CHAPITRE YIII
OM Y EXPOSE QUELQUES AUTRES MOTIFS QUE L'ON DOIT AVOIR PRÉ- SENTS A l'esprit, afin d'obéir AVEC PERFECTION.
325. — Celui qui obéit ne peut pas se tromper. Voilà un motif qui découle de ce qui a été dit dans le chapitre précédent, parce qu'il ne peut y avoir d'erreur, d'égarement ou de culpabilité dans les choses qui sont conformes à la volonté de Dieu, et telles sont certainement celles qu'on accomplit avec obéissance, ainsi qu'il a été démontré. Ce motif est véritablement efficace pour obéir avec perfection, puisqu'il exclut les murmures intérieurs, rend l'obéissance prompte, inspire la joie à celui qui obéit, en lui procurant l'assurance qu'il agit avec toute rectitude. C'est le motif t|ue l'Apôtre présentait aux Hébreux pour les rendre parfaits dans la pratique de cette vertu. Obedite prœpositis vestris, et subjacete eis ; ipsi enim pervîgitant, quasi rationem pro animabus vestris reddituri. ( Ad Hebrœos 13, 17). Les supérieurs, dit saint Paul, prennent sur leur conscience la responsabilité de tout ce qu'ils vous ordonnent, tellement que s'il arrivait qu'ils commissent en cela quelque erreur, ou quelque imprudence , le mal retomberait sur eux, tandis que vous seriez en sûreté. Au tribunal de Dieu ils auront à rendre compte de vos œuvres , pendant que vous serez à couvert sous le manteau d'une obéissance fidèlement reu-
due. Ce foxte de l'A poli c vA singulièrement rassurant pour les suboriloiint'vs , cl Irôs-iMicoiirageuul [lour décider à obéir avec promittilude et avec allégresse. Qui ne redoute la présence du divin Juge ? Qui ne tremble eu pensant au compte terrible que rhaonu de nous devra rendre de ses plus petites actions? Qui ne désirerait d'avoir un avocat pour le défendre devant ce redoutable tribunal? Or, il n'est pas de meilleur avocat que la sainte obéissance, puisque chacun de nos actes, dont l'obéissance prenilra la défense, sera absous de toute faute, préservé de tout châtiment et déclaré digne de la récompense éternelle. Le souverain Juge vous demandera-t-il pourquoi vous n'avez pas multiplié vos jeûnes? Pourquoi vous n'avez pas prolongé vos veilles ? Pourquoi ne vous êtes- vous pas plus souvent entretenu avec lui dans l'oraison ? Pourquoi vous n'avez pas accusé plus d'une fois et avec une nouvelle exactitude tels ou tels péchés ? Pourquoi vous avez employé votre temps à telle œuvre plutôt qu'à telle autre ? Si à ces diverses interrogations vous pouvez répondre que vous avez accompli tout ce que la loi de l'obéissance vous imposait et de la manière qu'elle l'exigeait , tout cela restera parfaitement disculpé, et tous ces actes seront déclarés méritoires et dignes de récompenses et afifranchis de tout châtiment. Or, cette grande assurance de ne pouvoir errer sous la conduite de la vertu d'obéissance, ne suffit-elle pas pour vous laisser conduire à l'aveugle, avec joie, avec une promptitude parfaite de volonté, par vos supérieurs ?
326. — Écoutez , à ce sujet , ce que rapporte saint Jean Climaque, {Gradu A) et qui est aussi consigné dans le martyrologe des Grecs, sur im saint du nom de saint Acace , ou bien encore de saint Innocent. Ce Saint étant encore fort jeune entra dans un monastère d'Asie et fut mis sous la conduite d'un vieillard dur , exigeant et indiscret. Les ordres qu'il donnait étaient si extraordinaires , si bizarres et les corrections étaient si sévères qu'à peine on pourrait y croire. Quelquefois le pauvre jeune homme se montrait avec im œil livide et sanglant des coups qu'il avait reçus; d'autres fois il avait la tète meurtrie des coups de bâton que ce vieillard sans pitié lui assénait. A tous ces mauvais traitements, le jeune adolescent ne répondait que pair son humilité et par son obéissance dans tout ce qui lui était commandé. Il passa neuf ans entiers sous la conduite d'un Père spirituel si barbare, et il mourut dans un âge très-peu avancé.
Après sa mort il fut de suite mis en terre, selon la coulnme de ce monastère. Durant ce temps, le barbare vieillard avait été rendre visite à un moine dont la vie était exemplaire et lui apprit la nouvelle de la mort de son disciple Innocent. Au récit de cet événement funeste et imprévu, le moine étonné s'écria ; Est-il possible ? Et le vieillard lui dit : Venez avec moi et vous vous en assurerez par vos propres yeux. Quand on fut arrivé au cimetière , le saint moine se mit à questionner le défunt, comme s'il était encore vivant. Frère Innocent , est-il bien vrai que vous êtes mort? Alors le saint jeune homme, aussi obéissant après son trépas qu'il l'avait été pendant sa vie, répondit en ces termes : Quomodo, venerandeputer, fieri potest, ut homo obedieu' tiœ deditus moriatur? Comment se peut-il, mon révérend Fère, qu'un hommetout entier consacré à l'obéissance meure? Arrêtons-nous ici , car le reste de cette histoire ne fait rien à notre sujet. Je demande quel pouvait être le sens de ces paroles ? Le voici. Elles signifient qu'un homme doué d'une véritable obéissance ne peut pas mourir de la mort éternelle, puisqu'il ne peut point pécher. Cette grande maxime profondément imprimée dans notre esprit, que quiconque ol)éit ne saurait pécher ni périr, anéantira complètement toutes les subtilités, toutes les lenteurs et les amertumes qui se soulèvent pour trouljler notre obéissance, et la rendra prompte, simple et douce ainsi que complètement parfaite aux yeux du Seigneur.
327. — Le dernier motif de l'obéissance est l'exemple de Jésus-Christ. Le premier motif que j'ai proposé plus haut a été que le supérieur représente la personne de Jésus-Christ. Le dernier motif est que ses ordres nous remettent sous les yeux les divers exemples de Jésus-Christ, et nous engagent à les imiter. Toute la vie de notre divin Rédempteur, si l'on y veut bien réfléchir, ne fut qu'un long exercice d'obéissance à son Père céleste. Il naquit loin de la maison de Marie, dans une vile chaumière, par obéissance aux princes de la terre; son enfance se passa dans l'obéissance, dans les bras de sa mère; sa jeunesse fut dévouée à la même vertu, sons les ordres de sa mère et de Sun père nourricier, dans une pauvre demeure où il leur était soumis et erat subditus illis. {Lucœ 2, 55). Ce fut l'obéissance qui le conduisit jusqu'à se soumettre aux fouets, aux épines, à la croix, au calvaire, à la mort, factus obediensusque ad morlem, mortem aulem crucis. {^Ad Philipp. 2, 8). Comment
donc pouiTTons-nous (Tédaigiur do nous soumettre à l'homme pour l'ainoiir de Ditni, si Jésus, claiit Dieu, a moiili«'' tant d'obéissance pour l'amour de riionime? Est-il un sujet qui dédaigne de ressembler ù son prince? Quel soldat ne se glorifie de suivre les pas de son capitaine? Quel est le disciple qui ne tienne à honneur de marcher sur les traces de son maître? A combien plus forte raison devons-nous donc ambitionner l'honneur de devenir semblables à notre Rédempteur, par une parfaite obéissance ! à ce divin Sauveur, qui est tout ensemble notre maître, notre capitame, notre prince, notre roi, notre Dieu, notre tout ! {nostro tuto.'] Disce , o homo, dit ici saint Bernard enflammé d'un saint zèle, disce homo, obedire; disce terra, subdi; disce pulvis^ohlemperare. De avctore tuo loquens evnngelista. Et erat, inquit.-nMitus ?7//.v, ha/id dubium qnin Mariœ et Joseph. Erubesce, superbe cinis. Deus se humiliât et tu te exaltas! Deiisse hominibus subdit, et tu dominari gestiens hominibus, tuo te prœponis auctori. {Ilomil. 1, suj^er Missiis). Apprends, nous dit le Saint, toi qui n'es que cendre et poussière, à te coniormer à un modèle si noble. Comment ! Un Dieu se soumet aux ordres des hommes, et toi, superbe poussière, tu ne voudrais pas te soumettre aux ordres de tes supérieurs? Comment ! Dieu s'humilie, et tu t'exaltes, et tu veux dominer les hommes tes semblables et ne pas te soumettre à eux, quand Dieu se soumet aux ordres des hommes? Tu veux donc ainsi te préférer à ton créateur, qui n'a pas agi comme tu le fais ! Saint Bernard termine par cette conclusion : Utinam mihi aliquando taie aliquid cogitunti Deus respondere dignetur quod sua increpando pandit aposiolo : Vade, 171 qui t , post me, Satana, quia non sapis quœ Dei sunt. Dieu veuille que si de pareilles pensées d'orgueil entrent jamais dans mou esprit, Jésus-Christ m'adresse ces paroles comme il le fit à saint Pierre: Retire-toi de moi, Satan, car tu n'as aucun goût pour sentir les choses qui regardent mon divin esprit.
328. — Pour en venir donc à la pratique de ce qui vient d'être dit dans ces deux chapitres, voici quelle doit être notre conduite. Chaque fois qu'il nous arrivera de nous trouver devant nos supérieurs, renouvelons dans notre cœur la foi qui nous y montre la personne même de Jésus-Christ. Nous devons à ces supérieurs la même soumission que Jésus-Christ a pratiquée par amour pour nous. Persuadons-nous bien que leur voix et leur volonté sont la voix et la volonté de Dieu, et qu'en nous y
conformant nous ne pouvons pas nous tromper. Pleins de cette foi, recevons leurs ordres, et, par le secours de cette même foi, nous ])arvieudrons à obéir promptement, simplement et joyeuiement en toute perfection.