‹ Guide ascétiqueChapitre 39 sur 89 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

•Bf T EXPOSE LE SECOND ET LE TROISIÈME DEGRÉ DE L'OBÉISSA^tiCB PARFAITE.

304. — J'ai dit que le second degré de l'obéissance parfaite était d'obéir avec simplicité. C'est là justement ce que l'Apôtre enseigne aux Éphésiens : Obedite in simplicitate cordis vestri, {Ad Ephes. 6, 5). Cette simplicité consiste à obéir au supérieur, comme à Jésus-Christ lui-même , avec la certitude de faire sî volonté, sans examiner si le supérieur est prudent ou impru dent, s'il est savant ou ignorant, s'il est passionné ou indifférent, sans juger ou condamner les actes prescrits comme étant inopportuns ou imprudents, ou indiscrets, ou bien non exigibles et ne pouvant faire atteindi'e le but proposé. En un mot, cette simplicité consiste, pour ainsi parler, à s'aveugler saintement devant toutes les raisons humaines, et à u'ouviir jcs.

yeux que pour considérer le seul motif qui nous porte à faire la volonté de Dieu maniiestée par celui qui en tient la place et en est le ministre. Quel fondement a ce motif? nous le verrons dans le chapitre suivant. Tel est le conseil que donnait saint Jérôme au moine Rustique, et à nous-mêmes aussi dans la personne de ce religieux : Credas tibi salutare quidquid monasterii prœpositus prœceperit , necde majorum sententia judices, cujus offlcii est obedire, et implere quœ jussa sunt dicente Moyse2 Audi, Israël , et tace. Croyez bien , Rustique , que tout ce qu: vous sera commandé par le supérieur du monastère est pour votre profit spirituel et ne vous ingérez pas à porter un jugement sur les déterminations de ceux qui sont au-dessus de vous , puisque vous n'avez qu'à remplir les ordres qui vous sont intimés; car Moyse a dit : Israël, écoute les commandements qu-t» tu reçois , garde le silence et n'allègue aucune raison.

305. — Ne venez pas m'objecter qu'agir ainsi à l'aveugls est un acte insensé ou du moins imprudent, car au contraire, c'es un acte très-sage et très-prudent. Nous lisons dans le livre de la Sagesse que la véritable prudence consiste à ne pas s'appuyer sur sa prudence individuelle, et à ne pas agir selon sa fantaisie. iVe innitaris prudentice tuœ {Proverb. 3, 5). Isaïe s'écrie avec une plus grande éloquence : Vœ qui sapientes estis in oculis vestris et coram vobismetipsis prudentes. {Is. 5, 21). Malheur à vous qui vous estimez sages et prudents et qui agissez d'après votre jugement et non point d'après celui des autres. Que signifient ces paroles : Malheur à vous ? cela signifie que la conduit,. de ces personnes sera très-mauvaise. Mais si c'est une loi de la prudence de prendre les avis des autres et de les préférer au sien propre, la simple redson ne nous dit-elle pas que loin d'agir toujours selon notre propre manière de voir, nous devons nous conformer aux conseils de nos supérieurs qui tiennent la place de Dieu, qui sont continuellement assistés des lumières particulières, qu'il leur donne en tout ce qui concerne le gouvernement de ceux qui leur sont soumis? Peut-il exister une soumission plus sage que celle-là, quoiqu'elle semble aveugle ? peut-il exister un moyen plus sûr de se tenir constamment daua la droite voie?

306. — Saint Bernard nous dépeint le caractère de cette simplicilc, en fait d'olieissance, par un exemple desphis illustres et tel que rien ne lui est supérieur. Notre divin Rédempteur, nous

dit-il. voit Pierre et André 'olant li-nrs filefs (Tans la mor, et il leur dit : Venez avec moi , ear ih; [lêiheurs de poissons (jue vous êtes, je vous leiai pécheurs d'hommes. A cette invitation, tous les deux sans hésiter \m seul instant, et sans la moindre réflexion sur ce qui leur était commandé , se mettent aussitôt à le suivre. Pourtant, obsi-rve ici ioit à propos notre Saint, pourtant, ces deux grands Apôtres n'étaient pas eu peine de trouver de grandes diificultés qui pouvaient les arrêter avant d'obéir au divin Sauveur. Seigneur, pouvaient-ils dire, nous sommes pauvres, et vous êtes encore plus pauvre que nous; si nous abandonnons la pêche, comment ferons -nous pour gagner notre vie? Seigneur, pouvaient-ds dire encore, nous sommes des ignorants, dr? hommes sans culture, grossiers, sans éducation, nous ne saurions ]>rèrher, instruire le peuple, ie retirer de rinfidélité et du sein des vices pour le conquérir à Dieu. Du moins, avant de se rendre à l'invitation du Sauveur, ils pouvaient lui demander où il voulait les conduire ? à quelle occupation il voulait les employer? quel devait être le genre de leur travail et quelle en serait la récompense ? Mais ils ne firent rien de tout cela. Pierre et André n'eurent aucune de ces pensées; ils obéirent à l'aveugle, et quittant leur barque, leurs filets, leurs parents, leurs amis, sans hésiter ils se mirent à la suite du Rédempteur. Saint Bernard s'écrie ensuite : Mes chers frères, entendez-le bien, ces paroles ne nous apprennent pas de vaines choses, elles sont enregistrées dans les livres saints pour notre instruction , afin que nous apprenions ce que c'est que l'obéissance véritable , comment nous aussi nous devons obéir avec simphcité et aveuglément aux ordres de nos supérieurs , comment nous devons immoler notre cœur et notre esprit pour nous soumettre aux lois de la sainte obéissance. Vis audire perfectœ obedientiœ fonnam ? Vidit Duminus , ait Evangelista , Petrum et Andream mittenies lete, in mare, et ait: \enite -post me.faciam vos fieri piscatores hominnm. At illi continuo nihii dijudicantes , aut hœsitantes, non soUiciti unde virèrent y non consideraiiies qiionam modo rudes homines, et sine litleris prcs' dicatores fieri possent, nihii denique interrogantes , sine omni mora, relictis retibus et navisecuti sunt eum. Agnoscile, fratres, quoniain propter vos scripta sunt hœc, ut discentes veram obedientiœ formam castigetis corda vestra in obedieniia caritatis* {Senn. 2, de S. Andréa).

307. — Si nous n'agissons pas de cette manière, ajoute saint Jean Climaqne , il ne nous servira de rien d'obéir extérieurement aux ordres qui nous sont intimés. Cuni obedlentiœ stadhun fuerimus ingressi , minime in aliquo judicare licehit insiiiutorem nostrum , etiam si in illo {homo enim est) modica aligna delicta animadverterimus. Sin vero fecerimus , nihil nobis obedientia proderit. Lorsque nous nous serons dévoués à la sainte obéissance, nous dit ce Saint, il ne nous sera plus permis de raisonner contre les ordres de notre directeur , quoique nous découvrions en lui (car ce ne sera pas certainement un ange impeccable , mais un homme fragile) quelques imperfections et certains défauts. Si nous agissions autrement, l'obéissance que nous lui rendrions ne pourrait pas nous servir pour avancer dans la perfection. Il parle avec beaucoup de justesse, car nous ferons bien d'un côté en obéissant, et noue ierons mal d'un autre en raisonnant, en désapprouvant , en murmurant au dedans de nous contre sa manière d'agir. Il s'en suivra qu'à la fin du compte il y aura plus de mal que de bien, plus de châtiment à craindre que de récompense à espérer. Que faut-il donc faire? me dites-vous. Notre intelligence n'est pas sur ce point aussi libre que notre volonté. Les pensées s'élèvent malgré nous dans notre esprit. Les raisons contraires, les impro- Lations dont nous ne pouvons nous défendre viennent nous assaillir. Elles abreuvent d'amertume et de dégoût notre obéissance. Saint Jean Climaqne , nous fournit le remède. Çum iibi cogitatio suggerit, ut prœlatum aut judices , aut damnes, ab ea non secus quam a fornicatione , resili. Quand des pensées contraires à l'obéissance se présentent à votre esprit , chassez-les aussi promptement que vous le faites pour des pensées immodestes et impiu'es. Il faut néanmoins agir en cela avec beaucoup de sagesse , en cherchant toujours des raisons pour justifier et défendre l'ordre donné par le supérieur , et non point pour le condamner; et cela de telle manière que l'intelligence se façonne Naturellement à décider en faveur du commandement , et que l'obéissance que l'on y rend ensuite soit sereine, sans perturbation et pleine de charme.

308. — Elles ne tinrent pas assurément une telle conduite, certaines religieuses d'un couvent de Clarisses. Aussi elles reçurent de Dieu une correction exemplaire par un événement digne d'admiration. {Franc, Gonzag. 2. part, in Prov. Portugal.

Monast. i5. Claris.). Il y avait dans ce monastère une religieuse nuimuoe lùMciigt'-re (jui, par un senlimciil (rUiimilité, s'était Touée aux vils travaux de la cuisine. Les autres S(i;urs la voyant toujours au milieu de la vaisselle et des marmites, n'en faisaient aucun cas. Comme on dovail élire une nouvelle abbesse il s'éleva des discussions panni les religieuses, parce qu'il s'en trouvait beaucoup qui aspii'aient à ce poste, àTexclusion desautres. On eu vint au scrutin et Dieu, par une spéciale providence, fil que cbacuue des religieuses, pournt; favoriser aucune des prétendantes, émit son vote en faveiu* de Bérengère. Chacune se persuadait qu'elle étiiit la seule qui eût donné un pareil vote à cette sceiu" que l'on regardait comme la moins propre de toutes à remplir cette fonction. Lorsqu'on fit le dépouillement des votes, il fut recoimu, au grand étoimement de toutes ces religieuses, que Bérengère, avait recueilli toutes les voix. L'évêque ayant reçut communication de ce (jui avait été fait, déclara légitime cette élection et la confirma de son autorité. Mais ces religieuses qui n'avaient voulu voir dans une supérieure que les qualités per-onnelles et non pas la personne de Jésus-Christ, commencèrent à la mépriser en considérant Bérengère comme une personne inepte ;, sans talents, et sans expérience; et ce qui est bien pire, c'est que ces rehgieuses refusèrent de se soumettre à elle et de lui prêter obéissance. Cependant Bérengère convoqua la réunion capitulah-e à laquelle peu de religieuses voulurent se trouver. Alors la nouvelle abbesse, par une inspiration de l'Esprit-Saiut , s'écria à haute voix : Quandoquidem meœ sorores mihi obedire renuunt, meque legitimam earwn prœlatam aspernantur , surgite vos qui in hoc loco dormitis , mihique paretote. Puisque mes sœurs , dit-elle, refusent de ra 'obéir et me méprisent quoique je sois leur supérieure légitime, levez-vous, ô rehgieuses défuntes qui reposez dans ce heu et obéissez-moi. Chose étonnante ! à peine eut-elle parlé ainsi que sept religieuses qui étaient inhumées dans cette salle se levèrent de terre, se présentèrent à l'abbesse pour lui rendre les devoirs de la sainte obédience et ne se retirèrent qu'après en avoir obtenu la permission. Il est inutile que je m'eûorce de pemdre l'étonnement et la confusion de toutes ces rehgieuses après un tel prodige ; le lecteur peut s'en faire une idée. C'est ainsi que Dieu voulut apprendre à ces rehgieuses à obéir avec une sainte simphcité sans avoir égard aux qualités personnehes de leur abbesse, soit en bien soit en mal, mais à n'y von: quâ

Bon caractère, son autorité, la personne même de Jésus-Christ, dont la supérieure tenait la place.

309. — Celui là donc qui voudra acquérir cette obéissance simple et aveugle, doit soigneusement se garder de subtils raisonnements sur les ordres de ses supérieurs spirituels, quels qu'ils soient, de nourrir des doutes sur aucun des ordres qui lui seront imposés, et de se permettre une hésitation quelconque toutes les fois qu'il n'en découvrira pas une raison manifeste. Il devra s'abstenir de n'obéir que dans les choses qui, à ses propres yeux et aux lumières de sa raison individuelle, lui paraissent Ucites , ou lui sembleront émaner d'une autorité incontestable en le convaincant que ces ordres sont véritablement opportuns. C'est là, dit saint Bernard, une obéissance trop délicate, c'est-à-dire trop imparfaite et qui n'appartiwit qu'aux âmes faibles. Imperfecti cordis , et infirmœ prorsus voluntatis indicium est statuta seniorwn studiosius discutere, hœrere ad singula, quœ injunguntur , exigere de quihusque rationem, et maie suspicari de quolibet prœcepto, cujus causa latuerit ; nec unquam libenter ohedire , nisi eum audire contigerit quod forte libuerit, aut quod non aliter licere , aut expedire Dionstraverit vel aperta ratio, vel indubitata auctoritas. Delicata satis , immo nimis molesta est hujus modi obedientia. {'De prœcept. et dispens.). Le véritable obéissant doit fermer les yeux à toutes ces raisons humaines, il doit mettre sa confiance dans celui qui tient la place de Dieu, et sans entrer dans de si grande» discussions, il doit accomplir ce qui lui est ordonné par le seul motif de faire la volonté de Dieu.

310. — 11 faut enfin observer que cette simplicité de colombe, laquelle exclut les arrière-pensées, les examens ou les improbations, doit exclusivement s'exercer sur des choses où ne se rencontre aucune apparence de péché. Mais s'il arrivait jamais que le supérieur commandât quelque chose manifestement O' jntraire à la loi de Dieu, en ce cas le subordonné, comme je l'ai dit plus haut, devrait se revêtir de la prudence du serpent pour discerner ce qu'il y a de répréhensible ou d'indigne dans ce commandement, et pour le repousser avec une sainte liberté, comme l'enseigne le même saint Bernard. Estote prudentes, sicut ser* pentes, sufficiente qui ppe quod sequitur, et simplices sicut colunibte. JSec dico a subdilis mandata prcppositorum esse d'judicanda, ubi nihil iubeil ddprci^ndiiur divinis contrarium instf

tutis; si(I 7ir(rss<iriuin assrru et pruilc/ifttnn, qxia advfr/afiir S' qiiid ad versa tut\ et libertatetn qua et iiujcmie contemnatur. {Aa ^(iani utonach. epis't. 7).

311. — Le troisième degré (i» perfection auquel doit s'élever h vertu d'obéissance, est d'obéir avec allégresse. La vertu parfaite est celle qui produit ses actes avec joie, et si Ton efirouve celte dernière impression dans les choses ardues et pénibles, alors la vertu devient héroïque. Ceci est encore plus vrai dans les vertus surnaturelles, car l'Apôtre nous dit que Dieu aime celui qui opère avec joie. Hilarem datorem diligit Deiis. (2 ad Corinth. 0, 7). Saint Bernard infère, lui aussi, de ces paroles, ce que nous voulons en déduire, savoir que le troisième degré de perfection dans l'obéissance est l'allégresse avec laquelle on accomplit ce qui est imposé. Terthis gradiis obedienliœ est hilariter obedire : non ex tristitia, inquit apostohis, non ex necessitate : hilarem enim datorem diligit Deits. Il veut que cette qualité de l'obéissance se montre sur la figure, se maniieste par des paroles douces, enfin par tout ce qui, à l'extérieur, peut faire connaître les mouvements d'un cœur plein de joie. Au contraire, un nuage de tristesse qui assombrit la physionomie est un signe certain que l'âme est troublée par la tristesse, car il est bien difficile que la physionomie ne s'altère pas lorsque le cœur est agité. Serenitas in vultu, didcedo in sermone multum colorât obcdientiam obsequentis. Unde gentilis ille poeta ait sic : super omnia vultus accessere boni. Quis enim locus obedienticB ubi tristitiœ cernitur amaritudo? Ostendunt plerumque voluntatem animi signa exteriora, et difficile est ut vullum non mutent, qui mutant voluntatem. {Serm. de virt. obedienliœ).

312. — Il est très-facile d'expliquer la raison pour laquelle le plus haut degré de l'obéissance consiste à obéir avec allégresse et ime sainte joie, en quoi que ce soit, facile ou difficile C'est qu'une telle allégresse de l'obéissance prouve qu'on a

Viomphé de tout ce qui pouvait lui être contraire, et qu'elle a \éjà pris possession de l'âme , qu'elle y règne dans une proonde paix et dans un calme parfait. Remarquez que d'ordi- ^ire , sur le milieu du jour, l'air est plus calme, parce que la haleur du soleil a déjà tempéré cette froidure que l'humidité de la nuit y avait apportée, C'est ce qui fait que l'air n'ayant plus à lutter avec des causes contraires à ce calme, se main-

T. III. iQ

tient dans ce tranquille équilibre. De même quand la vertu a surmonté et vaincu toutes les oppositions et les répugnances de la nature, alors elle règne en souveraine maîtresse dans le repos le plus parfait, elle accomplit ses actes avec joie, avec goût, avec allégresse, avec délices. Saint Basile veut que nous prenions pour exemple de cette allégresse, de ce contentement i obéir à qui a l'autorité de commander, les apôtres qui, ayant reçu de Jésus-Clirist la mission de prêcher TÉvangile dans le inonde entier, se soumirent aussitôt au joug de l'obéissance et, avec un cœur non moins joyeux que déterminé, se répandirent sur les places publiques pour affronter les outrages, les insultes, les tourments et la mort la plus cmeMe. Le saiat Docteur conclut de cela qu'un religieux, et ceci s'applique à tout le monde, doit obéir de la même manière à son supérieur dans les choses qui lui répugnent. Apostoli, àemissa mentis cervice, ohedientiœ jugum subierunt; alacriqiie animo in feras f in coutumelias, in lapidationes, in ignominias, incmces, et in

varias neces process-ere Hanc obedientiam is , qui secimdum

Deum vers est monachus, antistiti suo prœstet oportet. {In Con- $tit. monaster. cap. 23). Mais comme il n'est pas facile d'obéir avec cette promptitude, cette simplicité, cette allégresse qu'exige la parfaite obéissance, surtout si l'on doit la pratiquer dans les choses ardues et pénibles, il me reste à proposer certains motifs qui peuvent nous déterminer à exécuter les ordres de nos Bupérieurs, et nous donner les forces qui nous sont nécessaires pour remplir le devoir de l'obéissance d'une manière aussi parfaite.

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