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CHAPITRE IV

ON T PROPOSE DEUX AUTRES MOTIFS DE PATIENCE QUI SONT LA CER- TITUDE DE LA RÉCOMPENSE DAXS l'aUTRE VIE ET l'iMPUISSANCB ABSOLUE DE SE SOUSTRAIRE AUX MAUX DE CETTE VIE.

334. — Un est rien qui rende l'homme plus fort pour supporier les maux qui l'affligent que l'espoir d'eu retirer quelque

profit. Combien pâtit le pauvre villageois tantôt ayant la pioche à la main pour remuer le sol, tantôt conduisant la cliarrue et arrosant la terre de la sueur qui coule de son front! Il se tient exposé sans sourciller aux ardeurs d'un soleil brûlant, à l'impétuosité des vents, à toutes les intempéries d'une atmospbère tantôt li\imide, tantôt Iroide, tantôt enflammée, parce qu'il est animé d'une espérance qu'il nourrit dans son cœur, ceUe d'une abondante récolte. Si les fatigues l'abattent, si l'ennui s'empare de son âme, si le découragement semble quelquefois le dominer, voici que l'espérance le ranime quand elle lui montre une grange pleine d'épis et des sacs remplis d'un excellent froment. C'est ainsi, dit saint Grégoire, que l'espérance des joies éternelles nous anime à supporter patiemment les amertumes de la vie présente, parce qu'elles sont la semence qui produira les fruits de la vie éternelle. C'est aussi ce que nous dit le saint roi David, quand il rappelle que dans cette vie on sème en pleurant, et que dans l'autre on moissonne en se réjouissant. Sicut nemo messem sperare potest nisi prius terram aratro proscindat ; ita retribut ionis œternœ gaudiwn nequaqiiam in cœlo colligitur, nisi prius m terra cum fletu, et gemitu, et amaritudine semineiur, sicut scriptum est : Euntes ibant et flebant mittentes semina sua ; venientes autem ventent cum exultatione portantes manipulos suos. {In psalm. pœnit., 3).

355. — Cela est d'autant mieux fondé que les maux de cette misérable vie, comparés aux biens suprêmes, qui, parle moyen de ces maux, peuvent être conquis dans l'autre vie, s'efiacent si promptement qu'on peut leur donner plutôt le nom de biens que de maux. Quel parallèle pourrait être établi entre les ignominies d'ici-bas et les gloires du Ciel, entre les douleurs du corps et les joies éternelles, entre la pauvreté et les misères de ce bas-monde et les trésors impérissables de la bienbeureuse patrie? Aucun, dit saint Paul, absolument aucun. Existimo quod non sunt condignœ passiones hvjus temporis ad futurajn gloriam qiiœ revelabitur in vobis. {Ad Roman. 8). Joignez à cela que les afflictions de ce monde sont courtes, passagères, momentanées, tandis que la gloire qui nous est réservée pour nous récompenser de les avoir supportées avec patience sera éternelle et immortelle, comme nous l'assure encore l'Apôtre. Quod in prctsend est momentaneum, et levé tribut ationis nostrœ supra modum in sublimiiate œternum gloriœ pondus operatur in nobis*

(2, ad Corinth. -4, 17). Et encore sons ce rapport il n'y a point de coujparabon outre les afïlictions de cette vie et les biens iiilurs, parce que tout ce qui passe rapideuieut est nul quand on le met en parallèle avec ce qui dure toujours, avec ce qui n'a pas de terme et qui est inébranlublement fixé sur une éternité immobile.

X)6. — Si donc, continue l'Apôtre, les atbl(^tos pour mériter une couronne périssable, tressée de vils rameaux d'arbres, s'abstenaient de tout plaisir charnel, de toute nourriture trop abondante et se livraient à d'énormes laligues : Oinnis qui in agone contendit , ab omnibus se abstinet, que n'aurous-uous donc pas à endurer pour une couronne incorruptible, tressée d'étoiles immortelles? Et lUi guident ut corrupfibilem coronam accipiant, nos autctn incurruptam. {1 ad Corinth., d, i^).Tertullien, reuiorçant l'argument de l'Apôlre, nous dit que la gloire terrestre vis-à-vis de la gloire céleste, est un verre d'une infime valeur vis-à-vis d'une perle. Et pourtant elle exerce une influence tellement grande sur les facultés corporelles et spirituelles des mortels esclaves du monde, que pour acquérir cette .gloire temporelle, ils ne foni point difficulté de s'exposer aux tortures, à la mort, au ier et au feu. A quels tourments, à quelles peines, à quelles douleurs, à quelles tribulations ne devons-nous donc point nous soumettre de bon cœur pour acquéxir une gloire véritable, une gloire qui ne finira iamais ! Si tantum terrenœgloriœ, licet de corporis et animi vigore, ut yladium, , ignem, crucem, bestias, iormenta contemnat sub prœmio lundis humance; possum dicere, modicœ sunt istœ passiones ad consecutionem gloriœ cœlestis et divinœ mercedis. lanti vitrum; Quanti veram margaritam ? Quis ergo non libentlssime tantuni pro vero habeat erogare, quantum alii pro jalso?{Ad Martyres, cap. 4).

357. — C'est dans cette espérance de biens éternels que le «aint homme Job puisait cette patience qui le rendait si iort au milieu des fléaux qui tombèrent tout à la lois sur lui , tels que les nouvelles désastreuses sur sa iamille, l'enlèvement de tous ses troupeaux, le massacre de ses serviteurs, la mort de ses eniants, la ruine de sa maison, et quand fl voyait pourrir ses chairs et son corps navré d'horribles ulcères. Alors il répétait souvent ces paroles remarquables : Scio quod redemptor meus vivit el innovissimo die de terra surrecturus sum. Et rursiis circumdaùor ptdiemea, et in carne meavidebo Deum meum, quem vi-

surus sum egoipse, et oculi mei conspecturi sunt, et non alimz reposita est hœc spes mea in sinu meo. {Job, 19). Viendra un jour, disait cet homme si plein de patience, où je ressusciterai a^ec ce même corps qui en ce moment est couvert de plaies et succombant sous le poids de ses maux; je verrai la face ravissante de mon Dieu, j'entrerai dans sa joie et j'aurai part à son immense iélicité. Cette espérance que je nourris dans mon cceur y entretient la patience et lui donne de l'accroissement, afin [jue mon àme ne succomlie point sous le choc de tant d'ad/ersités.

3r)8. — Cette même espérance nous procure la sainte patience au temps des tribulations et nous est d'un très-grand secours pourchasser de nos cœurs toute afïection pénible, pour dissiper toute pensée mélancolique et pour nous laire éprouver une douce et tranquille paix qui raffermit notre âme. Alors nous levons les yeux vers le ciel pour contempler cette souveraine félicité qui devra être la récompense de nos infélicités d'ici-bas, et de là nous devons tirer le courage dont nous avons besoin pour supporter en paix nos tribulations, comme nous l'enseigne la sainte Église dans une de ses oraisons : Ibi nostra fixa sint corda, ubi vera sunt gaudia. Si un poste auquel nous aspirons ne nous est pas accordé, si nous perdons un procès, si nous éprouvons une faillite , si notre commerce décline et que tous ces contre-temps viennent abreuver notre cœur de mille regrets , ibi nostra fixa sint corda , fixons les yeux sur ces richesses du ciel que Dieu nous réserve. Si nos ennemis nous portent une haine mortelle , si nous essuyons des persécutions dans notre personne, des outrages dans notre honneur, des dommages dans notre réputation, ibi nostra fixa sint corda, réfléchissons à ces honneurs, à ces couronnes brillantes, à ces trônes de gloire qu'on nous prépare au céleste séjour. Si nous nous voyons assaillis par les fièvres, les douleurs, les syncopes, les infirmités, ibi nostra fixa sint corda. Méditons au Lond de . notre âme sur ces ravissants [daisirs, sur ces joies ineflables, qui doivent un jour inonder d'allégresse notre cœur. Oh ! combien cela nous aidera pour modérer la tristesse que nos maux nous causent et pour faire régner la paix dans notre cœur ? Prouvonsle par le trait suivant.

359. — Un militaire, qui, pour le moment n'était pas retenu par ses devoirs d'état, partit pour se récréer dans une chasse.

Il rencontra je ne sais quelle espèce d'animal et se mit h 89 poursviite. En approchant d'un petit iiois, il culendit une voix douce qui semblait sortir de ce massif de verdure, et crut d'abord que c'était le murmure d'un léyer soufllt; de vent qui agitait les branches et les feuilles. Mais en écoutant avec plus d'attention, il reconnut que c'était une voix humaine. Surpris de ce que dans un l>ois inculte et sauvage il se rencontrât quelqu'un qui chantait d'une manière si suave, il se décida à y pénétrer. Il y aperçut un homme couvert, des pieds à la tête, d'une horrible lèpre , et tellement rongé par les ulcères , que ses chairs tombaient en lambeaux. Le militaire recula, moins d'épouvante que d'horreur. Puis, étant revenu de cette surprise, il lui demanda quelle pouvait être cette voix si harmonieuse et si agréable , qu'il avait entendue sortir du milieu de ces arbres. C'est ma voix , répondit le lépreux. Mais comment se peut-il, reprit le militaire, que vous soyez si gai au milieu de tant d'atroces tortures ? Entre Dieu et moi, reprit le lépreux, il n'y a qu'un mur de séparation ; c'est ce mur de boue , je veux dire ce corps qui tombe en pourriture. Voyant donc que ce mur de lange s'écroule pièce par pièce, je me réjouis , je me livre à la jubilation , à la plus vive allégresse, parce que sous peu de jours j'irai m'unir à Dieu dans le sein d'une éternelle félicité. {Spec. exempl. dist. 9, exempt. 138). Voilà comment le souvenir des biens éternels rend non-seulement tolérables, mais encore pleines de douceur les peines et toutes les misères de notre pauvre vie.

360. — Allons encore plus loin. Quand même Dieu ne nous aurait pas réservé un ample dédommagement pour les peines que nous avons à souffrir, est-ce que rinévitable nécessité qui pèse sur tout le monde d'avoir toujours quelque mal à supporter, ne serait pas un motif assez puissant pour nous exciter à la patience, durant tout le temps que nous avons à passer dans cette vallée de larmes ? Ne vaut-il pas mieux se soumettre avec patience à un mal qu'il n'est aucunement possible d'éviter, que de le subir avec une impatiente irritation? Remarquez, dit saint Cyprien , que la première chose que nous faisons en venant au monde, c'est de gémir et de verser des larmes. Nous ne savons encore absolument rien de ce qui se passe ici-bas et pourtant nous savons pleurer. C'est bien là un instinct ou un enseignement de la nature qui nous porte à exhaler des plaintes

et à verser des pleurs dès le premier instant de notre entrée dans le monde , ponr nons faire entendre qu'en venant au monde nous entrons dans un océan de misères. Umisquisqite nosiriim, dit le saint Docteur {de bono jJcitientiœ), cum. nascitur et hospUio hujus îmindi excipitur, initium sumif à lachrymis et quamvis adhuc omnium ignarus , nihil aliud novit in illu ipsa prima nativitate, quam flere. Il ne faut donc pas être surpris qu'il n'y ait dans ce monde aucun être qui soit exempt de tribulations; car enfin, quiconque navigue sur mer, soit grand, soit i>elit, soit riche, soit pauvre , est sujet aux mêmes agitations des ondes ; il faut donc bien que tous ceux qui vivent au sein de cette mer mondaine, soient assujettis à toutes les vicissitudes du sort heureux ou malheureux. Raehel était d'une rare beauté, mais elle était stérile. Lia avait le privilège de la fécondité, mais la beauté lui manquait. Auguste était puissant, mais il n'avait pas d'enfants. Tibère était redouté, mais il était sans amis. Vous êtes noble, mais la fortune vous lait délaut, vous êtes riche , mais l'illustration nobiliaire vous manque. Vous possédez de très-grands biens , mais vous n'avez pas la santé qui vous en ferait jouir. Vous possédez la santé, mais sans iortune vous êtes réduit à la misère. Dans votre maison vous jouissez d'une douce paix, mais au-dehors vous avez un ennemi qui vous poursuit et vous tient dans une inquiétude perpétuelle. Hors de chez vous il n'est personne qui vous poursuive de sa haine, mais dans votre intérieur, dans vos foyers, n'avezvous pas quelque parent, un fils, un neveu dont les déportements à votre égard vous arrachent à chaque instant des soupirs et des plaintes ! En somme, de même qu'il n'y a pas une seule graine sans un ver qui y loge, qu'il n'est pas un bois sans teigne pour le ronger, de même en ce monde il n'est pas d'homme sans quelque affliction. Est-ce assez ? Non, dit saint Augustin , car le Fils de Dieu lui-même, quoiqu'il tùt exempt de péché, ne vécut pas sans avoir ses \}cmes. Et iam nnicus ^ qui fuit sine peccato , non iamen sine flagello. {In Psalm. 31. Enarr. 2).

361. — A quoi servirait de dire : Je suis prince, ie suis roi, je suis monarque? Est-ce que ces grands personnages ne naviguent pas comme nous sur une mer orageuse , ne sont pas comme nous exposés au choc des tempêtes et des vents contraires, n'ont pas à partager les mêmes dangers? Ils sont

âiissi comme nous, sujets aux mêmes perfulics, aux mêmes haines , aux mômes <l(''traclious. Ils ont ù redouter ou à subir des dommages, des maladies, des douleurs, des cliagrbis , des croix et la mort. Et mémo leurs soucis ont plus de gravité, leurs dommages sont plus grands, leurs douleurs plus aigiiis. Donc, lebonheur de la vie présente ne consiste pas dans l'exemption des peines, ce qui est impossible ; il consiste à souffrir les tribulations avec une àme égale, avec patience, car tout ce qu'il y a de pénible et de douloureux dans ces maux qui nous viennent du debors, n'en procède pas, mais du mal que nous nous faisons à nous-mêmes par notre défaut de résignation, je veux dire par cette tristesse , ce trouble, cette inquiétude , cette amertume de cœur dont la source est dans notre manque de soumission et de résignation aux maux qui viennent nous assaillir. Si l'on s'affranchit de ces agitations intérieures dont la cause est en nous-mêmes , les tribulations sont bien sans doute des épines qui piquent, mais qui ne blessent pas; elles sont des glaives qui frappent, mais qui ne causent point de profondes blessures. Si nous voulons donc ici-bas vivre dans le coulentcment, et travailler pour notre bonheur dans l'autre vie , faisons de nécessité vertu, et puisque nous ne pouvons pas nous soustraire aux tribulations , acceptons-les de bon gré pour les motifs qui viennent d'être exposés.

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