RENDUE
261 . — Outre la vertu de religion, et la dévotion qui par sa promptitude revêt les actes religieux de leclat et de la perleotion qui leur sont propres, on place parmi les vertus dout le cortège accompagne la justice, celle de la suinte obéissance; cai'. selon le langage de saint Thomas, est ad alterum., elle se réfère aux devoirs qui regardent le prochain, c'est-à-dire la subordination des inférieurs à leurs supérieurs légitimes. Mais comme parmi les vertus subordonnées à la justice par quelque connexion, l'obéissance est, sans contredit, inie des plus remarquables et des plus nécessaires pour la vie humaine, civile, morale et spirituelle, on ne saurait la passer sous silence. Il convient donc de mettre au jour tout le prix et les avantages attachés à sa pratique, afin qu'on cède à ses attraits et que le cœur s'enflamme du désir de la posséder.
262. — L'obéissance, dit saint Thomas, e.st une vertu morale qui rend la volonté prompte à exéciiter les ordres des supérieurs légitimes. Obedientia reddit promptam hominis voluntatem, ad exequendum voluntatem alterius, sciHcet prœcipientis (2, 2, Quast. 104, art. 2, ad 3). Par le nom de précepte on n'entend .pas ici uniipiement un ordre rigoureux qui oldige sous peine de péché grave, mais tout acte émanant du supérieur et se manifestant volontairement. Si la volonté du supérieuf est exprimée clairement par des paroles qui font connaître, d'une manière formelle, ses intentions, on nomme cela un précepte exprès; mais si ces intentions ne sont pas formulées d'un* manière nette et positive, et que cependant il y ait des signes suffisants pour marquer un commandement, on donne à celuici le nom de précepte tacite. Or, chacun de ces deux préceptes
e5t rolijot de l'obéissaiico, itaicc (lue la volonti^ de celui qui est iiivi'slide ruutoiité est l'objet dccette noble vertu, de quelque manière que le précepte soil intimé à l'inférieur. C'est la doc tri ne de saint Thomas. Obedicvtin est specinlis virlus, et eji/s spéciale objcctum est privccptum tacituin, vel cxpressum. Voluntas enim superioris, qxiocumque vwdo innotescat, est quoddam tacitum prœceptum. {Eud. quœst., art. 2, in cojp.)
203. — Que le lecteur n'aille pas se figurer que l'objet de l'obéissance n'est autre chose que l'accomplissement dos préceptes dessupèrieurs réguliers, de la part des religieux qui leur sont soumis, et qui, par dos vœux solennels, se sont engagés à s'y montrer dociles. Non certes, car les ordres des princes intimés à leurs sujets, des pères vis-à-vis de leurs enfant.>, des chefs d'armée vis-à-vis de leurs troupes, des prêtres vis-à-vi» des séculiers, sont de même nature. On doit, en un mot, y rapporter tous les commandements qui émanent des personnes revêtues d'une autorité légitime, pourvu qu'elles ne dépassent pas les limites qui sont tracées à leur autorité et ne concernent pas des choses placées hors de la sphère où elles doivent se renfermer. Le Docteur angélique nous est en ceci un guide assuré. Tenetur subditus superiori obedire, secundum rationem superioritatis, sicut miles duci exercilus iri his, qucB pertinent ad bellum ; servus Domino in his, qiiœ pertinent ad servilia opéra exeqitenda; filius patri in his quœ pertinent ad disciplinam vitœ et ad curam domesticam, et sic de aliis. ( A 5, w corp.).
264. — Cette doctrine de saint Thomas est entièrement fondée sur les divines Écritures, comme ou peut facilement s'en convaincre, en la considérant sous ses divers aspects. Pour ce qui est de l'obéissance envers les princes, saint Paul dit que toute âme doit être soumise et obéissante aux puissances supérieures. Omnis anima poiestaiibiis sublimioribus svbdifasit. (Ad Roman. 13,1). Et saint Paul écrivant à Tite, lui impose le devoir d'avertir les fidèles qu'ils doivent être subordonnés entièrement aux princes et aux magistrats qui ont le pouvoir légitime de leur donner des ordres. Admone illos principibus, et potesiatibus subditos esse{Ad Titum, 3, 1). Et le prince des Apôtres, saint Pierre, fait remarquer que cette obéissance doit être rendue en vue de Dieu qui leur a donné cette autorité. Subditi estât»
omm humiincB ereaturœ propter Deum, sive régi , quasi prœceU lenti, siveducibus tanquam ab eo missis (1, Petr. 2, 13).
265. — En ce qui touche robéissance des enfants à leurs pères, non-seulement Dieu en a imposé le grave précepte, mais il a effrayé les transgresseurs par de terribles menaces, jusqu'à ordonner qu'un fils désobéissant et rebelle aux ordres de son père et de sa mère, fût lapidé par tout le peuple assemblé : Si genuerit homo filium contumacem , qui non audiat patris , et matris imperium, et coercitus obedire contejnpserit, lapidibus eum obruat populus. {Deut. 21, 18). Elle fut véritablement héroïque sur ce point l'obéissance d'Isaac , puisque ce fut une obéissance en un précepte si répugnant à la nature^ qu'un père ne peut pas en faire un qui soit aussi dur à un fils, et qui consistait à se laisser immoler par les mains paternelles. Isaac se laissa lier comme un innocent agneau par son père, il se laissa placer sans la moindre résistance sur le fatal bûcher, et regarda sans frissonner le fer homicide, qui d'un seul coup devait trancher le fil de sa vie. Cumque alligasset Isaac filium suum, posuit eum in altare super struem lignorum; extenditque manum, et arripuit gladium ui immolaret filium suum. {Gen. 22, 9). Sous la loi nouvelle , il y eut encore un héroïque exemple de cette obéissance dans la vierge Eustochium ( ou Eustochie , mais le prew.ier est plus exact) à l'égard de sa mère Paule, selon la relation que nous en a laissée saint Jérôme : Eustochium ita semper adhœsit matri Paulœ, et ejus obedivit imperiis, ut mmquam absque ea cubaret , nunquam procederet , nmiquam cibum caperet, ne unum quidem nummum haberet potestatis suœ ; sed et paternam et maternam substantiam, a maire distribui pavr peribus lœtaretur ; et pietatem hereditaton maximum et divitias crederet- {In Epitaph. Paulœ ad Eustoch.). Eustochium, dit le Saint , fut animée d'une si grande obéissance envers Paule sa mère , que jamais elle n'alla reposer sur son lit , ne se mit jamais à table, ne fit jamais un pas que selon le commandement et en compagnie de sa mère. Elle ne disposa jamais d'un seul denier de l'héritage de ses parents, laissa tout cela à la disposition de sa mère, considérant que c'était pour elle ur riche héritage et une haute opulence, que de rester complè* temcnt soumise à celle qui lui avait donné le jour.
266. — Pour ce qui concerne l'obéissance des femmes envers leurs maris, l'Apôtre veut qu'elle soit d'une grande exactitude.
— «or» —
et dans son épitre à Tile, il vent <|no cet «^vAqiie indique \ cca personnes mariées, la tlocililé, la complaisance, une soumission entièif aux ordres de leurs «ipouï. llenignus, subditas viris suis. Sauile Monique fit éclater ces belles qualités, puisque, selon ce que nous en rapporte son fds, saint Augustin , elle pratiqua à l'égard de son époux Patrice, non point une obéissance de femme, mais celle d'une esclave : Ubi plenis annisnubilis fada esset , tradita viro servivil veiuti domino. Et comme; Patrice était d'un naturel irritable , elle ne se permit jamais au milieu de ses emportements de le contredire ni par des actes, ni pur des paroles, et jamais en aiicune circonstance elle ne secoua le joug d'une parfaite soumission. Noverat hœc non resistere irato viro, Jion tanium facto, scd neverbo quidcm. Cotte sainte femme inspirait aux autres une obéissance aussi exemplaire, et quand celles-ci se plaignaient auprès de Monique des torts de leurs époux, elle avait coutume de leur répondre par ces paroles qui mériteraient d'être retracées en lettres d'or, dans les appartements de toutes les lemmes mariées : Quand vous entendiez lire le contrat de votre mariage et les lois qui régissent cette union , vous dûtes bien penser que ce n'était pas là un acte de suprématie, mais bien un acte de servitude qui vous unissait à votre époux. Ainsi donc, il ne faut pas oublier cette condition de servage à laquelle vous vous êtes assujetties, et vous ne devez pas lever une tète fière devant celui que vous avez pris pour votre maître. Veiuti per jocmn graviter admonens ex quo illas tabulas, qiiœ matrimoniales vocantur , recilari avdissent , tanqiiam instrumenta, quibus ancillœ ftœtœ essent, deputaredebuiisent ; proinde memores conditionis superbire adversus dominos non oportere. [Confession., lib. 9 , cap. 9).
267. — L'obéissance des serviteurs à leurs maîtres est l'objet d'un enseignement positif dans l'épitre de saint Paul aux Éphésiens {Cap. 6, ^).ServiteDominis carnalibus cum timoré ettremore in simplicitate cordis vestri. Serviteurs, obéissez à vos maîtres avec toute la simplicité de votre cœur, bien qu'ils ne soient pas vos supérieurs spirituels^ mais seulement temporels. Non content de cette première injonction, l'Apôtre ajoute qu'ils doivent obéir à leurs maîtres comme à Jésus-Cbrist lui-même , et que dans les diverses obligations de leur service ils s'occupent moins de plaire à ce maître auquel ils obéissent , que d'accomplir la volonté de Dieu à laquelle ils se conforment par leur obéis-
sance. Ohedite, 'poursuit-il, sicut Chrisfo , non ad oc7(fwn ser» vientcs, quasi hominibus placentes , sed ut servi Ckrisii, facientes voluntatem Dei exanimo: Cum bona voluntate servientes , sicut Domino, et non hominibus , scîentes quoniam iinusqidsque quodciimque fecerit bonum, hoc recipiet a Domino, sive servus , sive liber. L'obéissance avec laquelle Abra servit Judith^ sa maîtresse, a mérilé de grands éloges. {Judith., 10)c Celle-ci prit toutes ses mesures pour exécuter le dessein qu'elle avait conçu de trancher la tète à Holopherne, qui, avec une armée formidable, assiégeait la ville de Béthulie , et elle dit à sa suivante Abra de la suivre dans le camp ennemi. Celle-ci obéit à l'ordre de sa maîtresse et entièrement occupée du devoir qui lui était imposé, elle ne craignit point d'affronter la garde avancée , ni les visages farouches des guerriers , ni leurs clameurs , ni leurs armes. Elle entra avec Judith dans la tente d'Holopherne. Au moment où s'accompUt cet acte, où sa propre existence est engagée, elle ne s'effraye pas , elle n'a point de crainte, elle ne prend pas la fuite, mais elle aide sa maîtresse dans une action si pleine de danger et qui répugne. Enfin, Judith remet à sa servante la tète du général ennemi, et celle-ci traverse les rangs de cette armée avec une rare intrépidité , portant avec elle la preuve matérielle du délit. Ce fut bien là une obéissance héroïque dans nue servante timide, faible et sans armes.
268. — Pour ce qui concerne l'obéissance des séculiers vis-àvis des prêtres, en ce qui se rapporte aux fonctions de ceux-ci , Dieu déclare qu'il l'exige très-rigoureusement , et ce précepte est si formel que selon l'ancienne loi, les transgresseurs devaient être condamnés à mort par sentence du juge. Qui superbierit, nolens obedire sacerdoiis imperio, qui eo tempore miniatrat Domino Deo tua, ex decreto judicis moriatur homo ille {Dénier. 17, 12). Elle vivra à jamais dans toute la postérité, l'obéissance dont l'empereur ïhéodose donna l'exemple à l'égard du grand archevêque de Milan, Saint Ambroise. Après le massacra que ce prince avait fait faire des habîlants de Thessalonique, il se rendit à l'église avec la pompe qui accompagne ordinairement un souverain. Mais Ambroise alla au devant de lui sur le seuil du temple et lui en barra rentrée avec son bâton pastoral, en lui disant : Comment osez- vous, ô empereur, venir dans ce temple quand vous êtes couvert du sang innocent de iros sujets ? Ïhéodose répondit que le roi David s était bien
fendu coupable d'adulti'rr el iriioiaicitle. Alors Amhroi'îe lui ht celle célèbre ré[>oiKse : Qui secutus es erranttm , scquere pœniteiUem. Vous vous êtes reiulu s<'mblable à ce roi dans son crime, iiuitez-le daus sa péuilence. Gouimeut pensez-vous que l'emitereur se comporta daus cette circouslauce ? Peut-être insulta-t-ll le saint pasteur, pcul-èlre viola-t-il la sainteté du lieu dont il se voyait repoussé? Non, assurément. Il obéit sur-lechamp à l'ordre du saint archevêque, et baissant la tête il retourna avec toute sa cour à sou palais. Il s'abstint de revenir à l'église, jusqu'à ce que le saint pasteur lui eu eût accordé la permission, et qu'il eût accompli la pénitence publique et particulière (jui lui avait été imposée eu punition de son lorlait. Le canlinal Baronius eu rapportant ce lait {Tom. 4, anno. 390) admire Tobéissance liéroique de ce monarque jeune, couvert de lauriers et maitre du monde, et préfère cette obéissance dont il fit preuve envers saint Ambroise à celle du consul Posthumius envers le grand pontife Metellus, si célèbre dansTantiquité romaine. Celui-là se soumit par égard pour le sénat et le peuple, tandis que Théodose n'avait persoime au-dessus de lui dans le monde entier qui pût exiger un acte de soumission de sa part. Quelle était la source d'une si humble obéissance à saint Ambroise, si ce n'est le profond respect qu'il avait pour Dieu et pour l'autorité épiscopale?
269. — Coucluous donc que l'obéissance n'est pas une vertu qui regarde seulement la religion , comme il y en a qui se le figurent, mais qu'elle est propre à tout chrétien envers les personnes qui ont sur lui une autorité légitime. Et de même çu'im religieux se rend coupable en refusant de se soumettre à quiconque a le droit de lui commander, de même aussi le sécuher pèche dans le même cas, puisque l'un et l'autre, secouant le. joug d'une soumission qui leur est imposée, résistent à l'ordre de Dieu duquel émane cette loi d'obéissance. C'est ce que nous dit l'Apôtre des nations en ces termes : Qui potestati resisiit, Dei ordinationi résistif. {Ad Roman. 13. 2). Seulement, il faut bien dii*e que le religieux pèche plus grièvement , puisqu'il a contracté volontairement par un vœu l'obligation de Tobéissance. C'est pourquoi le présent article s'adresse avec raison à toute sorte de personnes , bien que son but spécial se propose l'instruction des personnes qui s'appliquent d'une manière particulière à leur avancement dans la periectiou chréiieuue*
270 — Mais avant d'aller plus loin, il faut mettre mie restriction à la doctrine qui vient d'être exposée. C'est que le précepte du supérieur est l'objet de robéissance , à l'exception d'un seul cas. Ce serait si ce précepte était manifestement contraire à la loi de Dieu , parce que , comme dit saint Thomas , si celui qui commande nous ordonne une chose qui serait opposée à celle que d'autre part Dieu nous enjoindrait , il est bien évident que mettant de côté l'ordre du supérieur, nous devons lui préférer celui du Très-Haut. Si aliud imperator , almd Deus jubeat, contempto illo , obtemperandum est Deo. Les sujets ne sont pas davantage obligés d'obéir à leurs supérieurs, quand il s'agit du choix d'un état, par exemple, d'entrer dans celui du mariage ou de rester dans le célibat , parce que Dieu lui-même nous a laissé sur ce point une complète liberté et il veut que nous lui obéissions en cela selon les inspirations qu'il nous en donne. C'est ce qu'enseigne pareillement le saint Docteur. [Eod. art.). Non tenentur nec servi doininis , nec filii ji^rentibus obedire de matrimonio contrahendo , vel virginiiate servanda , aut aliquo alio hujus modi ; sed in his quœ pertinent ad dispositionetn actuum , vel rerum humanarum tenetur subditus suo superiori obedire secundum rationem superioritatis .
271. — A l'appui de cette doctrine je puis invoquer l'autorité de saint Grégoire qui raconte le trait suivant dans ses dialogues. {Lib. 1. cap. 21). 11 y avait dans la ville de Spolette ime jeune personne de condition , issue d'une des plus nobles maisons de la cité, en âge de se marier, qui avait formé la résolution de garder le lis de sa virginité contre la volonté de son père qui voulait lui donner un époux. Mais comme elle prêtait plus aisément l'oreille aux inspirations de Dieu qu'aux menaces de son père , elle persista fermement dans son dessein. L'auteur de ses jours, indigné de cette résistance, déshérita sa fille, la priva de la part de fortvme qui lui revenait et lui laissa seulement quelques arpents de terre qui pouvaient à peine lui fournir une misérable subsistance. Mais faisant plus de cas de sa virginité que des richesses paternelles, cette jeune personne entra dans un monastère et y prit l'habit religieux. Or, un jour qu'elle s'entretenait avec saint Eleuthère , arriva le fermier de ce petit bien qui lui apportait je ne sais quel présent. Dieu voulut en cette circonstance prouver combien lui avait été agréable le sacrihcc que cette jeune personne lui avait fait de sa virginité,
çnoique ce ffit contre le gré de sou père. Il permit au fl<^mon d'entrer dans ee terniier qui aussitôt se mit à pousser des hurlements atTreux et à se débattre en f.usant d'horribles contorsions. Alors la jeune personne investie d'une puissance extraordinaire ordonna au démon de quitter à l'instant cet intortuuc. L'esprit impur se sentant sous le poids d'une autorité irrésistible répondit par la bouche du possédé : Si je pars, où dois-jc aller? Il y avait là par hasard un jeune porc et la religieuse dit au flémon : Je veux que tu entres dans cet animal , et aussitôt le jeune porc fut tué par le démon. Voici les propres termes du récit lie saint Grégoire : Tune sanctimonialis fœmina prœcepit dicens : Exi ab eo , et in hune porcum ingredere. Qui statim ab homine exiit, porcum quem jussus fuerat , invasit , occidit, et recessii.