl la chair, le
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feu et kl tiéilcm- ne pcuM'ui lui M 1er ensemble dans un même sujet, vi surtcnit la tiôtliMir (jui est un objet (1<; dt-a^oût et de répulsion pour le Seigneur, comme on le voit tUuis l'Apocalypse. Quiconque veut donc l'un , doit laisser l'autre et se sevrer de certaines petites jouissances, qui, plus elles sont eu harmonie avec les instincts de la chair, et plus aussi elles sont nuisibles à l'esprit, et conséquemment y éteignent la diivotion en le rendant tiède et indolent quand il s'agit de l'aire le bien.
245. — Le second empêchement de la dévotion est l'impureté du cœur. Par ce terme je n'entends pas signaler ce vice abominable qui porte le même nom. Ce vice, non-sculcmeut enlève la dévotion, mais l'anéantit complètement, parce qu'en faisant perdre la grâce de Dieu, il extermine la charité. J'entends sous ce nom d'impureté du cœur, ces péchés légers, volontaires, ces manquements commis de propos délibéré , parce que ce sont aussi des souillures qui rendent le cœ.ur immonde, et flétrissent sa candeur. Je dis donc, à propos de ces fautes légères, que si elles sont volontaires, la dévotion en reçoit des atteintes, soit quant à la substance , soit quant à ce qui en constitue les émotions sensibles. En effet, si elles n'éteignent pas la charité, du moins elles l'attiédissent, la refroidissent et la rendent indolente dans ses opérations, comme chacun sait. Si enfin la charité s'attiédit par suite de ces fréquents manquements volontaires, comment pourra-t-elle donner à la volonté cette ardeur qu'elle doit avoir pour agir avec promptitude dans tout ce qui tient au service de Dieu ? Gomment pourra-t-elle la rendre prompte au bien, si elle est devenue elle-même languissaute ? Quiconque donc désire acquérir la dévotion et savourer les aimables fruits des douceurs qu'elle procure et des ferveurs qu'elle inspire, devra exercer sur son cœur une exacte surveillance, [)Our l'empêcher de tomber volontairement dans quelque faute, il devra veiller sur ses actions pour ne commettre aucune prévarication, et user d'une mortification infatigable pour réprimer tous les mouvements de ses passions déréglées, qui s'agitent pour ternir la candeur de son âme. Sans cela on ne saurait parvenir à goûter ce doux nectar qui coule de la dévotion comme d'une source abondante. Vocati jejuni, dit saint Grégoire. [Lih. iv, in primo Regum, cap. 9), tune comeduntj gvando hi spiritualis graticB devotione pascuntur, qui ad eam percipicjidnm se mngna mentis suce cusiodia paraverunt. Ceux
qu'on a appelés se trouvant à jeun, dit le Saint, mangeront et se rassasieront au banquet spirituel, quand ils s'y seront disposés par les douceurs de la grâce divine qui les anime d'une sincère dévotion et quand leur cœur s'en sera rendu digne par une exacte vigilance sur toutes ses émotions.
246. — Le troisième empêchement de la dévotion se trouve dans les occupations multipliées, parce qu'elles remplissent l'esprit de distractions, dissipent le cœur, et éloignent l'un et l'autre de Dieu, comme nous le dit saint Thomas. Dicendum quod consideratio eorum, quœ nota sunt delectationem Dei exeitare , devotionem causât, consideratio vero qiiorunicumque ad hoc n»n pertinent ium, sed abeis mentem distralientium, impedit devotionem. (2. 2. Quœst. 82, art. 2, ad. 1). Le Saint nous dit que la méditation des vérités qui sont propres à exciter le divin amour, produit la dévotion. iMais celle qui ne s'attache qu'aux choses qui ne s'y rapportent pas, détourne l'esprit de ces saints objets et porte obstacle à la dévotion. L'impie Pharaon était lui-même instruit de cette vérité, et voulant détourner les Hébreux du dessein qu'ils avaient d'oûrir des sacrifices à Dieu dans le désert, voici ce qu'il fit : 11 les accabla de tant de travaux qu'ils en furent, pour ainsi dh^e, écrasés. Il espérait que, par ce moyen, leur esprit ne s'occuperait plus de la pieuse pensée d'honorer le vrai Dieu par des sacrifices. Vacant eniniy et idcircovoci/crajitur dicentes: Eamus, etsacrificemus Deo nostro. Opprirnantur operibns, et expleant ea , ut non acquiesçant verbis mendacibus. {Exod. 5, 8, 9). Les Hébreux, disait ce roi perhde, ne sont pas suffisamment occupés, et c'est pourquoi ils élèvent la voix et disent : Allons et sacrifions à notre Dieu. Accablonsles donc d'exorbitantes fatigues, afin qu'ils ne prêtent plus une oreille docile à ce fou de Moyse, qui, par de faux rapports qu'il leur lait de ce Dieu, les sollicite à lui offrir des sacrifices.
247. — Que cette multitude d'occupations excessives imposées par Pharaon aux Hébreux ait réussi fort à propos en les détournant du culte du vrai Dieu , c'est ce qui se prouve avec évidence par la parabole que Jésus-Christ proposa sur le grand festin, et que l'on peut entendre de l'aliment al)ondaut et suave de la dévotion, non- seulement pour la nourriture célest* de l'Eucharistie , mais encore pour ce qui a rapport aux oraisons, aux actes du culte divin, à la piété dans les âmes bien disposées. Quels furent ceux qui, n'éprouvant aucun goût pour
ces aliinonts divins, s'excusèroul de ne pas pouvoir assister à ce doux banquet? Ce furent ceux qui étaient les plus occupés, les plus iui[>liqués dans les atïaires temporelles. C'est pourquoi l'un d'eux répondit : Je ne puis pas venir, parce que j'ai acheté une maison de campagne. Il faut (jue j'aille la voir, et que je jûa'ocoupe des améliorations qu'elle doit recevoir, Villam nni, etnecessc liabeo cxire, et vidcre illam. Un autre fit cette réponse à la gracieuse invitation : J'ai acheté cinq paires de bœufs, il ^ faut bien que je les essaye et que je les emploie au labour de mes champs : Juga boum emi quinque , et eo i^robare illa. Un autre s'excusa en disant qu'il venait de se marier, et qu'en conséquence il devait s'occuper des afiaires de sa maison : Uxorem duxi ; ideo non possum venire. Alors le pèi'e de famille, symbole figuratif de notre divin Rédempteur, ordonna qu'on invitât tous les pauvres et tous les infirmes qu'on pourrait rencontrer sur les places publiques , parce que se trouvant libres de toute espèce d'occupation et de labeur, ils étaient plus propres à goûter les mets exquis de son festin. Cela fut ponctuellement exécuté; ceux-ci furent introduits, et ceux-là plongés et absorbés dans les affaires terrestres furent à jamais exclus de ce somptueux et divin banquet. Dico avAem vobis, quod nemo illorum virorum gui vocati sunt gustabit cœnam meam {Liicœ, 14 , 24 )• Et néanmoins, le plus grand nombre des mortels avides de richesses, ou de dignités, ou de vains honneurs, passent toute leur vie dans la dissipation ; ils se distraient, pour ne pas du-e qu'ils se perdent, dans de continuelles fatigues, dans l'étude, dans les affaires, dans des occupations très-pénibles, sans se recueillir un seul instant au fond de leur cœur qui est pourtant la salle du festin, où Dieu a coutume d'introduire les âmes dévotes. Est-il donc étonnant que leur cœur soit continuellement impuissant à produire les doux fi-uits d'une véritable dévotion ?
248. — J'avoue que j'ai toujours éprouvé une grande émotion en lisant ce que saint Bernard écrit sur ce point au pape Eugène : Vereor inquam, ne in mediis occupationibus {quoniam, multœ sunt) dura di/fîdis finem, frontem dures, et ita sensim teipsum guodammodo sensu prives justi, utilisque doloris. Multo prudentius te illis subir ahas , vel ad tempus , quam patiare trahi ab illis, et duci certe paulatim quo tu non vis. Qucsris quo? ad cor durum.... et quo trahere te debent hcB occupât iones macc'
'dictes, si tamen pergis ut cœpisti, ita te dare totum ilUs, nil tui tibi relinqiœns. [De consid. lib. i). Je crains, dit le Saiut avec une sainte liberté à Eugène, qui avait été son disciple, je crains qu'au milieu de tant d'occupations dans lesquelles vous vous plongez, vous n'arriviez à endurcir votre cœur et à en penir insensiblement à perdre tout sentiment d'une utile et sainte componction. Vous agiriez avec plus de prudence si, de temps en temps, vous aviez soin de vous soustraire à ces préoccupations, afin qu'elles ne parvinssent pas à vous entraîner après elles, et à vous conduire peu à peu où vous ne voudriez pas aller. Vous me demandez où? Je vous réponds : à l'endurcissement du cœur. Voilà le terme où vous feront aboutir ces maudites occupations, si vous continuez, comme vous l'avez fait dès le début, à vous y livrer tout entier, sans vous ménager un peu de temps pour vous recueillir dans votre intérieur. C'est ainsi que parlait saint Bernard à un souverain Pontife dont les occupations ne devaient certes pas être futiles , ni inutiles , ni de petite importance , puisqu'il avait dans ses mains le gouvernement du monde entier. Néanmoins le saint abbé ne voulait pas que, dans des occupations si graves, le pape Eugène ne trouvât pas le temps de rentrer en lui-même , car il craignait qu'en s'y livrant outre mesure, il laissât s'éteindre en lui le sentiment de dévotion, et courût le danger de tomber dans l'endurcissement du cœur, qu'il regardait comme très-pernicieux. Que devra-t-on dire de ces personnes qui s'abandonnent exclusivement aux affaires, aux emplois, aux travaux matériels, y consument toute leur vie, comme si Dieu les avait placés dans ce monde uniquement pour cela? Sera-t-il possible que dans le cœur de ces personnes puisse jamais s'établir la véritable dévotion ?
249. — Je ne [prétends pas cependant qu'on soit obligé d'abandonner entièrement le soin des afîaires qui conviennent à l'état ou cbacun se trouve, et de se dispenser des devoirs qu'exige la cliarité ou qu'impose l'obéissance. Je dis seulement qu'on doit y éviter l'excès, et on n'y tombera jamais, au milieu même des plus nombreuses occupations, si l'on observe deux choses : La première, c'est qu'on y trouve le temps de se recueillir par intervalles en Dieu, par quelque exercice spirituel, comme l'enseignait saint Bernard au pape Eugène, ou «oQime l'enseignait saint Jérôme à Célance, dont les soins do-
mostiquos étaient mtillii»Ur's. ElUintur tibi opporhmus et aliquaniulum a familiœ slrepitu nmotus locxis, in qucm veluti in portum, quasi ex multa tempestale curarum te recipias, et exdfafos foris cogitalionum fluctus sécréta tranqiiillitatc componas. Ménagoz-vous, Célance, un endroit à l'écart du mouvement timmltueux de votit; maison où vous puissiez souvent vous retirer pour rendre le calme à votre esprit trop agité par les sollicitudes de votre maison. En faisant cela on ne perd jamais la dévotion quelque occupé que Ton soit de nombreuses allaires ; car, quoique la dévotion s'attiédisse un peu au milieu
! de tant de distractions, elle se réchautie et se rallume ensuite
; moyennant ces précautions.
f 250, — La seconde chose que l'on doit observer, c'est qu'au milieu des occupations extérieures, surtout quand elles sont nombreuses, ou ait toujours présente à l'esprit la pensée de Dieu, qu'on lui offre tout ce qu'on fait avec une intention sincère de se conformer à sa volonté et de lui être agréable. Que les affaires soient après cela aussi multipliées et aussi pressantes qu'on puisse les supposer, il n'en résultera aucun pivjudice pour la dévotion, si l'on a soin d'y vaquer de la manière que nous indiquons. La raison de ceci est manifeste. Nous avons dit tout à l'heure, avec saint Thomas, que les pensées qui n'ont pas pour objet ce qui se rapporte à Dieu, sont les seules qui mettent obstacle à la dévotion. Mais toutes nos actions appartiennent à Dieu quand ou lui en fait hommage avec l'intention de lui plaire. Donc, en ce cas, aucune action ne saurait apporter aucun empêchement à la dévotion ni en arrêter les élans. Ainsi donc, toutes nos opérations, quoiqu'elles puissent, par leur nature, être une cause de distraction, serviront à nous tenir plus en éveil, nous rendront plus prompts au service de Dieu et enflammeront de plus eu plus notre dévotiou,
251 . Prenons pour exemple le saint roi David. Il avait sur ses épaules une lourde charge, telle que le gouvernement d'un peuple si nombreux qu'on pouvait en comparer la multitude à celle des étoiles du firmament et des grains de sable de la mer. Il ne pouvait pas assurément avoir toujours sa harpe à la main et chanter contiuuelleraeut des cantiques de louanges au Seigneur, encore moins pouvait-il employer tout son temps dans de hautes contemplations; et s'il eût agi de la sorte il ï. m. 13
anrnit manqué aux devoirs de son état. Que faisait pourtant ce saint roi pour ne pas, au milieu de taul d'affaires, laisser se refroidir la ferveur de sa dévotion? Il suffit d'écouter ce qu'il nous répond lui-même : Oculi mei semperad Domimnn. [Psalm. 24, 15). Les tracas d'un gouvernement, disait David, auront beau retentir autour de moi, je ne cesserai pas néanmoins de tenir mes yeux fixés vers le Seigneur; je le prends potir règle de mes actions et je les dirige vers lui : Providebam Dominutnin conspedu meo semper. [Psalm, 15, 8). Je me représentais constamment le Seigneur devant mes yeux, et, en traitant avec les hommes, je ne laissais pas de m'entretenir avec Dieu. Que le lecteur agisse de mètne, et il peut être certain que ses occupations, pour aussi grandes qu'elles puissent être, ne lui seront d'aucun obstacle à sa dévotion, et ne pourront jamais en attiédir la ferveur.
252. — Quatrième empêchement de la dévotion. Celui-ci se trouve dans les sollicitudes et les embarras des afiaires qui reviennent chaque jour. Plus d'une fois les saintes Écritures nous avertissent de nous garder de ces inquiétudes qui éteignent la dévotion , de même que l'eau éteint le feu. Volo vos, dit l'Apôtre, sùie soUicitudine esse. (1. ad Corinth. 1, 32). Je veux que votre cœur soit toujours en repos et sans aucune sollicitude. Jésus-Christ veut bien aussi nous donner le même avis : ISolite solliciti esse in crastinum. [Matth, 6, 34). N'ayez aucune inquiétude sur ce qui arrivera le lendemain. Je ne veux point, nous dit-il, que vous soyez dans aucune espèce de sollicitude sur votre nourriture et sur vos vêtements, bien que ces choses soient nécessaires à l'entretien de votre vie. ISolite solliciti esse, dicentes : Qii/fl vianducabimus? aut quid bibemus? aut qno operiemur ? Le divin Sauveur donne de tout ceci le vrai motit dans la parabole du laboureur qui ensemence sa terre; car, dans l'explication que Jésus-Christ nous (M1 donne de sa propre bouche , il dit que le grain qui est tombé sur les épines signifie les inspirations intérieures et les mouvements de l'Esprit-Saint que fait naître la parole divine et qui restent étoufi'és sous le poids des sollicitudes terrestres , de même que le froment l'est sous les épines. Qui aulem seminatus est in spinis , hic est qui verbum audit , et sollicitudo sœculi isfius , et (allacia divitiarum su/focnt verbum , et sine fruclu e/ficitur. {Matth. 13, 22). Voilà pourquoi les personnes agitées par des
soins turbulouts et inquiets oui loujoiirs le cœur froid et distrait. "loli. — Si le lecteur désire avoir d'autres éclairci.s.sc-uients sur cette question, saiut Laurent Jiistinien les lui fournira. Queinadmodum solis radius ncquaquam cernitur , cum commolie nubcs civli (acicin obilucunt , nec turbatus fons rcspicientis imatjiiwm rcddil , quuin tranquillus propriam ostendit ; sic nec inquietus animas Dei cari/a/rin in orntionis speculo pofest conspicere. {De oral. cap. 5). De même, dit ce Saint, qu'on ne peut as voir au firmament l'astre du jour si les nuages en dérobent A vue, de même aussi qu'on ne saurait se mirer dans une lon- «aine si les eaux en sont agitées, de même l'esprit troublé, agité par mille inquiétudes ne peut dans l'oraison, et beaucoup moùis en dehors de cet exercice, contempler les vérités divines qui ont la vertu d'allumer la dévotion dans un cœur. Est-il donc surprenant que ce cœur reste tiède, languissant, indévot? Quiconque donc veut se maintenir dans un état de constante dévotion, doit chasser de son âme toutes ces sollicitudes qui la troublent et la conserver dans une calme et paisible sérénité.
254. — On pourrait encore signaler plusieurs autres obstacles qui s'opposent à la dévotion, puisqu'en substance, tout ce qui est contraire à l'abondante infusion de la grâce et à l'accroisscjnent delà charité, est pareillement contraire à la dévotion qui naît de ces deux sources. Je dis donc généralement avec le jaint précité : Quemadmodum gui terrain colit , solerter sentes débet eradicare, ut uberiores vuleat colligere fructus', ita qui concupiscit dulcedinem devotionis in oratione gustare , sumniopere studeat ipsius impedimenta declinare. {Eod. tract, cap. 4), De même que celui qui cultive la terre, dit saint Laurent Justi-.. Iiien, s'efîorce d'arracher les ronces de ses champs, afin que sa lécolte deviemie plus abondante, de même aussi, quiconque désire goûter les douceurs de la dévotion dans ses oraisons,, doit avoir grand soin d'éloigner tout ce qu'il reconnaît capable de mettre un obstacle à l'infusion de ce baume céleste.
— i96 — CHAPITRE V.