‹ Guide ascétiqueChapitre 33 sur 89 · AVERTISSEMENTS PRATIQUES AU DIRECXBCR SUR LE PRÉSENT ARTICLE · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENTS PRATIQUES AU DIRECXBCR SUR LE PRÉSENT ARTICLE

255. — Premier avertissement. Le directeur doit être coi> vaincu que ce n'est pas la moins importante de ses obligation? que celle de diriger les âmes sur l'usage de la dévotion sen- 51*316, parce que le nombre des âmes qui savent en tirer profit, qaand elles en jouissent, ou qu'elles en sont privées, est trèspeu considérable. Il en est parmi ces personnes spirituelles auxquelles il semble que plus elles sont sevrées de ces afTections sensibles, moins elles avancent dans la perfection. Elles le disent sans détour, et se plaignent que chaque jour elles vont en arrière, et que leurs progrès dans la perfection vont en diminuant. Ce qui est bien pire encore, c'est qu'elles se découragent de jour en jour. Pour ce qui est de ces personnes, le directeur doit examiner attentivement si le défaut se trouve seulement dans ce qui concerne la sensibilité de la dévotion, GU bien s'il est dans sa substance. Il ne pourra s'en assurer mieux qu'en observant quelle est la nature de leurs œuvres dans cet état de refroidissement. S'il les voit aussi attentives qu'auparavant dans leurs oraisons et autres exercices spirituels, et s'il reconnaît que, de leur côté, elles ne négligent aucun des moyens qui sont en leur pouvoir, qu'elles montrent la même exactitude dans leurs pénitences accoutumées , dans leurs mortifications habituelles et dans leurs exercices de vertu , en ce cas , bien qu'elles agissent avec répugnance, avec peu d'ardeur et d'élan, il ne doit pas tenir compte de ces refroidissements, puisque la substance de la dévotion conserve toute son intégrité. Cette substance de la véritable dévotion consiste, ainsi que je l'ai démontré, dans la promptitude à faire le bien, et nous y trouvons celle-ci tout entière, comme le prouvent les œuvres pratiquées par ces personnes. Il doit donc les encourager, afin qu'elles ne tombent pas dans l'abattement. Il n'a point à s'en inquiéter et il doit aussi chasser de leur cœur toutes les angoisses dont il est tourmenté. Le directeur sera d'autant plus fondé à relever leur coiarage qu'il est bien évident ^ue Dieu assiste ces personnes

par une i^rAco secn^te ; car, auln-iuciit, elles ne pourraient pas s« maiiitouir ilaiis lu prati([ue du hiou au milieu de crllf. sorte d'endurcissoment. Il doit les porter à cela d'après le conseil qu'en donne Denys le Chartreux, quand il dit : [De. fjaudio Spirit. lib. I, art. 21). Sal est quod nequaquam aversus sit a desù derio spirituali placendi et servicudi Deo : elsi non desidcret tant ferventer ut vellet ; de imper fectione siia humiliter do/cat, et cum psaltnista ardenter dcsiderare concupiscat , dicendo ; Concvpiscit anima mea desiderare justi/îrafiones tuas in oinni tempore. Qu'il leur dise donc, selon l'avis du Docteur mystique, qu'elles doivent remercier Dieu qui ne les a point privées de la bonne volonté de le servir et de lui plaire; et que si elles n'ont point ces désirs fervents et enflammés dont i-Ucs voudraient être animées pour son service , elles doivent s'humilier devant lui et désirer au moins de posséder cette ferveur. 250. — Si ensuite le directeur remarque dans ses pénitcjits, quoique adonnés à la vie spirituelle, non-seulement l'absence de la sensibilité dans la dévotion, mais encore de sa substance, parce qu'ils sont lents, négligents, inexacts dans l'accomplissement de leurs œuvres de perfection; s'il s'aperçoit qu'ils cherchent dans les créatures les consolations qu'ils ne peuvent pas goûter dans la pratique de leurs exercices spirituels, et qu'ils se livrent à la dissipation en s'attachant aux choses extérieures; qu'ils se départent aisément de leurs pratiques de dévotion et de vertu poiu* écouter la voix de leurs passions et se permettre des manquements inaccoutumés, le directeur devra alors gémir amèrement avec eux sur ces froideurs spirituelles dont il leur fera sentir sévèrement la gravité, puisqu'elles ne se bornent pas aux accidents de la dévotion, mais quelles tendent à en ruiner totalement la substance. J'ai dit qu'il doit se plaindre de leur manière d'agir, parce que les personnes qui ont dégénéré en un état si imparfait , déplorent, peu ou point du tout, auprès de lui cette insensibilité, vu qu'elle est volontaire, qu'elles l'aiment, s'y complaisent et ne prennent aucun soin de s'en corriger. Il devra donc en ce cas user de sévères réprimandes en leur représentant que , si elles ne s'empressent point de rentrer dans leur premier état moyennant leurs eÛorts réitérés et en se recommandant instamment à Dieu, elles iront toujours en reculant et finiront par tomber dans quelque grand excès. Dans cette vue il feia jc^oi!-

ner à leurs oreilles les terribles menaces que Dieu fait, dans TApocalypse, aux tièdes volontaires, c'est-à-dire à ceux dont la tiédeur n'est pas dans les affections sensibles, mais dans la volonté, puisqu'ils se retrouvent déjà par leur faute dans cet état de déplorable tiédeur. Scio opéra tua, quia neque frigidus es, ne" que calidus. Vtinam frigidus esses , aut calidus; sed quia tepi^ dus es, et nec frigidus, nec calidus, incipiam te evomere ex ore meo. (ApocaL, 3, 15, 16). Je vous connais par vos oeuvres, dit le Seigneur, et je sais que vous n'êtes ni iroid ni chaud , mais seulement tiède. Il vaudrait b'en mieux que vous fussiez ou chaud ou froid, parce que n'étant que tiède, je commencerai à vous rejeter de ma bouche, c'est-à-dire à vous tourner le dos et à vous laisser dans ra])andon. Voilà sans contredit une ^rave menace et bien propre à inspirer une grande terreur au cieur le plus endurci. Si pourtant elle ne faisait aucune impression sur le cœur de ce pénitent tiède, ce serait bien une preuve que déjà il commence à ressentir les effets de ce funeste abandon. 257. — Deuxième avertissement. — Le directeur rencontrera certaines personnes religieuses qui, ayant cessé de goûter toute espèce d'atiection sensible, quoique d'autre part elles aient conservé toute la substance de la dévotion, non-seulement se découragent, mais se laissent abattre au point de se croire tout à fait perdues. Elles prennent exclusivement pour elles les menaces que Dieu a faites aux tièdes volontaires, dans le texte précité de l'Apocalypse. Elles se livrent donc à la pensée amère que Dieu les a rejetées, que leurs œuvres de piété et le tribut de leurs hommages au Seigneur ne sont plus agréables à ses yeux; qu'il vaudrait beaucoup mieux pour elles, sans tant de mortifications et de pratiques spirituelles, se faire au genre de vie du commun des hommes, ne pas montrer une aussi scrupuleuse exactitude et autres choses semblables. Ces personnes ont trèsgrand tort de raisonner et de parler ainsi, puisqu'elles ont conservé entièrement ce qu'il y a de solide dans la dévotion et dans la vertu, et c'est ce qui doit les animer d'un grand courage; eela est d'autant plus vrai que ces sentiments de méfiance, de pusillanimité, ce penchant à s'abandonner au désespoir leur sont ordinairement ins^iirés par le démon qui, saisissant l'occasion de cette froideur apparente, leur suggère ces noires appréhensions, afin de ruiner entièrement l'œuvre de leur perfection. Le directeur doit donc les encourager par ces paroles de saint Buua-

yenUn'o:I\'o!i(Iiffi(îere, cuit) cousu/ aliointcniœ dulcedinistibi sulh irohitttr, quasi Deus dereliquint te, vel bona opéra tua non sint ei accepta, sed recurre ad illa vera testhnonia et consolare in ipsis, scilicet tit confidas de vcritale Dei quamdiu tu nondiscedis a Deo per consensum ad prœvaricutionem mandatormn ejus, quia ipse non derelinquit te per prupiliationc^n suam. {Toi/i. 2, de Process. relig., cap. 1, />j-i" /irovessu). Il doiUloiic adresser à ce P(^nitent, en proie à la teutnlion, ces paroles : Ne vous abandonnez pas, mon fils, à la défiam'c, parce que les consolations intérieures vous ont été soustraites, comme si Dieu vous avait abandonné et que vos bonnes œuvres ne lui fussent plus agréables; mais ayez recours à la promesse que Dieu nous fait dans les livres saints, où il nous dit qu'il ne nous abandomiera jamais tant que nous ne violerons pas ses saintes lois et que sa miséricorde nous sera constamment propice. Voilà unmotif qui est aussi solidement fomlé sur la vérité qu'il est capable de faire renaître une vive espériincc dans une âme cliau celante, car il est indubitable qu'on ne perd la dévotion substantielle que quEmd on le veut bien ; or, cette dévotion consiste dans la promptitude de la volonté qui ne peut agir avec lenteur, si elle est déterminée résolument à faire le bien, moyennant la grâce de Dieu qui n'est jamais refusée à quiconque la désire.

258. — Le directeur pent encore suggérer à ce pénitent découragé le conseil de répétei" souvent ces paroles du saint homme Job, qui sont très-propres à relever une âme abattue : Etiamsi occiderit me, in ipso sperabo. {Job. 13, 15). Seigneur, quand même je me verrais sur le bord de l'abîme prêt à y tomber, je veux conserver ma confiance en vous, je ne veux point me rendre coupable d'un manque de confiance envers Votre bonté infmie. Il peut aussi lui conseiller de répéter ces paroles du saint roi David: In te, Domine, speravi, non confundar in œternum {Psalm. 30). Je veux espérer en vous, ô mon Dkii , et je suis assuré que je n'essuierai jamais la bonté de me voir délaissé par vous; Quoniam non dereliquisti quœrentes te, Domine. {Psalm. 9, 11); car vous n'abandonnez jamais ceux qui vous chercbent. Et vous voyez. Seigneur, combien je désire de vous rester fidèle, et combien je suis peiné de paraître infidèle à votre service et à votre amour. Par ces eflasions de confiance et d'autres sentiments de même genre, le directeur «hercbera à relever ces pauvres âmes que le démon cberche

par de si nombreuses astuces à tenir dans l'abattement, en leur inspirant de vaines terreurs sur l'abandon de Dieu.

250. — Troisième avertissement. Le directeur doit encore ne pas ignorer que les personnes dont nous parlons, se trouvant privées de toute affection sensible de dévotion, se découragent quelquefois tellement, qu'elles ne veulent pas s'approcher de la sainte Table, même aux jours prescrits, parce qu'il leur semble que leur élat va en devenir encore pire. S'il reconnaît par leur manière d'agir droite et vertueuse que la substance de la dévotion ne leur fait pas défaut, il ne doit pas condescendre à ces abstentions mal fondées, niais leur imposer l'obligati(»n d'approcher de la sainte Eucharistie. Il doit mettre en pratique la règle que saint Laurent Juslinien établit et ne point s'en écarter. Propterea non débet a sancio Domini convirio repelli indevotus juste vivens , virtuose conversans , humililer se agnoscens , pure confitens, et reverenter accedens ; talis quippe insensibiliter , et spirilualiter hoc sacramento nutritur , etvivit. {De Pcrfect. Monast.cap. 19). On ne doit pas éloigner de ce banquet sacré, dit le saint Docteur, ceux qui sont indévots, c'est-à-dire privés de la dévotion sensible , s'ils vivent en état de grâce, si leur conduite est vertueuse, s'ils s'humilient de cette pénible froideur et en font un aveu sincère, pourvu qu'ils s'approchent du sahit autel avec le respect qu'il mérite , puisqu'ils sont alimentés par ce divin Sacrement d'une certaine manière insensible et spirituelle et qu'ils en reçoivent ce qui leur est nécessaire pour se maintenir dans la vie de la grâce. Le saint Docteur raisonne ici d'une manière admirable, puisque ces personnes, malgré leur insensibilité, reçoivent dans la trèssainte Eucharistie l'augmentation de la grâce sanctifiante, et même encore des secours actuels qui procurent à leur âme la force de pratiquer le bien, quoiqu'elles y soient gratifiées de ces faveurs d'une manière si délicate et si spirituelle qu'elles ne peuvent point s'en apercevoir. Il arrive à ces personnes la même chose qu'aux malades , qui , bien qu'ils ne trouvent aucune saveur dans les aliments, n'en tirent pas moms la nourriture qui les soutient. On ne doit donc point permettre à ces personnes de se sevrer de cette sainte nourriture , pas plus qu'on ne permet aux malades ou aux infirmes de s'abstejiir totalement des alimeuts matériels.

'200. — Quatrième avertissement. Le directeur aura suuf

sa comlnite certaines porsouues du sexe qui lui sf mbleront pleines de dévotion, mais s'il a soin de porter son attention sur leur conduite, il s'apercevra (pi 'il n'y a point en elles une solide et véritable dévotion. Kilos soupirent et pleurent avec beau» coup de facilité, et cette sorte de pieuse tendresse leur met à la bouche certaines expressions pleines de piété ; elles récitent beaucoup de prières vocales et désirent de s'approcher souvent de la sainte table. Mais quoi? elles sont dans leur maison d'un caractère très-remuant, se querellent avec leurs égales, sont obstinées., peu dociles, attachées à l'intérêt et à l'argent, impatientes, très-peu retenues dans leurs paroles, et toujours aux aguets pour épier les actions d'autrni. La dévotion de ces personnes, sous une apparence de sensibilité, est plutôt l'efiet d'un naturel susceptible et mou que d'une grâce f(^rte et énergique, et il s'y mêle beaucoup d'aflectation. C'est ce que nous dit, fort sagement, Louis de Blois : Vera devotio in sui ipsius svhmissione, resignatione, abnegatione, ac vilipensione sila est potins quam in sensibili sapore, et dulcedine. {In Concil. animœ p. \, cap. 13, mimer. \). La véritable dévotion, dit-il, est fondée sur l'humilité, l'abnégation de sa volonté propre et de son jugement personnel; dans la soumission à la volonté de Dieu, dans la mortification des passions plutôt que dans la sensibilité des affections, puisqu'eu réalité ces vertus sont, bien mieux que celle-ci, la preuve de la promptitude de notre vi>lonté à servir Dieu qui est la substance même de la dévotion. Le directeur ne doit donc pas manifester son estime pour ces dévotions apparentes, et il doit s'eflorcer de pénétrer de semblables personnes d'un sentiment de dévotion solide, et de leur en faire pratiquer les devoirs. Il doit, généralement parlant, n'estimer, de toutes ces dévoti(Mis sensibles, que celles qui produisent des fruits de véritable vertu et regarder ce niuie suspectes celles qui sont sensible^ ât aux sniit stériles eu buuues •ouvres.

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