CHAPITRE II
Olf T ÏROPOSE UNE CONSIDÉRATION TRÈS PROPRE A FAIRE SUPPORTER LES TRIBULATIONS AVEC LA PATIENCE CONVENABLE.
340. — Les tribulations sont utiles à tout le monde, que l'on soit pécheur, que l'on soit juste avec tiédeur ou juste avec ferveur. Ayez soin de bien vous connaître, car en quelque état que vous soyez, les tribulations sont pour nous un baume qui rend la santé, ou une panacée qui la conserve et vous maintient dans un état de vigueur. Êtcs-vous pécheur î S'il en est ainsi, vous n'avez point à vous attrister des maux temporels dont Dieu vous afflige, car ce sont des remèdes à vos maux spirituels. Peccatum, dit saint Jean Chrysostôme,, sanies est ;pœna ferrum médicinale. Sicut igitur saniem habens, si non secatur, et in majoribus tnalis : ita peccans, si non puniatury omnium est miserrimus [llomil . C. ad popul. Antioch.). Le péché dit le saint Docteur, est pour l'âme un vinis déîïoûlant, la tribulaliou est le fer qui y porte remède ; or, de même que celui qui a une paiùe Uu corps attaquée d uu
ulcère purulent, tombe dans un mal encore plus grand sTl n'y porte point le fer , de même aussi le pécheur, s'il n'est point, pour ainsi dire, opér«^> par le fer de lu trihulation , tombe dans la dernière des misères, c'est-à-dire dans l'abîme de la perdition. Si donc le malade souffre volontiers que le chirurgien presse fortement de la main la plaie dont il veut faire sortir l'humeur pulinde, s'il endure les incisions qu'on lui fait dans les chairs vives , ou bien l'application d'un fer rouge sur la partie malade , à combien plus forte raison devons-nous souffrir avec patience le traitement par lequel Dieu soigne nos pluies mortelles de l'âme, en employant le fer et le feu des tri- Lulalions, alin qu'elle ne tombe pas en pourriture et ne subisse pas la mort éternelle?
341. — Le monde a-t-il jamais été témoin d'un acte plu3 barbare que celui dont les fils de Jacob se rendirent coupables envers leur jeune frère Joseph? Ils conjurèrent contre la vie d'un iiniocent adolescent; ils le plongèrent au fond d'une citerne abandonnée pour l'y faire périr d'inanition. Puis ils le vendirent à vil prix à des marchands inconnus comme un misérable esclave. Ils le virent partir d'un œil sec pour des pays lointains où il devait subir les traitements les plus indignes. 0 cruauté ! ô cœurs étrangers à la compassion! Voyez maintenant comme ces mêmes cœurs se ramolhssent, comme ces fières tout à l'heure si durs versent des lai'mes lorsque Dieu les a frappés de la verge des tribulations : Merito hœc patimur, qiiia peccavimus in fratremnostrum. {Gen. 42, 21). C'est bien juste ce qui nous arrive, disent-ils au milieu de lem-s afflictions, nous l'avons bien mérité et au-delà, car nous avons péché contre notre frère innocent. La tribulation peut donc seule leur ouvrir les yeux pour les amener au repentir et leur faire verser des larmes. Ya-t-il jamais eu un mortel plus superbe que Nabuchodonosor qui ne voulait pas incliner le front même devant Dieu ? Mais quoi ? Condamné à se nourrir d'herbe comme un bœuf en société des animaux et se voyant accablé d'affreuses tribulations , ainsi qu'à de si profondes humiliations, il baissa la tète, adora la Majesté divine, et glorifia sa grandeur et sa puissance. Ego Nabiichodonosor ocidos meos ad cœlum levavi, et sensiis métis redditus est mihi. Altissimo benedixiy et viventem in sempiternum laudavi, et glorificcwi. {Dd' niel. A, 31). Et ce misérable jeune homme {giorinas(ro) de TÉvangile , qui est un véritable type du pécheur , cet enfant
{HMilimie qui, plein d'une si grande arrogance, quitta la maison de son père , connnent revint-il à de meilleurs sentiments? Ne fnt-ce [>;is la triltnlation qui le lit rentrer sous le toit paternel? N'est-ce pas elle ([ui put faire couler des larmes de ses yeux et qui lui inspira ces exclamations empreintes d'un si profond repentir : Pater , peccavi in cœlum , et coram. te ;jam non siim dif/nus vocari jilius tuus ? Concluons donc avec saint Augustin, que la tribulation est pour les pécheurs un vrai remède que Dieu, comme un médecin plein de tendresse, leur ménage pour guérir leurs plaies mortelles et leur restituer leurs droits au salut éternel. Inldlujat homo niedicutn esse Deum, et tribulationem medicameniavx esse ad satulem, non pœnam ad damnatlonem. {In Ps. 21). Donc, pour aussi amer que soit ce remède, vous devez, si dans votre cœur vous vous reconnaissez cou[iables de quelques fautes graves , vous devez , dis-je , le prendre bien volontiers de la main si miséricordieuse du Seigneur et boire cette coupe avec paix, sans trouble, sans tristesse, sans plaintes, sans murmures , si vous avez à cœur le salut de votre ànie et un vrai désir de vous soustraire à la damnation éternelle.
342. — Si ensuite vous êtes juste mais tiède, au lieu de vous laisser troubler par les tribulations , vous devez remercier le Seigneur en toute sincérité de ce qu'il vous envoie ces peines pour vous détacher du monde et de ses vaines consolations par lesquelles vous vous laissez séduire et éloigner du chemin de la perfection. Dieu agit avec vous comme les mères en usent envers leurs tendres enfants pour les sevrer. Elles mettent sur leur sein une liqueur dont l'amertume éloigne ces nourrissons et les rebute. De même Dieu, par les tribulations qu'il envoie, rend amers ces biens terrestres auxquels votre cœur est si étroitement attaché; il répand le fiel sur ces biens de la fortune, sur ces divertissements, ces vains plaisirs, afin qu'eu vous en détachant et en concevant pour eux un juste mépris , vous sortiez de cet assoupissement de tiédeur dans lequel vous êtes plongés. Saint Augustin dit très-bien , à ce sujet : 0 infelicitas generis humani! Amarus est mundus, et diligitur. Puta, si dulcis essef, (jualiter amaretur. (Serm. 3. de temp.). Dieu vous rend amers, dit le Saint, les biens du monde par le fiel des contrariétés et des afflictions qui les empoisonnent, et pourtant vous l'aimez ! Il rend troubles et bourbeu&es les eaux des divertissements terrestres par la pluie d'orage qu'il lait tomber sur elles, el vous
hnvoz cos eaux. 11 mMc aux (Ifurs des df^liccs mondaines les opines tk's déboires »[• i vous piquent, et vous les cueillez. Or, que feriez'vous si hîs clioses de ce monde réussissaient au gré do fous vos désirs et qu'auciuii; ainertuim; n'eu vint tnjubler la jouissance? Vous vous y plongeriez sans réserve, et voire tiédeur actuelle se changerait en un froid glacial, et en peu de leuii>s vous deviendriez un grand pi'clicur. Au temps do la tribulalion , soumettez-vous donc h la volonté divine, adorez les décrets de sa providence qiii dispose tout pour votre plus grand bien, et au lieu de tom])er dans la tristesse, consolez-vous; car s'il est vrai que vous pensez trop peu à votre avancement spirituel. Dieu s'en occupe avec une tendresse palernello.
3-i3. — On lit dans diverses histoires des hommes illustres de roniro de Citeaux.qu'un moine, s'étant peu à peu roifoidi de son ancienne ferveur, nourrissait le projet d'abandonner le cloître, pour retourner aux oignons d'Egypte. Une nuit cependant, pendant qu'il se livrait au sommeil, il vit en songe saint Malachie et saint Bernard, qui, s'appuyant siu' sa couche, le considéraient d'un œil irrité. Puis, saint IMalachic se tournant vers saint Bernard, lui disait : Ce moine ne médite rien de bon au fond de son âme, il y a chez lui beaucoup d'agitation et de trouble, et il forme le dessein de s'enfuir du monastère. En entendant cela, saint Bernard se mit à dire : Scio, scio , en se servant des paroles de l'Écriture , qitod sola vexatio intellectum dabit anditui [Isaiœ, 28, 19). Je sais, je sais que la tribùlation toute seule peut faire revenir au bon sens ce moine. Et en disant cela , il se mit à le frapper fortement d'un bâton qu'il avait à la main. Le moine s'étant éveillé sentit tous ses membres moulus de coups. 11 appela auprès de lui le prieur du couvent, lui demanda pardon du dessein qu'il avait formé, et continua de vivre en bon religieux dans ce monastère. Et voilà justement comment Dieu vent en agir avec vous. Le Seigneur sait, puisqu'il l'a dit de sa propre bouche, que la tribùlation fait rentrer dans le chemin de la perfection les âmes qui s'en étaient écartées, et il dessille les yeux de leur inte'ligence pour leur montrer leur état de tiédeur, tout en leur donnant la force de retourner à lui • \exalio iniellectum dabit auditui. C'est pourquoi de temps en temps il frappe ces âmes avec la verge de quelque tribùlation. Vous devez donc vous soumettre patiemment aux coupsque vous recevez, et au lieu démordre avec colère cette
verge, il faut que vous la baisiez avec amour et résignation à la volonté divine qui vous fi'a[>pe.
344. — Enfin si vous êtes juste, raais^lein d'ardeur pour le service de Dieu, vous devez vous montrer nou-seulenir^nt patient, mais encore plein de joie au milieu des tribulations, et les consiilérer comme de grands bienfaits; parce qu'elles sont oomme le creuset ou les âmes pures se purifient de ce qui y reste encore de défectueux, et acquièrent un plus haut degré de perfection. L'Ecclésiastique le dit clairement. Omne gnod tibi applicitum fiierit, accipe et in dolore susiine ; et in hiimilitate tua patieniiam habe; quoniam in igné probaiur aitrmn et argentum, homines vero receplibiles in cainino humi' liationis. [Eccli.cap. 2, v. 4). Tout ce que Dieu vous enverra de pénible, souËFi ez-le avec humilité et patience ; car c'est dans lô feu qu'on éprouve l'or et l'argent, et l'homme s'éprouve dans le creuset des tribulations et des humiliations. Vasa figuli pro» ôa^/bmaa;, dit encore l'Ecclésiastique dans un autre endroit, [Cap. 27, V. 6), et homines jiistos tentatio tribulationis. C'est dans la fournaise que s'éprouvent les vases d'argile, et c'est dans le creuset des tribulations que s'éprouvent à leur tour les hommes justes, pour savoir s'ils sont d'une forte tiempe. Ce sont là comme les pierres à polir et à aiguiser qui fout briller la vertu. Elles sont comme la filière où la vertu se dilate. Elles sont coQime le marteau sous lequel, à coups de douloureuses épreuves la vertu s'étend, se façonne, s'agrandit pour atteindre le haut sommet de la bienheureuse éternité.
345. — Considérez cet arbuste qui a pris naissance sur la cime -d'une mon' "^gne de difficile accès, et qui est exposé à toutes les injures de Tatmosphère. Ne sentez-vous pas une sorte de comi)assion en le voyant agité par les vents, environné de brouillards, et frappé par les violentes tempêtes ? C'est pour* tant de toutes ces terribles secousses que cet arbuste tire la vigueur qui le tient enraciné dans le sol, parce que plus il est en butte à tous ces chocs impétueux et plus il jette de profondes racines dans la terre. Considérez ce blé que l'on bat ^ grands coups de fléaux formés de bâtons noueux. N'ètes-vou$ pas comme ému de piiié? Et pourtant sous cette grêle de coups, ce blé se délivre des épis quiTemiirisonnaient, il se sé[)are de 1& paille, de la poussière, et devient un grain très-estimé. De même la vertu sous le coup des plus terribles persécutions.
sons le choc des plus horribles tentations, s'enracine de mieux en mieux dans une ûme. lîattne de maladies, d'infirmilt^s, d'inforliines, ilo désastres, ollc se purifie et acquiert de nouveaux degrés de perlection. Le patriarche Abraham était un saint, et il a lallu que sa vertu fût éprouvée par le sacrifice de son fils unique. Isaac était un saint, sa vertu dut cependant être é[)ruuvée quiuid il s'otlrit comme victime dans ce grand sacrifice. Tobie était im saint, il dut néanmoins subir l'épreuve de la tribulation que lui causa sa pénible cécité. Job était un sahit , il dut cependant passer par le creuset des maux les plus afïreux et perdre sa iortune, sa maison, ses enfants, la sanlé et tout. David était un saint, il lui fallut cependant endurer les persécutions de Saùl, les révoltes d'Absalon, les insultes de Semeï, et d'antres calamités, parce que, comme dit saint Paul : Quem diligit Dominus castigat, flagellât autem omnem fllium , quem recipit. {tiebr. 12, 6). Dieu chàlie tous ceux qu'il porte dans son cœur, comme des enfants chéris et qu'il aime d'un amour de père, parce qu'il désire les voir parfaits en tout genre de vertus. Donc, conclut de ces paroles saint Augustin, voudriezvous être exempt de ces coups que le Seigneur notre père fait tomber sur nous de sa main miséricordieuse ? Sachez bien que vous ne serez pas mis au nombre de ses enfants chéris. Flagellât Deus omnem filium quem recipit, et tu forte exclusus eris? si exceptus es a passione flagellorum, exceptus es a numéro filiO' rum {De vastorib.).
346. — Séuèque lui-même, avec les seules lumières de la raison, connut cette vérité,, et l'exprima en disant que Dieu se comporte avec nous comme un maître avec des disciples, comme un capitaine avec ses soldats , comme un père avec ses enfants. Le maître charge de devoirs plus considérables ceux de ses écohers qu'il regarde comme les plus capables, parce qu'il en attend de plus rapides progrès. Le capitaine choisit parmi ses soldats ceux qu'il estime les plus vaillants et les met eu avant dans les entreprises les plus difficiles et les plus pénibles, parce qu'il en attend un heureux succès. Le père se montre plus sévère envers ceux de ses enfants qui lui sont plus chers , porce qu'il souhaite de les voir mieux élevés et plus vertueux. Le même Dieu, à l'égard de ceux de ses soldats les plus fidèles, ùe ses disciples qui se distinsuent nar plus de diligence , de ses enfants qu'il chérit le plus tendrement, les soumet aux épreuves
les pins dures , aux travaux les plus rudes et les plus difficiles, parce qu'il veut les rendre plus forts et plus robustes dans l'exercice de toutes les vertus. Banc rationem sequitur Deus in bonis viris, guam in discipulis suis 7J?'œcrutores, qui plus laboris abiis exigunt, in qiiibvs certior est spes , et quam in mUitibus duces, qui optimos mililes ad durissima mittunt. Ut severi parentes filios durius educant, ita Deus suos , idque ut inde a doloribus, etdamnis collif/nnt robur. {Deconst. savientis).
347 — Pourquoi donc, lorsque Dieu vous éprouve par les tribulations, vous abandonnez-vous à la mélancolie, à la tristesse, aux gémissements, au découragement, puisque vous ne pouvez pas ignorer que Dieu vous traite de la sorte, non point par haine, mais par amour; non point parce qu'il se complaît dans vos afflictions, mais parce qu'il désire de vous voir arriver à la periection? L'abbé Moyse ayant rencontré un moine nommé Zacharie, lui dit : Enseignez-moi ce qu'il faut faire pour acquérir la perfection. Celui-ci, conids et étonné de s'entendre adresser une pareille question, tomba sur-le-champ aux pieds de Moyse : Eh! pourquoi, lui dit-ii, mon révérend abbé, me demandez-vous une chose qu'il m'appartiendrait plutôt de vous demander? Ne vous étonnez pas, répondit l'abbé Moyse, parce que j'ai vu descendre sur vous l'Esprit-Saint, et c'est ce qui m'oblige de vous faire cette question. Le moine Zacharie, se voyant alors forcé de répondre, prit le capnchon dont sa tête était couverte, le jeta par terre et se mit à le fouler aux pied* en disant : Tant que l'homme ne sera pas ainsi foulé par les épreuves et les tribulations, il ne deviendra jamais un moine parlait, {tx libr. Doctr. PP. de Obedient.^ num. 7). Il en sera de même pour ce qui vous regarde : tant que vous n'aurez pas été sous les coups des tribulations, vous n'avancerez que trèspeu dans le chemin de la perfection. Supportez donc avec patience les diverses tribulations qui viennent vous assaillir^ et plus il vous semblera qu'elles sont dures et pénibles, plus aussi vous serez en union avec la sainte volonté do Dieu, ainsi que vous y exhorte l'Ecclésiastique. Suiline suslenluliones Dei, coniungere Deo, et sustine, ut crescat in novissimo vita iita. {Ecdi.,% 3),