Dans ces dernières paroles, excœcant prudentes, se
trouve la réponse à tons les malheurenx faits que nons venons du citer. La prudence est une vertu qui se fonde entièrement sur la raison, puisqu'il appartient à la raison de découvrir les moyens de juger de leur opportunité, et de déterminer l'exécutiou. D'un autre côté , il n'est rien qui trouble plus la raison , et qui la plonge mieux dans l'aYeuglement que les passions désordonnées. On pourrait les comparer à ces sombres vapeurs qui s'exhalent de la terre et qui, se répandant en épais nuages dans les airs, éclipsent la splendeur du soleil. De même les nuages des passions déréglées, s'élevant des parties basses de l'homme, montent en noires vapeurs qui oflusquent les lumières de la raison et de la foi, et c'est ce qui lait que la vertu de prudence rencontre, de toutes parts, des obstacles qui l'erapèchent d'agir et de se développer. Il suit de là qu'au sein des tumultes de ces appétits déréglés, il ne peut exister qu'une prudence positivement mauvaise, que l'astuce, le dol et la fraude peuvent régner seulement dans cette âme, puisque les passions en sont la trop féconde origine, mais que ia vertu dune prudence parfaite, ne peut se trouver dans ces troubles de la conscience, comme nous l'avons dit; parce que cette vertu n'est alimentée que par la raison, éclairée des seules lumières de la foi.
32. — Nous plaçons le troisième moyen dans la réflexion qui doit se reporter sur les actes déjà émis. La prudence est la fdle de l'expérience. Mais l'expérience ne produit un si noble résultat que quand on emploie la réflexion dans tous les actes qu'on opère ; parce qu'alors elle apprend seulement, par la pratique, quels sont les moyens propres au but, quel qu'i' soit, et quels sont ceux qui en éloignent. Il est des personnes qu'une première expérience peut diriger. Il en est que dix expériences, et même vingt sur un même objet, peuvent seulement décider à agir. Pourquoi cela ? C'est parce que ceux-là agissent comme au hasard, et que ceux-ci n'opèrent qu'après avoir bien réfléchi. Un fréquent examen de conscience est donc souverainement utile, parce que là, on peut s'assurer si ce qu'on a fait a bien réussi, on s'y instruit d(?s moyens les iilus propres à atteindre le but qu'on S3 propose, et on se conduit, à l'avenir, d'une manière prudente et avec rectitude. C'est là une des raisons qui a déterminé les SS. Pères à nous recouimander la pratique de ce pie»»x exercice qui est comuxie la
sonrco pure tl'où d(''ooiile uiu' pnuler.ce consommée. Dhce^ nous dit saint IJeinanl, on bien tont antre auteur, en parlant aux moines de Monstier-en-Der, in cella secundum communis institua Icijcs tu tibi prœcsse et ritam ordinare, et mores componere, et temetipsum iudicare, te ipsuni apud te ipsum accU' sare, teque etiam condcmnare, nec impnnitum dimittere.., SJane prœteritœ noctis fuc a te ipso exactionein , et vcnturœ diei tu tibi indicito cautionem. Vetpere diei prœteritœ rationem exige, et supcrvenicntis noctis fac indictionem.
33. — Le quatrième moyen, c'est de prendre conseil des per>onncs sensées. J'ai déjà indiqué ce moyen en parlant de la docilité, en tant qu'elle est une partie intéressante du conseil. Je viens en parler encore, sous le point de vue de sa très-grande importance, pour nous mettre sous la main, si l'on peut parler ainsi, tout ce qui ressort de la vertu de prudence. Et pour ne commettre aucune erreur dans la pratique de cette vertu, le sage nous dit : Ne faites jamais rien sans avoir d'abord pris conseil, et vous u'aïu-ez jamais à vous repentir de ce que vous aurez fait, parce qu'en agissant de la sorte vous reconnaîtrez, par l'expérience, que vous n'avez commis aucune impriulence : Fili, sine coîisilio 7iihil facias, et post Jactuni non pœyiitebi^. ( Eccli. 32, 24). Et ailleurs : Cum sapieniibus et prndentibus tracta. {Idem 9, 21). Si vous ne voulez point éprouver quelque mécompte, conférez toujours avec des hommes sages et prudents. Tobie instruisant sou fils sur la vertu de prudence, lui adresse cet avis : Consilium semper a sapiente perquire. [Tob. A, 49). Avant de vous livrer à une opération quelconque, prenez toujours conseil de quelque homme sage, parce qu'effectivement la première règlo »i« ■; prudence est de se méfier de sa propre prudence et d'appuyer la sienne sur celle des autres.
34. — En voici la raison. Pour aussi purifiée de îonte passion que puisse être une personne, il reste toujours au fond, de son cœur un levain d'amour propre inséparable de notre humaine nature. C'est cet amour de soi qui fait qu'une personne ayani à juger sur ce qui la concerne, préfère à l'honnête ce qui lui est avantageux et agréable. Tandis qu'un autre devant donner son avis sur ce qui regarde le procham qui le consulte, peut beaucoup plus facilement prononcer avec droiture , selon les régies de l'honnêteté, parce qu'il n'est pas sous l'impression de sou
amour propre et de ses passions qui liabitn oïl ornent empêchent de juger sainement des choses. Le conseil des autres est donc, à cause de cela, plus sûr que celui de soi-même.
35. — Il y a donc un précieux avantage, dit à ce sujet saint Basile, à pouvoir pi'endre l'avis d'un conseiller prudent et bienveillant qui supplée par ses bons conseils à ce qui manque à votre propre prudence, toutes les fois que vous y avez recours. Plane non exigui momentibeneficiwnest, quod a2)rudenieet bene' vo/o consiliario émanai consiUum : qtiippe qnisuo advenhi sujyplet q%(od desit prudentiœ consilium de re quapiam captantibus. [In Isaiœ cap. i). Le saint démontre ensuite combien il est grandement utile le résultat que produit un sage conseil. Il rappelle l'exemple de Moïse que saint Jean Ghrysostôme invoque à son tour et qui a été déjà mis sous les yeux du lecteur. Quoique ce chef des Hébreux fût doué de toute la science des Égyptiens et eût avec Dieu des communications si sublimes, il avait cependant besoin de conseils et il les reçut fort à propos de son beau-père Jethro, en établissant des juges et des tribuns pour entendre les causes du peuple» Proinde quantum emolimienti obveniat ex accepto consilio, déclarât vel maxime Moyses, qui omni sapientia jEgyptiorum eruditus, qui familiari colloquio cum Deo con» grpdiebalur, perinde si quis amicus cum suo loquatur amico. Hic iantus consilium sibi redditum a Jethro socero suo accepit, nimirum ut tribunos millenarios constitueret . Donc, conclut le même docteur dans un autre endroit, celui-là est possédé d'un orgueil excessif qui se croit dispensé de recourir aux conseils des autres et se fonde uniquement sur ses propres lumières, C )mme s'il n'y avait que lui de sage et qu'il ne lui manquât en aucune circonstance tout ce qui lui est nécessaire pour bien réussir. Super bia magna habetur existimare se nullius egere consilio, ac sibi ipsiiienitus acquiescere, quasi velsolus sapiaf, et quant optpna in médium consulerevaleat. [Idem eodem loco),
36. — Saint Grégoire rapporte à ce sujet, dans ses dialogues, un fait qui prouve combien ou est capable d'errer, sans prendre les précautions dont nous venons de parler. Ce trait se réfère au diacre Pascbase, personnage d'une éminente vertu dont le saint Dock'iir fait ce mémorable éloge : Audivi, quod Paschasius hvju'i apostolicœ sedis diaconus, cujvs apud nos rectissimi , et lucdieiili de Spirilu Sanclo libri exisliint , mirœ sanctitaiis vir fuc' rit, eletinusyiiarum maxime opcribus vacatis, cultor paupcrum,
contcwptor sui {Dial. lib. iv, cap. 40). Paschaso, diacre de notre Saint-Siège apostolique, dont les excellents ouvrages semblent avoir été in5[)ii'és par l'Esprit-Saint et sont entre les mains de tout le monde, lut un homme doué d'une admirable sainteté, faisant d'abondantes aumônes, aimant les pauvres et plein de mépris pour hii-même. Il ajoute que cet illustre personnage étant mort et dans le cercueil fit plusieurs miracles et délivra sur le champ un possédé du démon. F ius dalmaticam feretro superpositam dœmoniacus tetigit, staiimqiie sanatus est. Après lui avoir prodigué les plus grands éloges qui suffiraient pour sa canonisation, saint Grégoire raconte que Paschaso après sa mort apparut à Germain, évêque de Capoue, pour réclamer le secours de ses sufirages, en lui annonçant qu'il était dans le purgatoire pour une seule raison : c'est qu'à l'élection du pape Symmaque il s'était obstiné contre tous les autres électeurs pour faire nommer un certain Laurent. Pro nulla alia causa in hoc )iœnali loco deputatus sum, nisi quia in tempore Laurentii contra Symmachum sensi. Et bien que Paschase n'eût pas lait cela par méchanceté, comme nous dit le saint Docteur, il fut néanmoins contraint, pour ce seul motif, de soufirir le châtiment de son opiniâtreté. Le lecteur doit donc apprendre par ce fait à ne pas se montrer obstmé dans son propre sentiment, mais au contraire à être empressé de consulter l'opinion des autres et de s'y soumettre, car de cela dépend l'avantage inappréciable d'agir avec prudence et rectitude. 11 évitera ainsi de se rendre coupable aux yenx de Dieu dans ses actions et de s'exposer à subir un cliâtimeut mérité. Consilium semper a sapienteperquire.