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CHAPITRE IV

ON Y EXPOSE PLlTSIEUnS AUTRES QUALITÉS DE L'OBÉISSANCÉ QUI PROU- VANT COMBIEN ELLE TIENT UN RANG PLUS ÉLEVÉ QUE LES AVTREI VEUTU8.

265. — Jusqu'à ce moment nous avons vii qu'avec l'obéissance on acquiert toutes les vertus. Je veux maintenant démontrer que si l'obéissance n'y est pas, toutes les vertus périssent. Prouvons-le d'abord parla vertu de religion qui est certainement une des plus illustres. Le roi Saùl revint victorieux d'un combat qu'il avait livré aux Amalécites et contre l'ordre du Seigneur qui voulait qu'en massacrant les habitants de ce pays on tuât aussi leurs troupeaux, il emmena des troupeaux de moutons et de bœufs, avec l'intention d'en sacrifier à Dieu une partie. C'était bien là sans contredit un acte de culte et de religion par lequel Saiil voulait solennellement reconnaître Dieu, comme l'auteur de la victoire qui venait d'être remportée. Malgré ce louable désir de Saiil , voici que le prophète Samuel accourt plein d'indignation et manifeste hautement son improbatiou : Nnmqvid vult Domimis holocausia et victimns , et non potius ut obediatur voci Domini? Eh quoi! dit-il, Dieu exige-t-il des holocaustes et des victimes plutôt qu'une exacte obéissance aux ordres qu'il a donnés ? Melior est enim obedientia quam victimœ, et cŒscultare mayis , quam offerre adipem arietum. (i Reg. 15. 22). Car l'obéissance est préférable aux victimes, et il est beaucoup mieux de se soumettre aux ordres que Dieu nous intime que de lui offrir la graisse des victimes. Le lecteur reconnaîtra donc que les offrandes et les sacrifices de Saùl et tous les actes religieux qu'il avait intention d'accomplir, ne furent d'aucun mérite au yeux de Dieu, puisque tout cela n'était pas uni avec l'obéissance.

286. — Alais ici s'élève un doute sérieux qui aura sans nuj doute traversé l'esprit du lecteur dans les chapitres précédents. La vertu de religion , ainsi qu'il a été prouvé , est la plus noble des vertus morales, puisqu'elle a pour objet le culte qui est dû au Très-Haut. L'obéissance est moins noble, puisqu'elle n'a pour objet que le précepte , soit qu'il vienne directemen' de Dieu , soit qu'il nous soit fait par ceux qui tiennent sa place.

Comment donc Tobéissance peut-elle l'emporter sur la religion qui provient d'une source beaucoup plus élevée ? Corneille de la Pierre répond à cette objection en disant que la religion est plus noble en raison de son motif, mais que nonobstant cela l'obéissance est encore supérieure sous le point de vue pratique, parce que la religion est une vertu de libre arbitre, tandis que l'obéissance est absolument indispensable. Offrir à Dieu sur l'autel de pieuses offrandes est un acte qui dépend de la volonté de celui qui le fait, mais l'obéissance est d'une nécessité de précepte qui impose une stricte exécution. Religio in se welior , majorque est virtus qriam sit obedientia. Obcdientia tamen dicitur mclior, quia magis necessaria est , et in jjraxi prœponenda religioni. Quod enim Deus jussit , hoc absolute facieyidum est, eiqne ohedienditm, acfus vero religionîs,et victimœ, etsacriflda sunt libcri : quare obedientiœ cédant oportet. {In text. citât.).

287. — Je me plais singulièrement à l'explication que nous donne saint Grégoire , sur les paroles précitées de Samuel. Il dit que l'obéissance doit être préférée au sacrifice, parce qu'elle est elle-même un sacrifice encore plus parfait, puisque dans les sacrifices qui se font sur les autels on immole des bœufs et des veaux; mais que, dans le sacrifice que l'on fait par la sainte obéissance on tue sa propre volonté par le glaive de la mortification. 11 ajoute qu'un tel sacrifice est d'autant plus agréalile à E)ieu et l'apaise d'autant mieux que notre volonté , en sa divine présence, après avoir réprimé l'orgueil de son libre arbitre, se sacrifie elle-même, comme les animaux sur l'autel , avec le couteau du commandement , sous lequel cette volonté s'incline comme une victime. Obedientia victimis jure prœponitur, quia per victimas aliéna caro, per obedientiam vero voluntas propria mactatur. Tante igitur quisque Deum citius plaeat, quanto ante ejus oculos , repressa arbitra sui superbia, gladio j)rœcepti se immolât. (Moral, lib. xxxv, cap 10).

288. — Saint Jérôme partage le sentiment de saint Grégoire jtn Isaiœ, cap. 43), à l'endroit où faisant parler le Seigneur, il dit : Je ne vous demande pas des offrandes , je n'exige pas de vous de l'encens , mais je veux votre obéissance qui est un Véritable sacrifice, et c'est le sacrifice parfait dont parle le proîphète royal lorsqu'il dit que le sacrifice consiste devant Dieu flans une volonté humiliée et qui se soumet aux commandements qu'on lui impose. Non exigo a te oblationcs, nec thura

gV(r.<<ivi Sed ohrdicntiam, (juieest sacrificium, dequo David:

Sacrifîcium Deo spiritus contribulalus. {Psalm. 50, 19). Concluons de ceci querobéissaiicc pratii[UL^e en vue de Dieu , selon renseignement des SS. Pères , est un acte de religion de la plus haute valeur et que si les autres actes de culte ne concordent pas avec celui-là , ils perdent tout le mérite de leur éclat.

289. — Les veilles, les jeûnes prolongés et rigoureux, les /armes de la componction sont des vertus qui ont d'autant plus de prix qu'elles coûtent davantage à la nature, et pourtant l'obéissance leur est encore supérieure. C'est ce que dit saint Grégoire en expliquant dans un autre endroit les paroles précitées de Samuel, car l'obéissance est une vertu d'un mérite plus élevé. Melior est obedieniia quam victimœ, et auscultare quam offerre adipem arietum ;quia longe altioris est meriti propriam voluntatem alienœ semper voluntati subjicere, quam magnis jejiiniis corpus atterere, ac per compiinctionem se in secret iori sacrificio mactare. Quid est enim adeps arietum, nisi pinguis, et interna devotio electoris ? Adipem ergo arietum offert, qui in studio secretœ conversationis devotœ orationis affectum habet, Melior est autem obedientia qua?n victimes, et quam offerre adipem arietum: quia qui perfeclam voluntatem prœceptoris sut implere didicit, in cœlesti regno et abstinentibus, et flentibus excellit. {Lib. vi, in 1, Reg. cap. 15). Paroles dignes d'être profondément méditées. Le saint Docteur nous dit donc que se soumettre toujours par obéissance à la volonté d'autrui, est une action méritoire qui est plus sublime , sans comparaison possible, que de passer sa vie dans la pratique des jeûnes les plus rigoureux, que de se répandre en pieuses prières, que de s'immoler par une componction intérieure sur l'autel de l'oraison; et il ajoute que quiconque aura parfaitement obéi à la volonté de ses directeurs , précédera dans la gloire tous les pénitents dévots et occupera dans la céleste patrie une place plus élevée.

-'-H). — Enfin, saint Thomas, met le dernier sceau à la question que nous traitons , en disant d'une manière générale qu'aucun acte de vertu, pas même la distribution de tout son avoir aux pauvres, ou le martyre, ne sauraient être méritoires, si l'obéissance ne vient s'y associer. Si quis etiam martyrium iustineret, vel omnia sua pauperibus erogaret, nisi hœc ordinajet ad impletionem divinœ voluntaiis, quœ certe ad obedien-

tiatn pertinet, meritorîa esse non passent. (2, 2. Quœst. \Q\, art. 3). Tant est vrai ce que j'ai dit en commençant, que si l'obéissance manque , toutes les vertus surnaturelles n'existent plus, et la vie spirituelle languit et meurt, parce que, comme dit saint Grégoire : Omnia opéra bona postponenda sunt his omnibus quœ jubentur. {Loco supracit.).

291. — Tou le cette doctrine trouve une confirmation dans le fait suivant qui se présente fort à propos. Dans la ville de Paderborn, en Allemagne, était un religieux d'une vie sainte et qui dirigeait un couvent de vierges consacrées à Dieu. El homo ille, dit l'historien {Spec. exem.pl. dist, 3. — Exempl.A) mandatorum Dei scrutator sedulus, et executor devotus, clarus char it aie, humiliiate submissus, castitate prœcipuus, et qui tanquam fidelis paranyjnphus, et amicus sponsi sponsarum Domini sut, sibi coinmissarum, castitatem pervigili sollicitudine zelabat. C'était un homme qui se livrait à de fréquentes méditations, il accomplissait parfaitement la loi de Dieu, sa charité était éminente, son humilité profonde, sa chasteté au-dessus de tout éloge. Semblable à un fidèle paranymphe, et ami de l'époux de ces épouses, il gardait avec un zèle plein de vigilance et de sollicitude leur pureté virginale, et faisait exactement garder les règles de l'observance. A ces louanges, déjà bien flatteuses, l'auteur y joint encore celle delà dévotion toute particulière dont ce religieux était enflammé pour l'auguste Iloine du ciel. Or, ce religieux, après une vie si saintement passée, fut attaqué de violentes fièvres qui le réduisirent à l'extrémité. Pendant son agonie, il fut ravi en une sublime extase dans laquelle le Seigneur lui révéla diverses choses secrètes, et la sainte vierge Marie le favorisa de sa présence. Mais qu'arriva-t-il ? Au moment où cessa cette vision le religieux parut aux yeux de la prieure et de certaines religieuses qui raccompagnaient avec un front empreint de tristesse. Sa figure olnil Irès-altéirc, ses yeux étaient voilés de pleurs, et il ne s'exiiriniail ipie-par des sanglots. On l'inteirogea sur la cause de ce grand trouble, et il leur ri'pontlit que la sainte Vierge s'était bien inoutrée à ses regards, mais qu'elle lie l'avait pas emmené avec elle, dans la gloire du paradis, en punition d'une désobéissance dont il s'était rendu coupable plusiiMirs années au[>aravanl. La prieure lui demanda s'il s'était jamais accusé de cette faute. 11 répondit que plus d'une lois

il s'en était aocusè dans le saeni tribunal, mais que, comme >:a contiilion n'avait pas été suffisantes pour on obtenir le pardon, il devait rester encore plus longtiunps dans cette vallée de larmes pour en faire pénitence; à ces paroles les religieuses lurent frappées de stupeur et conçurent une haute idée de la sainte obéissance, en voyant que toutes les excelltMites vertus de ce reliy;ieux n'avaient pas été capables de lui faire pardonner une seule désobéissance. Il en était ici de même que pour Saùl, auquel une vie passée dans la pratique des vertus avait moins contribué à raffermir sur son trône, que sa désobéissance ne contribua à le renverser.

292. — Mais il est encore une autre raison qui assiu-e à ^' l'obéissance la suprématie dont elle jouit sur toutes les autres vertus. C'est que l'obéissance nous rend invincibles contre les assauts de nos ennemis de Tenfer, et nous fait surmonter toutes les tentations. Tout le monde sait que notre vie est une guerre continuelle à soutenir contre les démons. Militia est vita homini s super terram. {Job. 1, \). Avec eux il n'y a jamais ni paix ni trêve. Les esprits malins n'ont d'autre soin que celui de nous empêcher, par leurs suggestions, de pratiquer la vertu, et de nous stimuler, par les mouvements qu'ils excitent dans notre cœur, à tomber dans les vices contraires. Qui donc pourra sortir victorieux de ces terribles luttes? \'ir obediens, nous répond le Sage {Proverb. 21, 28), vir obediens loquetur victoriam. L'homme obéissant est celui qui triomphera de tout l'enfer, et, se rendant vainqueur de tous ses ennemis , il demeurera inébranlable dans le degré de perfeclion auquel sa vertu, aidée de la grâce du Seigneur, l'aura élevé. Saint Grégoire nous en donne la raison. Les démons sont des esprits superbes et ailiers, et on ne peut les vaincre que par une humble soumission à ceux qui tiennent la place de Dieu. On les combat avec les autres vertus; on les soumet et on les terrasse par la seule obéissance. 6'wm hominibus pro Deo subjicimur^ superbos spiritus superamus. Cateris quidar, virtutibus dctmones impnynatnuSy per obedientiam vincimus. Yictures ergo sunt qui obediimt : quia dum voluntatem suam aliis perftcte subjiciunt, ipsis lapsis per inobedi^ntiam angelisdominantur. {Lib. IV, in 1, Reg. cap. 10). Et dans le fait on voit par l'expéricice que pour surmonter les tentations, il n'est pas de moyen plus efficace que d'ouvrir entièrement son cœur à ceux qui le dirigent, et que de suivra T. ui. iS

constamment leurs conseils. Au contraire, celiii qui veut se régler lui-même selon ses caprices, est précisément celui qui succombe.

293. — Le grand anachorète Macaire se trouvant un jour jur la porte de sa cellule, vit venir à lui, sur le chemin, im démon sous la forme humaine. Il avait un habit tout perc* d'ouvertures, et de chacune pendait une petite fiole. L'abbé lui demanda où il allait, et ce que signifiaient ces fioles dont il était chargé. Le démon répondit : Je vais tenter les moines, et dans ces fioles sont diverses liqueurs par le moyen desquelles je les allèche ; parce que , comme tous les palais n'ont pas la même saveur, de môme aussi les âmes ne sont pas afiectées dt mêmes goûts. L'abbé lui demanda encore si, parmi les moines qui habitaient dans ces vastes sohtudes , il s'en trouvait quelqu'un qui fût son ami? — Il y eu a un qui agit à ma guise et qui se laisse séduii-e par toutes les liqueurs que je lui présente. Après avoir reçu cet avis , jNIacaire alla visiter dans sa cellule ce moine imparfait. Il découvrit que ce malheureux ne révélait à personne les secrets de son cœur, qu'il n'agissait que par ses propres conseils, et qu'il n'en prenait de personne. Ce qu'il y a de pire c'est que l'abbé lui ayant adressé des questions sur l'état de son âme, ce moine ne répondait que par des détours, et cherchait à se cacher de diverses manières. IMais Macaire s'y prit avec tant de douceur et d'humilité qu'il lui tira de la bouche un aveu complet de ses imperfections, lui fît quelques réprimandes, et lui fournit des moyens opportuns pour se préserver des tentations du démon; et, bien satisfait de sa démarche, il partit. Mais voici qu'un autre jour, Macaire, voyageant dans la contrée, vit apparaitre de nouveau le démon sous le même travestissement. Il lui demanda encore des renseignements sur la conduite des moines ses frères. Cela va mal, répondit le démon, ce sont tous des Saints. Ce qui est bien pire encore, c'est que le môme moine avec qui j'étais si intimement lié et qui était si docile à faire ce que je voulais, est devenu mon ennemi; il ne veut plus m'obéir, et il est encore plus saint que les autres. Il jura en présence de Macaire qu'il ne viendrait plus dans ce désert, où il ne trouvait plus désormais son profit. {Ex lib. Doct. P. P. de Provid. Num. H).

294. — Il est évident, d'après cela, que si un homme se soumet à l'obéissance et se dnige par les conseils des autres, il

surmonte piomptcmcut toutes hs attaques des d«^mous, se sauve des eoibùches qu'ils lui teudent, et acquiert beaucoup de force pour [tralitiuer la vertu. Au contraire, il lui suffit de secouer le joug de rohéissance et de la soumission pour devenir la proie de ses impurs ennemis, pour tomber dans un. état do tuiblesse et d'imperfection, et s'exposer aux chutes les plus funestes. Si donc toutes les vertus s'acquièrent par l'obéissance, toutes se conservent par son moyen, toutes se perdent sauf elle. Enfin, par ce qu'on peut nommer une divine alchimie, l'obéissance change eu vertus méritoires pour le ciel les œuvres qui, par elles-mêmes, n'ont pas de valeur morale. Il faut dire que ceiui-là ne lait aucun cas Je son avancement spirituel qui n'aime pas l'obéissauce , qui n'eu adore pas les .hai'mes, qui ne s'efforce pas de la pratiquer quji qu'il lui en puisse coûter.

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