CHAPITRE I
on Y DIT En quoi consiste la vertu de patience, en quoi ÉLLt DIFFÈRE DE LA FORCE, ET COMBIEN IL IMPORTE DE L'aCQUÉRIR.
336. — On ne pourrait comprendre l'essence de cette vertu si l'on ne se faisait pas une juste idée de la différence qui existe entre deux grandes passions qui tyrannisent le cœur humain, je veux dire la tristesse et la crainte. La crainte est une passion
▼île qui envahit notre Aine en lui repr(5sentant un mal éloigné anssi bien qu'en lui mol tant sous les yeux un mal présent que Ton éprouve déjà. C'est ainsi qu'un coupable craint la prison si son délit vient à être connu, parce qu'il voit qu'il y a probabilité qu'il en sera ainsi . et en ce cas il se retire, s'eniiiit et sft cacl I'. Si ensuite il tombe entre les mains de la justice et qu'on le renferme dans une étroite prison, il ne craint plus cette même prison, mais il est centriste d'y être détenu. Il craint seulement le mal tutur qui proviendra pour lui du châtiment, et puis quand ce mal sera arrive il no le craindra plus, mais la tristesse viendra remplacer la crainte. Or, ces deux passions, comme l'expérience nous le démontre malgré nous, mettent un grand obstacle à la pratique des vertus cbrétieinies, parce que ce sont des passions qui portent le trouble dans l'âme, altèrent la raison, et tandis que celle-ci devrait suivre ses inspirations, elle se laisse au contraire entraîner par ces deux passions à quelque extrémité vicieuse. C'est pourquoi Dieti a bien voulu nous pourvoir de deux grandes vertus avec les<iuellcs nous pouvons réprimer ces deux appétis turbulents qui, semblables à deux bêtes féroces, se révoltent contre nous daus le tond de notre cœur et nous font une guerre implacable. L'une de ces vertus est la force qmnous rend fermes et inébranlables contre la crainte, surtout quand celle-ci a pour motif d 's maux terribles, tels que la mort ou des tortures cruelles, ainsi que nous l'avons dit dans le troisième article. L'autre est la patience qui tempère la tristesse causée par les maux présents et nous les fait supporter avec crîlmc et avectraii(]uillité, comme dit saint Augustin. Patientia hominis recta est, atque laudabilis, et vocabulo digna tirtutis ea perhibetur , qua œquo animo mala toleramus , nec animo iniquo bona desideramus , per quœ ad meUora perveniamus. [Lib, patient, cap. 2). On peut donc dire sans craindre de se tromper, que la patience consiste dans une égalité d'âme qui chasse de l'esprit la tristesse dont le motif est u^ mal présent. Ainsi, on peut inférer de cette définition que la pati!>nce fait en quelque sorte partie de la force, non point cependant la partie principale puisque la force est par elle-même une vertu^ absolument distincte et séparée de toute autre, mais elle en est une partie secondaire àlaquelle saint Thomas donne le nom de potentielle, parce que, s'il est certain que la fonction prmcipale de la force est de réorimer la crainte des maux f u
tiirs, afin que ces maux n'écartent pas la volonté du droit sentief de la vertu, on ne peut pas cependant attribuer une force parfaite à un homme, si quand les maux ioudent sur lui il ne sait pas modérer la tristesse, l'affliction et la mélancolie que lui causent ces maux. Ceci est le propre de la ver Lu de patience. Ainsi on doit dire que la patience est la compagne de la force, qu'elle l'assiste, lui prête son appui, et dans certaines circons tances la rend parfaitement robuste. Tout ceci est la doctrine d'' saint Thomas. (2. 2. Qumi. 136. art. A. ad. 1). Dicendum, quod. actus fortitudinis non solum consistit in hoc, quod aliqitis in bono persistât contra timorés juturorum periculorum ; sed etiam ut non deficiat propter prœsentium tristitiam, sive dolorem ; et ex hac parte habet affinitatem cum fortitudine patieniia. Et tamen Jortitudo est principaliter contra timorés, ad quorum rationeni pertinet fugere, quod vital fortitudo. Patieniia veroprincipalius est circa tristitias. ISam patiens dicitur aliqids non ex hoc quod non fugit, sed quod laudabiliter se habet in patiendo quœ prœsentialiter noceaty ut scilicet non inordinate ex eis iristctur. Ainsi donc çeste fixée et solidement fondée la définition de saint Thomas quand il dit : Patientia est pars fortitudinis quasi potentialis, quia adjungitur fortitudinis sicut virtus secundaria primariœ.
337. — On en déduit encore que la vertu de patience a pour unique but de mitiger , d'apaiser et d'adoucir la douleur , la tristesse , l'abattement , les chagrins que de pénibles épreuves ^J^t naître dans nos cœurs ; et ces épreuves sont la pauvreté, les maladies, les pertes des parents et des amis qui nous étaient les plus chers, la perte de l'honneur, de la fortune, de la santé ou tous autres malheurs qui peuvent fondre sur un homme. J'éclaircirai ce que je viens de dire par un exemple tiré de Plutarque au sujet d'Agésilas {In Lacon). Celui-ci était douloureusement étendu sur son Ut à cause d'une goutte très-aiguë dont il était affligé. Carnéade, sonami, vint lui rendre visite; en voyant ses pieds énormément enflés et brûlants d'une chaleur intense, il se sentit ému d'une si grande compassion pour lui, que, ne pouvant supporter la vue d'un si grand mal, il se disposait à repartir. Mais Agésilas lui dit : Arrêtez Carnéade, car la douleur de mes pieds n'a pas attehit mon cœur. Carîieades , nihil enim illinc (en indiquant du doigt ses pieds et sa poitrine) hœ pervenit. Voilà l'office de la patience, c'est par elle qu'au milieu
des pins pénibles épreuves on maintient son cœur dans un état serein; c'est cllt; qni teuipèrc les maux (lu'on endure, en sorte que la paix el le calme ne cessent pas «.le régner dans une àme
338. — Ensuite , que la patience soit une vertu nécessaire, la perfection iln chrétien, «est ce qu'on ne saurait révocpier en doute , car l'Apôtre nous rafTirme très-clairement : Padcmlia t'obis nccessaria est, ut voluntatem Dei facientes reporte! is reprnmissioncm. {Ad Hebr. 10, 36). La patience vous est nécessaire, afin (jn'en vous conformant à la volonté de Dieu dans vos peines, vous puissiez parvenir à l'acquisition des biens surnaturels que Dieu vous a promis en cette vie et dans l'autre. Le Docteur angélique nous montre la nécessité de cette vertu. Il n'est rien qui troul)le plus fortement la raison et qui mette plus d'entraves à la volonté de faire le bien que la tritesse. Combien y en a-t-il que la tristesse a privés de l'usage de la raison et qui sont tombés dans un état de stupidité et de lolie? Combien à qui la tristesse a ravi le bon sens et le sommeil et les a portés à se donner la mort? Il n'y a en cela aucune raison de s'étonner, parce qu'il n'y a rien qui enveloppe l'esprit d'épaisses ténèbres, qui refroidisse autant la volonté, qui la jette autant dans l'engourdissement et la lenteur que la mélancolie. C'est pourquoi il est nécessaire qu'à des époques de tribulation dont personne ne peut se flatter d'être exempt dans cette misérable vie, il existe une vertu qui chasse de l'esprit cette tristesse qui lui est si funeste , qui en dissipe les ténèbres , qui en fonde la glace, en secoue la stupide lenteur, tienne la raison dans l'éveil, et la volonté dans un état de promptitude pour la pratique des vertus. Inter alias passiones , dit le saint Doci.ôUr, tristitia efficax est ad impediendum bonum rationis , secundum illud 'i ad t Corinth. ; seculi tristitia mortem operatur , et Eccli. 'JQ : Multos \ occidit tristitia , et non est utilitas in illa. Unde necesse est habere aliquam virtutem , per quam bonum rationis conservetur contra tristitiam , ne scilicet ratio tristitiœ succumbat. Hoc autem facit patientia.
339. — Saint Bernard démontre par une autre raison l'importance considérable de la vertu de patience pour acquérir la perfection chrétienne. Les tribulations, nous dit-il, dont Dieu nous afflige , si ou les supporte patiemment , abattent l'orgueil de la chair, fortifient les vertus de l'âme; elles rendent le corps