‹ Guide ascétiqueChapitre 42 sur 89 · AVERTISSEMENTS PRATIQUES AU DIRECTEUR SUR LE PRÉSENT ARTICLE · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENTS PRATIQUES AU DIRECTEUR SUR LE PRÉSENT ARTICLE

329. — Preihter avertissement. Le directeur doit n^ettre beaucoup de zèle à faire germer dans le cœur de ses pénitents cette balle vertu d'obéissance, parce que, si elle n'y a pas poussé de profondes racines, tous les soins qu'il a employés, toutes les peines qu'il s'est données pour conduire ses pénitents à la perfection, deviendront inutiles. Si, malgré ses conseils, ses ordres, ses exhortations, ses avis, ses pénitents n'obéissent pas, ce sera un signe certain que, malgré leur piété fervente, ILs n'avanceront pas dans la voie spirituelle. Pour cela, il devra employer deux moyens : Il aura soin de les pénétrer d'une grande estime et d'un sincère amour pour l'obéissance, et de les y affermir, car il n'est pas possible d'arriver à la possession de cette vertu , si d'abord la volonté n'est pas fortement résolue à en faire l'acquisition. Ensuite, il leur en fera concevoir tout le prix , et leur mettra sous les yeux les motifs que nous avons déjà exposés. Il les y lera méditer profondément, parce que les méditations sont la voie communicative des lumières , cellesci enflammant la volonté qui porte à aimer la vertu et à désirer d'en faire l'acquisitiou.

330. — Deuxièmement, le directeur tiendra ses pénitents dans un exercice continiiel de l'obéissance^ parce que les habitudes de la vertu ne s'acquièrent que par l'exercice fréquemment répété de ses actes, et en appliquant ceci à la vertu dont qious parlons , nous reconnaîtrons aisément qu'on ne peut l'aoçuérir avec facilité, et se soumettre à la volonté des autres, quand on est dans l'habitude permanente de vivre à sa guise. H doit donc rendre son pénitent, autant qu'il est possible, dépendant de ses conseils , non-seulement pour ce qui regarde l'usage des sacrements, mais encore pour tout ce qui tient aux péai-

lencos, aux oraisons, aux mortifications et même aux actions exti'riouros qui sont indifTérenlcs. Il doit (luclqucfois rompre leur volonté en leur refusant certaines choses, bien qu'elles soient licites, par exemple les communions, les pénitences et autres choses bonnes en elles-mêmes , pour lesquelles il voit que ses pénitents ont le plus d'ineluiation. Il doit agir de la sorte dans l'unique but de rendre leur volonté docile, maniable et dans un état de dépendance à l'égard de la volonté d'autrui. Ce sera là ce qu'il pourra faire de mieux. Sainte Thérèse dit, ea parlant d'elle-même , qu'elle eut pendant un certain temps un confesseur qui rompait souvent sa volonté, ce qui lui causait beaucoup de peine; et elle dit que ce même confesseur fut précisément celui qui lui fut d'un plus grand secours. Mais comme le démon voyait mieux qu'elle le profit spirituel qu'elle retirait de cette direction, il tentait souvent notre Sainte, en lui inculquant le dessein d'abandonner ce Père. Dieu , cependant, qui connaissait l'excellente direction de son ministre, reprenait intérieurement Thérèse dès qu'elle s'arrêtait à cette perfide suggestion. Finalement, elle conclut que sa volonté avait eu besoin de ces épreuves , car elle n'était pas d'une parfaite docilité. Voici ses paroles : Chaque fois que je formais la résolution de changer de confesseur, j'entendais aussitôt au-dedaus de mon cœur une voix qui me réprimandait et qui me causait beaucoup plus de peine que mon confesseur lui-même. Certaines fois, les mortifications me fatiguaient et m'affligeaient d'un côté, et de l'autre, j'étais tourmentée par les réprimandes. Tout cela m'était nécessaire, parce que j'avais ime volonté très-peu mortifiée et peu soumise. {In vita cap. 26).

331 . — Deuxième avertissement. — Mais il ne faut pas ignorer que ces mêmes mortifications par lesquelles on rompt la volonté, doivent être pratiquées avec prudence et discrétion, car autrement au lieu d'être utiles elles seraient nuisibles = Le directeur devra donc bien se garder, à moins qu'il ne soit poussé par une impulsion extraordinaire de l'Esprit-Saint, de commander des choses impossibles, comme on l'a dit plus hautj parce que cela n'est pas permis. Il doit aussi se garder de com* mander des choses qui ne sont point en proportion avec le* forces corporelles et spirituelles de ses pénitents, car au heu de rompre et d'assouplir la volonté, cela ne pourrait que la jeter daoa de p émbles angoisses.il doit observer les avancements et

les progrès que ses disciples font dans les voies spirituelles, et à proportion de ces progrès il doit contrarier plus ou nionis leurs inclinations et les tenir plus ou moins éti-oitement sous le frein de la mortification. En un mot, pour que sa direction produise îin bon effet, il doit constamment s'assurer de ce que leurs é[iaules peuvent ou ne peuvent pas soutenir, quid ferre récusent, quid valeant humeri. Sainte Thérèse nous fait part d'une expérience qu'elle avait faite qui peut jeter un grand jour sur le sujet que nous traitons. Elle nous dit que s'entretenant de l'état de sou âme avec un grand serviteur de Dieu, celui-ci lui proposa divers moyens spirituels d'une exécution difficile et peu proportionnés à la force dont elle se savait douée. L'effet qui en résulta fut une affliction, un découragement si grave que si elle n'avait pas eu d'autres directeurs pour en prendre conseil.elle aurait entièrement perdu toutespoir etaurait abandonnéla vie spirituelle. Mais écoutons-la parler elle-même, bien mieux que je ne pourrais le faire, et voici comment elle nous dépeint les sentiments dont son âme était agitée: [Invita, cap. 23). Le directeur auquel je m'adressai se mit. du premier abord, à me traiter comme une âme forte, telle en effet que j'aurais dû être après le degré d'oraison où il me voyait élevée. Il ne me faisait grâce sur rien, dès qu'il y voyait la moindre faute. Lorsque je m'aperçus qu'il le prenait si haut, et qu'il traitait les affaires de mon âme comme une chose qu'on finit du premier coup, je m'affligeai extrêmement. Je sentais que je n'avais pas la force de me dégager si vile et si entièrement des petites choses qui m'arrêtaient dans le service de Dieu; que quoique très-avancée du côté des grâces extraordinaires, mon âme commençait â peine à s'exercer à la mortification, que par conséquent elle demandait à être conduite avec plus de patience et de ménagement ; enfin que des moyinis si prompts et si parfaits, loin de la guérir et de la faire profiter, seraient plutôt propres à la décourager. Si je n'avais commiuiiqué de mon intérieur qu'avec cet ecclésiastique, 1out ce qu'il me disait eût sulïi pour me faire tout abandonner. Je fîuis encore étonnée qu'un homme qui avait tant de talent et ïine grâce si particulière pour porter les âmes à la vertu, n'ait pas connu ce qui convenait à la mienne et qu'il ait refusé de s'en charger. ( Traduct. de l'Espagnol par Boucher, curé de Sainl-Memj, Vie de sainte Thérèse, tome i, pages 18 i, 185). Le directeur peut voir par ces paroles de Ja Sainte combien la pru-

dciice est néco«sairo, comMcii il faut ilo (lipcorncinont pour irortifitr la volontù des i>i'iiil('nts, peiuiaut ([u'uiic sainte si pleine de courage et si favorisée de Dieu lut sur h. point de luire une si déiilorable chute par l'imliscrétion d'un directeur.

332. — Troisiiîme avertissi:ment. — Outre la discrétion, le dii'ecteur a encore l>e?oin d'user d'une certaine pénétration , inspirée par la prudence, en imposant à ses disciples des pratiipies propres à mortifier leur volonté. Lors donc qu'il veut leur taire une prescription contraire à leurs penchants, il doit s'y prendre de manière à ce qu'ils ne déi'onvrent pas que cela a lieu pour les mortifier; mais il doit attendre une circonstance où ils auront commis quelque faute, afin qu'ils ne s'aperçoivent pas de l'intention qu'il a en agissant de la sorte. Je dis ceci, parce que certaines personnes, et surtout les femmes, découvrant que leur confesseur veut les assujettir à des pratiques de mortification, dans le but dont nous parloiis, en prennent occasion d'en concevoir des sentiments de complaisance au lieu de s'en humilier. Elles se figurent qu'en agissant ainsi à leur égard, le directeur fait queLjue estime de leur spiritualité, et ceci ne saurait avoir lieu quand elles peuvent rester persuadées que c'est au contraire une mortification expiatoire, et il leur est ainsi impossible d'en tirer quelque vanité. Il doit observer encore que s'il veut assouplir la volonté de quelque pénitent, il devra be garder de lui parler avec aigreur ou vivacité et de manière à l'affliger, quand même ce ne serait pas une personne douée d'une singulière vertu; parce que ces sortes de pénitents résistent ordinairement à tous les moyens qu'on pourrait employer. Quant aux personnes solidement vertueuses, ces réprimaTides dures et vives ne font pas en général un très-bon effet sur elles. S'il faut donc employer la sévérité pour les forcer de gubir leioug de l'obéissance, il vaut mieux user de douceur que d'emportement, y procéder avec calme qu'avec un cœur exaspéré.

333. — Quatrième avertissement. — Le directeur doit considérer la sainte obéissance comme une pierre de touche pour taire le discernement des esprits, principalement s'ils sont d'une qualité exceptionnelle, en ce qui touche les pénitences extraordinaires que ces personnes pratiquent, ou les visions, les révélations, les extases dont Dieu daigne les favoriser. C'est par le moyen de cette vertu qu'il reconnaîtra si leur esprit est droit et sincère, ou bien s'il est faux et dépravé. La raison m'en paraît

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évidente et manifeste. Toute la perfection ou imperfection de la vie spirituelle réside dans la volonté , car tous nos actes secrets ou patents, quand ils sont bons, tirent de la volonté tout le lustre de la vertu, et s'ils sont pervers c'est encore de la volonté que résulte la sou'Uure du vice qui les infcte. Or, comment se peut-il, je le demande, qu'une volonté indocile, dure, roide, qui n'est pas soumise par l'obéissance, soit à un supérieur, soit à Dieu, devienne le temple dans lequel l'Esprit-Saint daignera descendre pour y opérer de grandes clioses? Qu" cette volonté soit un jard'u ravissant où le Seigneur puisse trouver ses délices ? Qu'elle soit un trône sur lequel le Très-Haut vienne s'asseoir et régner î

334. — On connaît le fait très-célèbre qui est raconté par Nicéphore dans son histoire ecclésiastique {Lib. xxiv, cap. 15), sm* saint Siméon le Stylite. Cet illustre solitaire avait fixé sa demeure , non pas sur la terre, ni dans le ciel, mais en un lieu mitoyen entre le ciel et la terre, je veux dire sur une haute colonne. Et là il menait une vie, non point d'im simple mortel puisqu'il n'avait aucun rapport avec les hommes, ni une vie angélique, car elle était dans une mortification continuelle, mais bien une vie divine, puisqu'il vivait dans une incessante contemplation des choses de Dieu. Les moines qui demeuraient sur les cimes des montagnes voisines , à la vue d'un genre de vie si extraordinaire et si singulier, voulurent éprouver sa spirituaUté, et pour réussir dans leur entreprise, ils jugèrent que le moyen le plus sûr était d'employer la pierre de touche de la sainte obéissance. A cette fin, ils lui dépêchèrent certains d'entre eux qui furent chargés de lui dire : la vie que vous menez , Siméon , sm* cette colonne, nous semble quelque chose de bien étrange, et que prétendez-vous par cette conduite? Pourquoi vous étes-vous écarté du chemin battu et de la voie sûre de la perfection ? A cette voie dans laquelle ont marché tant de saints, voulez -vous en substituer une nouvelle? Descendez donc de ofitte colonne , et venez avec nous pour y vivre en communauté. C'est l'ordre que les moines vous donnent, et ce sont eux qui nous ont chargés de vous faire connaître leurs intentions. Il faut d'abord dire qu'on avait donné les instruc* lions suivantes à ces envoyés, savoir : que si le stylite se soumettait en vertu de la sainte obéissance aux ordres qui lui ëlaiL:ut donnes, ils l'engageraient au contraire à persi'vérer

dans son genre de vie, mais que s'il y résistait, ils l'arracheraii'ut (If sa colonne, par force. Mais en entendant l'ordre qui lui était inliiuc par les moines, Siinéon les remercia de la charitable sollicitude qu'ils avaient pour lui , et sur-le-champ il se leva pour descendre de sa coloime. Alors les moines dt'-putés s'écrièrent : Arrêtez, Siméon, car c'est Dieu qui veut que vous persévériez dans ce geure de vie. Fortis esto, et virilitcr âge ; videris namque divinitus ad, hune vwendi vitam perductus esse ante ignotam. C'est pourquoi Siméon persévéra dans ce genre de vie, parce qu'il acquit une [dus tj;rande certitude sur la volonté de Dieu à sou égard. L*obéissance est donc le caraclèrc le plus certain de l'inspiration divine , et c'est par elle qu'on disthigue le véritable esprit du Seigneur de tout autre esprit mensonger, faux ou pervers. C'est donc de ce moyeu que doit user un directeur pour bien connaître les sentiments sincères des âmes qui lui sont confiées, et de les guider <lans la bonne voie.

335. — Ce qui a été dit sur l'obéissance dans le présent article, ainsi que sur la religion et la dévotion dans les deux autres qui le précèdent, doit sulfire. Ces trois vertus se rattachent à la justice en qualité de potentielles; la première: parce qu'elle fait exécuter les commandements des supérieurs légitimes; la seconde, parce qu'elle fait rendre à Dieu le culte qui lui est dû; la troisième, parce qu'elle fait obéira Dieu avec promptitude, n nous reste maintenant à parler des autres vertus potentielles qui appartiennent à cette vertu cardinale. Mais comme, s'il Mlait parler de chacune d'elles avec autant de détail, le traité prendrait une proportion démesurée, il doit nous suffire de dire ce qu'il y a sur chacune de plus essentiel à savoir. Ainsi, la piété est une vertu potentielle de la justice, et par elle., nous offrons à Dieu le tribut de notre amour , comme à notre père, ensuite à nos parents, à nos proches, et enfin à la patrie, c'est-àdire à nos concitoyens. C'est ce qu'enseigne saint Thomas (2. 2. Quœst. 101. cap. 2). Mais il faut observer qu'on ne saurait s'acquitter de l'honneur qui est dû , spécialement à ses parents, si l'on se contentait de paroles et de quelques signes extérieurs; il faut y joindre les œuvres en les soutenant dam leurs besoins, en les soulageant dans l-^-urs infirmités. Pitta, si sit bifirmns, qiiod visifetur, et ejus crafioni intendatur; et si sit pauper qiiod susfentefur, et sic dp ni lis ànjus modi: quœ omnîa subfJ-^f)ito obsequiocontineniur. [Idem. art. ^). Le même saint

Docteur veut qu'on remarque aussi que clans le cas où les devoirs qu'on rendrait aux parents mettraient quelque empêchement au culte que l'on doit à Dieu, comme par exemple, si cela éloignait quelqu'un de la vocation religieuse à laquelle Dieu l'excite par une puissante inspiration, alors ce ne serait plus un acte de piété , puisque cela éloignerait de Dieu dont le service doit avoir la préférence. Si ergo cultus parentum abstrahat nos a cultu Dei. jam non est pietatis, parentum insistere cultui contra I)eum. {Idem. art. 4). Saint Thomas rapporte les célèbres paroles de saint Jérôme écrivant à Héliodore, qui, subjugué par sa tendresse pour ses parents, ne pouvait pas se résoudre à embrasser la vie monastique. Voici la lettre qu'il lui écrit: Hôliodore, si votre mère, pour vous retenir auprès d'elle, vous montrait le sein où elle vous a porté, et les mamelles qui vous ont allaité quand vous étiez enfant; si votre père et votre mère s'étendaient sur le seuil de la porte, afin qu'il ne vous fût point possible de sortir de la maison , et de les abandonner, foulez aux pieds votre mère, et courez avec une plus grande ardeur pour vous enrôler sous l'étendard de la croix dans un cloître. C'est une bien grande piété que celle qui nous rend si cruels en pareil cas. JJnde Hieronymus dicit in epistola ad lieliodorum : Per colcatum perge patrem,per calcaiam perge matrem , siccis oculis ad vexillam crucis evola. Summum, gcnus pietatis est, in hac re esse crudelem. Une autre vertu potentielle de la justice, c'est la déférence par laquelle nous rendons honneur et hommage à toute personne élevée en dignité, ou à toute autre qui, par ses excellentes qualités, mérite qu'on la respecte. C'est pourquoi cette vertu ordonne d'honorer les princes qui gouvernent pendant la paix et les généraux qui commandent pendant la guerre. On doit rendre honneur aux supérieurs, soit parco (|ue l'autorité qu'ils ont sur nous les constitue en quelque dignité, soit parce qu'ils exercent cette autorité pour noire avaulagi% L'honneur est iûaux maîtres à cause de la sui)ériorité que leur savoir leur donne sur nous et qu'ils nous font part de leur science. L'honneur est encore un devoir à remplir envers toute personne, qui, par sa doctrine ou par l'honnêteté de sa vie, ou enfin par quelque autre qualité, soit de la nature, soit de la grâce, s'élève au-dessus de nous. Au Ire vertu potentielle de la justice, la vcracilc. C'est par elle que nous découvrons à notre prochain ce (jui se pa?se dans nuire

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