‹ Guide ascétiqueChapitre 49 sur 89 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ON T DESCEND DANS DIVERS DÉTAILS, ET POUR ANIMER A LA PATIENCE DANS TOUTES SORTES DE TUIBULATIONS QUI PEUVENT NOUS ARRIVER, ON Y PROPOSE l'exemple DES HOMMES ILLUSTRES.

862. — Les raisonnements excitent à la vertu, les exemples entraînent à sa pratique. Verba movent, exempta trahunt. Les exemples n'exercent pas ime grande influence uniquement sur les esprits simples et peu cultivés ^ mais encore sur les hommes d'une haute intelligence et d'un profond savoir. Quelle puissaute impression ne fit pas sur le cœur du grand Augustin, encore retenu dans l'esclavage de ses passions impures, l'exemple de tant d'autres personnes de tout sexe qui s'abstenaient de ces voluptés, dont la privation lui semblait si pénible? Je veux le laisser parleji" iui-mème. Je vis, dit-il, s'offrir à mes regards la

continence, avec un visage riant et serein, qui m'invitait, par ses oliastes séductions, à m'approcher d'elle. Casta dignitas contincntiœ serena et non dissolu te hilaris , honeste blandiens ut veiiirem. neque dubitarem. Elle était accompagnée d'une multitude de jeunes adolescents et de jeunes filles; autour d'elle se pressait une nombreuse ioule de jeunes gens de tout âge , de veuves dont l'aspect était grave , de vierges d'un âge avancé : Ibi tôt pueri, et puellœ ; ibi juventus multa, et omnis œtas , et graves viduœ, et virgines anus. Puis elle se raillait avec douceur de moi, et m'exhortait, par de si beaux et si nombreux exemples, à une vie honnête, en me disant : Ne pourriez-vous donc pas faire ce qu'ont fait ceux-ci et celles-là? Et irridebat me irrisione exhortatoria , quasi diceret : Tu non poteris quod isti , et istœ? {Confess. lib. viii, cap. 11). L'exemple de tant de personnes fit une si profonde impression sur l'esprit de saint Augustin, qu'il lui arracha des larmes abondantes , et ce fut à ini tel point, qu'il se vit obligé de se séparer un instant de son ami Alypius pour donner un libre cours aux sanglots qui l'étouffaient. Ce fut alors que le Seigneur, le voyant dans de si bonnes dispositions, donna le dernier assaut à son cœur par une voix qui descendit du ciel, et qui triompha d'une âme si noble, et donna à l'Église catholique un héros si illustre.

363. — Je veux employer la même industrie auprès du pieux lecteur; je veux lui mettre sous les yeux d'héroïques exemples de patience dans toutes sortes de tribulations, comptant fermement que la raison, qui fit une si grande brèche au cœur d'Augustm, produira le même efiet sur celui qui lira ces lignes : Tu non poteris quod isti, et istœ? Ne pourriez-vous iaire ce qu'ont lait ceux-ci et celles-là? Voyons donc, quelle est votre tribulation? Quelle est celle qui vous accable et vous lait perdre patience? C'est peut-être quelque dommage temporel qui vous est fortuitement survenu ; ou , ce qui est pire , c'est peut-être par la malice et la méchanceté des hommes que vous avez subi cette perte? Voici tout de suite saint Rémi qui vient vous retirer de votre abattement par un admirable exemple de patience qu'il pratiqua dans un événement du même genre. Il avait ramassé une grande quantité de blé pour suppléer à une disette qu'il avait prévue. Un malveillant, qui était jaloux du bien d aulrui, mit le feu à cette provision de iromenl. Le S.iint eut à peine appris cette funeste nouvelle, qu'il monta ù cheval pour

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sVinpresser (î'allor (Meimlrt' h' l'en, ot pour rôpnrcr ce dominaL;o, si pivjiuliciable au bieu puMic. Mais, voyant cpie les flammes avaient déjà envahi de toutes parts ce précieux magasin, ot qu'il n'y avait pas moyen d'arrêter l'iurendie, il descendit de cheval, et, avec la plus calme sérénité de visage et de cœur, il se mit devant ces flammes pour se réchaufler, en disant simplement : Semper bonus est focus. {Surius apud Aureol. cap. 7). Le It'U est toujours bon. C'est encore ainsi que saint Bernard se montra patient et généreux dans une circonstance où il avait à supporter du dommage. Des voleurs de grand chemin lui dérobèrent deux cents livres d'argent qui lui avaient été données pour la construction d'un monastère. Lorsqu'il s'aperçut de cet énorme vol, qui causait une si grande perte à sa congrégation, il ne se troubla en aucune manière , son visage ne fut point altéré, et il se borna tranquillement à proférer ces paroles : Je rends grâces à Dieu de m'avoir délivré d'un si grand fardeau. Telle fiit la conduite de Libertinus, abbé du monastère de Fondi, auquel les Goths enlevèrent le cheval qu'il montait après l'en avoir renversé. Une manifesta aucun regret de cette perte; mais, comme le rapporte saint Grégoire, il présenta à ces ravisseurs avec une admirable égaUté d'âme, le fouet dont il se servait pour gouverner sa monture, qu'on lui ravissait avec tant de \iolence. Qui jumenti percUti damnum libenter ferens , etiam flagellum quod tenehat diripientibus obtulit, dicens : Tollite , ut habeatis qualiter hoc jumentum minare valeatis. {Dialog. lib. i, cap. 2). Si, dans de semblables cas, où vous avez à souffrir quelque perte temporelle , vous ne pouvez point déployer une aussi héroïque patience, ne pouvez-vous pas du moins vous préserver d'une impatience positive? Tu non poteris quod istil 364. — Si les dommages que vous subissez sont encore d'une plus grande importance, comme quand vous perdez un procès considérable, que vous essuyez une failhte ou une diminution notable de vos revenus, ou une chute complète de votre maison. Job est là pour vous consoler et vous instruire. Job, dépouillé de ses possessions, de sa maison, de ses troupeaux, de ses revenus, de ses serviteurs, ne s'afflige pas; il ne se livre pas au désespoir; mais, se prosternant la face contre terre, il adore les décrets de la divine Providence. Je suis entré tout nu dans le monde, dit-il, et i'en sortirai tout nu. Dieu m'avait donné les biens que je possédais, et Dieu me les a re-

pris. Que sa volonté s'accomplissse et que son nom soit béni,' Corrucns in terram adoravit, et dixit: Nudus egressus suin de utero matris meœ, et nudus revertar illuc : Dominus dédit, Dominus abstulit ; sicut Domino placuit , iia factnm est;sù nomen Domini benedictum. {Job 1, 21). Eu se résignant ainsi, Job vécut aussi content au milieu de ses profondes misères, qu'il l'avait fait au sein de son opulence. Tci vient encore s'oflErir, pour nous enconroger, un Ezéchias <jui, en entendant la prédiction du prophète Isaïe, lui annonçant qu'il allait perdre tous ses trésors et que son palais allait être dévasté en punition de ce qu'il les avait montrés avec une vaine jactance aux ambassadeurs de Babylone, ne se livra à aucun regret, ne manifesta aucune émotion, mais, se soumettant aux justes décrets de la justice divine se coatcuta de répondre tranquillement: Bonus sermo Domini, quem locutus es. L'ordre que Dieu m'intime par votre bouche est bon, il est juste, il est raisonnable. Le grandprêtre Héli vient pareillement nous inviter à la patience ; car, en s'entendant annoncer par la bouche de Samuel la dégradation de son sacerdoce et la ruine de sa maison, il ne se livra point à une douleur insensée, mais il se résigna tout de suite à la volonté de Dieu, en disant: Dominus est. Quod bonum est in oculis suis faciat. (1, Reg. 3, 18). Le Seigneur le veut ainsi, qu'il soit fait selon ce qui plaît à ses yeux. Dans la loi nouvelle, nous avons aussi, pour nous encourager, un saint Eustache qui commandait l'armée de Trrjan, et qui, de général de vaillantes troupes, lut réduit à mener la charrue et à cultiver les champs à la sueur de son front. Eustache ne fut pas moins satisfait de cette vie misérable que quand il était au sein de ses grandeurs militaires. {Surius^ 2 novemb.). Sainte Françoise Romaine vient à son tour ranimer nos sentiments de résignation. Elle vit sa maison ruinée par la confiscation de ses biens, privée de toute sa fortune, et, au lieu de s'abandonner au désespoir, comme tant d'autres l'auraient fait, elle répétait avec une admirable égalité d'âme ces paroles de Job : Dominus dédit, Dominus abstulit. {Vita S. Franc. Ro7n.). C'est avec cette patience que mille autres âmes également grandes , réduites à l'extrême misère , ont supporté la perte de tous les biens de la fortune» Donc, pourquoi ne pourriez-vous pas laire ce que tant d'autres •ont fait? Cur tu non poteris quod isti et istœ? 3U5, — Si la tribulation qui trouble votre cœur et le remplit

de désolation , est la perte do. votre honneur ddoliîr(^ par vos eunomis, par leurs graves détractions, par leurs malicieuses impostures, par leurs atroces calomnies, oh! comhien trouverez-vous daus les histoires édifiantes des Saints, de nombreux exemples propres à vous consoler, et qui pourront bannir de votre cœur toute tristesse et toute affliction ! Vous puiserez ime de ces consolations daus saint Jean Ghrysostôme, qui, au concile de lUiak'édoine, futaccusé d'un attachement impur et déshounète pour les personnes du sexe, qui fut traité de séducteur du peuple, d'usurpateur de diverses églises, de dilapidatour des revenus ecclésiastiques, de blasphémateur de Jésus-Christ; qui fut comparé au traître Judas , et jugé indigne d'être inscrit de nouveau sur les dipti(iu<'s des évêques catholiques. Et pourtant, il souffrit patiemment tout cela, il y (it preuve d'une admirable tranquillité d'âme , et d'une constance invincible. Saint Athauase, pourra être un sujet de consolation, quand on saura qu^il fut calomnié comme adultère , comme homicide , comme empoisoimeur, et poursuivi pendant plusieurs années par ses eimemis, qui, daus leur haine implaccible, avaient juré sa mort. Il en sera de même, lorsqu'on se rappellera que saint Cyrille d'Alexandrie, fut condamné comme hérétique dans un concile de quarante évèques, et privé de son siège; quand on ae souviendra que saint Basile fut accusé d'hérésie auprès du pape Damase, qui le jugea pendant quelque temps, indigne de recevoir ses réponses. Tous ces illustres personnages vous consoleront, je le répète, par leur héroïque patience à souffrir en paix que leur réputation fût déchirée avec tant d'injustice par des ennemis jaloux , par des détracteurs envieux , et ils vous apprendront quelle est la conduite que vous devez tenir dans des circonstances analogues.

366. — Enfin, si tout cela ne sufBsait pas pour calmer votre àme profondément exaspérée de vous voir déchus d'une réputation qui vou-s est si chère , voici un autre exemple de patience héroïque à supporter une énorme calomnie , qu'une diabolique malice avait pu seule ourdir : Un moine , selon ce que nous en raconte Cassien {Coll. 18, cap. 15), jaloux de la sainteté de Paphnuce, forma le dessein d'en ternir l'éclat par une ruse la plus maligne qui puisse entrer dans le cœur d'un homme. Il alla furtivement cacher un de ses Hvres dans la cellule de Paphnuce. Quand les religieux se trouvèrent ensuite réunis

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d?r..=; l'église, il se plaiQ;nit devant tous ses irères, que son Iivm ini avait été volé, et demanda qu'on visitât de suite toutes les cellules , afin de pouvoir découvrir celui qui s'en était emparé. Tous les moines furent saisis de stupeur en apprenant que parmi eux, s'en trouvât un qui fût capable d'une faute ?i grave, et sur-le-champ, on députa quelques-uns des plus anciens et des plus estimés, qui, après avoir soigneusement exploré toutes les cellules , trouvèrent enfin le livre dans celle de Paplinuce , où le traître l'avait caché. Ces moines étant de retour à l'église où leurs frères les attendaient, déclarèrent que le voleur n'était autre que l'innocent jeune homme , en montrant le corps du délit comme pièce de conviction trouvée dans sa cellule. Paphnuce, connaissant combien il était éloigné d'avoir commis une telle faute, réfléchit pendant quelques instants , frappé d'étonnement. Enfin , il résolut de ne pas se justifier, et se jetant à genoux, il se déclara coupable, et demanda qu'on lui infligeât une peine. Il fut donc réprimandé vivement comme le méritait ime faute si grave et si extraordinaire parmi ces religieux. On le priva pendant quinze jours de toute communication avec ses frères , et à se tenir prosterné sur le seuil de l'église, et à demander à tous ceux qui entraient, humblement pardon du crime supposé. Mais Dieu qui prend en main la cause des innocents , permit que le moine calomniateur fût possédé du démon, en punition de son odieux forfait, et le força par ce moyen, de rétracter sa calomnie et de découvrir toute la trame de l'imposture dont il s'était rendu coupable contre l'innocent Paphnuce. C'est ainsi que le saint jeune homme recouvra par sa patience héroïque, sa réputation si indignement dénigrée, et s'acquit un immense mérite auprès de Dieu , qui dut singulièrement se complaire dans cette admirable résignation.

307. — Mais comme les atteintes qui sont portées à la réputation sont toujours profondes et quelquefois même incurables, je veux joindre à ce récit un autre exemple de patience dans

; les infamies et les plus sanglants affronts. Cet exemple de patience fut non-seulement héroïque^ mais il tient presque du

i prodige; le voici tel que le raconte saint Pierre Damien(/« vîta S.Iiomualdi, cap. 40). Romuald, étant parvenu à l'âge de cent ans et au-delà, fut accusé par un de ses disciples aussi méchant que dissimulé, d'un crime des plus honteux contre la pureté,

et «li'iil il ii';nir;iil pas pu se rciulrc coin>alile, giiand même il :'aiirail voulu, à causo i\o. la caducité! de sou ùgc. Nt'aunioius, ;oltf caloinuic trouva des ^eus crédules , et bicutot tous les li^ciples du saiul abbé se coalisèreul contre lui avec uue tumul- .\ieusi' indinnaliou. Les uns disaient (|u'il fallait pendre le cou- ;)abU' viiillaril, d'autres s écriaient (ju'on devait niellre le feu à sa cellule, et tous étaieut unanimes pour le déclarer digne de mort. Cependant, le vénérable abbé souffrait tout cela patiemment, il su[t[>ortait sans se plaindre et sans rougir l'ignominie d'une send)lable accusation. Mais ce qui fait davantage ressortir ce ([u'il y a d'héroïque dans cette longanimité, c'est qu'ayant appris, par révélation divine, les malheurs qui allaient fondre sur sa personne , ainsi que la turieuse tempête que la calomnie avait soulevée contre lui , il partit de bon gré pour le couvent où ces menaces pouvaient s'accomplir, afm d'y boire le calice amer d'une si grande infamie, que Dieu lui réservait. Voici comment s'exprime saint Pierre Damien : Sed credcndum est prociil dîibio ad augcndum viri sancti meritum hoc tam grandis adversitatis aelilus accidisse ftugellum , na7n et ipse asserebat, hoc in eremo, nnde nuper abcessout, agnovisse, et ad hoc dehonestatis tmpetum siibeundum alacriter devenisse. On doit conclure de là, qu'il n'y a pas de prudence si consommée, de science si éminente, de perfection si élevée, de sainteté si subhme dont les médisances, les impostures, et les calomnies les plus atroces ne puissent ternir le mérite. Mais , si ces personnages doués de si excellentes qualités ont bu avec tant de constance et de courage, la coupe si amère de ces infâmes accusations,, est-ce que vous ne pourriez pas supporter Iss atteintes moins graves que souffre la réputation , vous qui ne pouvez pas vous mettre au rang de ces illustres personnages? Cur non poteris quod isti?

368. — Si la tribulation qui vous subjugue entièrement s'aggrave de quelque insulte ou de quelque acte outrageant contre votre personne, vous aurez encore sous les yeux dana ces fâcheuses conjonctures mille et mUle exemples de noble longanimité qui vous donneront du courage pour souffrir de semblables offenses. Vous apprendrez dans le deuxième livre des Rois qu'un David, assailli de coups de pierre par un de ses sujets, ne se livra pas à l'indignation contre lui, mais qu'au contraire il réprima la colère vindicative d'Abisaï qui voulait punir par T. m.. 19

îa mort du téméraire un si sanglant outrage : Laissez-îe me maudire , dit le roi , car le Seigneur le lui a ordonné. Dimiite eiim ut maledicat , Dominus enim prœcepit ei ut malediceret David. Vous trouverez dans la vie de saint Bernard {Lib. 3. cap. 6), qu'ayant reçu un rude soufflet d'un prêtre qu'il refusait d'admettre dans son monastère, il ne s'émut nullement de cette injuste et ignominieuse ofTense. Il reprit même ses moines qui B'indignaient et voulaient venger l'afFront fait à leur saint Abbé. Vous lirez dans les dialogues de saint Grégoire {Lib, i, cap. 2) qu'un moine nommé Libertinus, indiscrètement frappé par son abbé, puis frappé à la tête et à la figure d'un coup d'escabeau, se retira dans sa cellule sans proférer un seul mot, sans donner le moindre signe d'impatience et de ressentiment, et qu'il fut si éloigné de se plaindre d'un si barbare traitement que, interrogé pourquoi il avait la figiu-e enflée et livide, il répondit, pour ne pas révéler ce qui s'était passé, qu'il s'était heurté contre un escabeau. C'est pourquoi saint Grégoire dit qu'il admire beaucoup plus cette patience que les miracles opérés dans la suite par ce grand serviteur de Dieu. Ego virtutem patientiœ sancti patris signis et miraculis majorem credo. La vie de saint Romuald vous révélera que, frappé d'un coup de bâton sur le côté gauche de la tête par Sévère, son maître spirituel, il ne fit entendre aucune plainte et ne manifesta aucune espèce de trouble. Une fois seulement, contraint par la nécessité, il pria son maître, avec la douceur d'un tendre agneau , de ne le frapper que sur le côté droit, parce qu'à force de recevoir des coups sur l'oreille gauche il en avait presque perdu l'ouïe. Saint Pierre Damien nous dit que le même Sévère admirant une si grande patience, modéra enfin son indiscrète sévérité. Tu7ic illam tantam ejus patientiam admiratus , indiscretœ severiiatis tempérât disciplinam. Vous trouverez encore beaucoup d'autres saints personnages qui ont montré une intrépidité inébranlable dans les affronts et les outrages personnels, et cela vous fera souvenir du raisonnement de saint Augustin : Cur tu non poteris quod isti ? Pourquoi ne seriez-vous pas capable de faire ce que tant d'autres ont fait avec le secours de Dieu ?

369. — La tribulation dont peu de personnes sont exemptes et qui soumet la patience à de plus rudes épreuves , c'est la maladie , surtout si elle est longue et douloureuse , et si elle cause des souffrances aiguës à la tète, aux dents, aux nerfs; si

ce sont (les coliciues, des calculs de la vessie et autres semblables maux. Daus des cas de ce genre, atin tiue la douleur ne triomphe pas de la patience et que le mal ne surmonte pas la résignation, représentez-vous Job plein d'ulcères de la tète aux pieds et nettoyant ses chairs pourries avec un fragment <le poterie brisée. Voyoz-le dans la joie , au sein de la jul)ilation comme s'il était étendu sur une couche de duvet et non pas sur le fumier qui était sou lit habiluel. Figurt>z-vous une sainte Paule dans un élat d'intirmilé dont saint Jérôme nous retrace les douleurs aiguës, et pourtant conservant la même gaîté dans ses paroles et sur son visage , comme si elle contemplait les splendeurs célestes et les magnificences de cette bienheureuse patrie. Inter (loloris aculeos, quos mirapatientiasustinebal, quasi apertos sibi cœ/os aspiceret loqucbalur : Quis dabit mihi pennas sicut columbœ et volabo et requiescam? {In Epitaph. Paulœ ad Eustoch.). Figurez-vous une sainte Roinule , telle que nous la dépehit saint Grégoire, frappée d'une cruelle paralysie et privée de l'usage de presque tous ses membres, restant immobile dans son lit pondant plusieurs années, et cependant ne se laissant point abattre sous l'intensité de tant de maux, ne manifestant aucune impatience, mais au contraire montrant la plus grande ferveur daus l'exercice de toutes les vertus en raison même de l'impuissance qui liait ses membres. ISec tainen hcec eadem ejus mentem ad impatieniiam flagellaperduxerunt :nam ipsa ei deirimenta membrorum facta fueruntincreynenta virtutum.{Dial. lib. iv. cap. 15). 370. — Représentez-vous surtout une sainte Ludwiue entièrement couverte de douloureuses plaies, ayant le corps daus uu état de putréfaction , délaisssée non point sur un lit moelleux, mais sur la planche dure , et néanmoins ne poussant aucun gémissement, ne proférant aucune plainte, ne versant point de larmes , vivant ainsi pendant trente-huit ans , avec un air de céleste béatitude empreint sur son visage , et possédant , pour ainsi parler, le paradis dans son cœur. {In vita sanctœ Liduince, apud Surium). Peut-on offrir un exemple plus frappant de patience au milieu des plus graves infirmités ? Vous me direz peut-être : Il est possible ^ue ces serviteurs et ces servantes de Dieu fussent insensibles à la violence de la douleur, qu'ils eussent un corps du plus dur métal , des membres tels que des cailloux. Non certainemont. puisqu'ils étaient formés du même iimon que nous , aussi iragiles et impressionnables que nous

puissions Tètre. S'ils souffrirent donc toutes ces cruelles maladies avec un cœur satisfait et joyeux, pourquoi ne pourrionsnous pas endurer au moins avec patience quelques maladies moins graves? Cur non poteris quod isti et utœ?

371. — Si la tribulatiou, qui ne vous laisse aucun repos, est la mort d'un enfant ou d'un neveu cliéri,ou de quelques autres parents très-proches, je ne veux pas vous conduire à l'école des Saints pour y apprendre la patience dont vous avez besoin dans de si pénibles épreuves , car il y a dans les histoires païennes des exemples célèbres, propres non-seulement à vous instruire, mais à vous confondre. Je rappellerai seulement ceux que cite saint Jérôme {Epist. ad Heliod.) : Uhi. Aiiaxagorœ ac Telamonis semper laudaia sententia : sciabani me genuisse mortalem {ita responderunt audita morte filii). Plato, Diogenes, Clittomachus, Carneades , Possidonius, proponunt inniimerabiles viras, et maxime Periclem et Xenophontem Socraticum, quorum alter, amissis duobus filiis, coronatus in concione disseruit; alter cum sacrificans filium audisset occisinn, deposuisse coronam dicitur, et eamdem capiti reposuisse, postquam in acie dimicanlem reperil concidisse... L. Paulus seplem diebus, inter duorum exeguias fdiorum triumphans urbem ingressus est. Prœtermitto Maximos, Catones, Gallos, Pisones, Brutos, Scevolas, Scauros, Martios, Crassos, Murcellos^ atque Aufidios, quorum non minor in luctu, quam in bello, virtus fuit, et quorum orbitates in consolafionis libro Tullius explicavit, ne videur potius aliéna, quam nostra quœsisse. Toujours on a exalté, dit le saint Docteur, la réponse que firent Anaxagoras et Telamon à ceux qui leur an- .nonçaient la perte d'un fils, quand ils dirent avec une imperturbable égalité d'àme : Je savais que j'avais engendré un mortel. Platon, DiQgèue, Clitomaque, Carnéade, l'ossidonuis nous proposent pour exemple d'autres personnages dignes d'admiration sur ce point, mais surtout Périclès et Xénophon ; le premier, un instant après la mort de ses deux fils, harangua le peuple sans quitter la couronne dont sa tète était parée; le se^ cond, après avoir appris la mort de son lils, pendant qu'il offrait im sacrifice, déposa sa couronne; mais lorsqu'il eut été informé qu'il était mort les armes à la main, il remit la couronne sur sa tète, ne manifestant aucun regret de cette perte. Lucius Paulus triompha durant sept jours à Home pendant qu'on célébrait les iuuérailles de ses deux fils. Je ne veux pas

citor oncoro les Maxime, les Catoii, les Gallus, lesPison, les Briitiis, les Scœvola, les Seaurus, les Martius, les Crassue, les Marcellus. les AufKlins, qui tous ne montrèrent pas moins de valeur dans les eoinhals qu'ils ne donnèrentdiîs preuves de leur patiente magnanimit»': dans les pénibles conjonctures ci les placèrent la mort de leurs proches.

37'-2, — Je dirai donc que si ces personnages, privés de toi'tv, lumière de la foi, qui ne croyaient pas qu'à la vie présente pM «nccéder une vie souverainement heureuse, une béatitude éternelle, ineffable, vers laquelle se dirigent tous nos pas et nos désirs; si, dis-je, ces personnages déployèrent une si parfiite égalité d ame à la mort de leurs fils chéris, de leurs parents hs plus proches, quelle devra être notre conduite quand nous perdons ces objets de notre vil' attachement, nous qui pouvons espérer que ces chers détunts sont entrés, en quittant une misérable existence, dans une vie heureuse, ont échangé une vie périssable en une vie éternelle? Comment devons-nous, je le répète, nous comporter, nous qui avons l'espoir de voir un jour dans la gloire ces personnes si tendrement aimées, et de vivre avec elles dans une perpétuelle félicité ?

373. — C'est justement en employant le même motif que saint Grégoire VII, reprit l'évêque Aragius, qui se laissait surmonter par la tristesse de la perte de ses proches parents, en l'exhortant à la patience : Hortor, quiesce dolere, desine tristis esse. Nam indecens est de illis tœdio afflictionis addiici, quoscrC' dendnm est ad vernm vitam moriendo pervenisse. Nos gui novimus, qui credimus, qui docemus, contristari nimium de obeuntibns non debemus, ne qnod apud alios pietatis speciem tenet, hoc magis nabis cxdpa sit. Nam difftdentiœ quodarn modo genus est contra hoc quod quisque prœdicat, torqueri mœstitia, dicente apostolo : Nohimiis aiitem vos ignorare, fratres, de dormientibus, ut non contristemini , sicut et cœteri qui spem non habent. [Epist., 14). Cessez, je vous prie, dit le saint Pape, de vous at* trister plus longtemps et de nourrir cette noire mélancolie dont votre cœur est affecté; car il ne convient pas qu'on se laisse sulx juguer par l'affliction quand on a perdu des personnes dont oi! peut croire que la mort a été le signal de leur introduction dans une vie meQleure. Nous qui enseignons, nous qui faisons profession de croire ces choses dont nous avons une parfaite connaissance, nous ne devons pas nous livrer à des regrets ex-

cessifs sur la mort d'autrui, afin que ce qui semble un effet de notre compassion et de notre sensibilité, ne devienne pas un acte coupable. C'est comme un défaut de confiance de se laisser subjuguer par la tristesse, contrairement à ce que nous prêchons aux fidèles, car TApôtre nous dit que nous ne devons pas nous contrister de la mort des autres, comme le font ceux qui n'ont aucune espérance des biens éternels. Ce sont là des sentiments très-propres à rafî'ermir la patience dans le cœur des personnes désolées de la perte de leurs proches.

374. — Finalement, si la tribulation qui vous abat est de l'ordre spirituel comme nous le voyons souvent arriver chez les personnes qui s'appliquent à la méditation et qui s'efforcent d'airlver à la perfection chrétienne, vous trouverez autant d'exerLples de chrétiens qui vous encourageront à la patience, au milieu de ces angoisses, qu'il y a de saints que l'Église a inscrits dans le catalogue de ses héros. Êtes-vous dans vos oraisons tombé dans la sécheresse, l'aridité, et comme dans une sorte d'insensibilité pour les choses surnaturelles? Elle éprouva plus que vous cette aridité, une sainte Thérèse qui, pendant dix-huit ans, vécut plongée dans une pénible désolation : elle la supporta néanmoins avec patience, et n'abandonna pas pour cela ses pratiques habituelles. Éprouvez-vous des peines à cause des tentations sensuelles? L'Apôtre des nations en était plus que vous tourmenté, lui qui avait à ses côtés un esprit impur qui ne cessait de l'assaillir par des suggestions de ce genre ; néanmoins il les supporta sans murmures quand Dieu lui eut appris que la vertu n'a aucune souillure à redouter de ces pensées perverses, lorsqu'on les éprouve malgré soi, et même que la vertu en devient plus parfaite et la pureté plus angélique. Êtesvous en butte à des pensées de défiance, de désespoir, de blasphème , d'impiété et d'autres horribles turpitudes? Elle eut à en éprouver encore de plus violentes, le séraphin du Carmel, sainte Madeleine de Pazzi qui, par une extase du divin amour, fut transportée dans une sorte de fosse aux lions infernaux, afin d'y faire preuve de sa constance, et qui y souffrit pendant plusieurs années, avec intrépidité, les assauts des tentations les plus violentes. Pourquoi donc ne pourriez-vous pas supporter avec la même patience de pareilles angoibses, que des personnes plus avancées que vous dans la vie spirituelle ont pu souffiir

avec une si admirable conformité à la volonté de D'ienl Cur tu noji puferis, quod isti et ùtœ?

375. — Mais j'écoule les raisons que vous pourriez m'objectcr pour prendre en main la défense de vos mouvements inii>aticnts. Ces dilTérents saints et tant d'autres que vous mentioniu'z dans le présent chapitre, étaient assistés d'une grâce extraordinaire que Dieu leur accordait pour les lortifier. Qu'y a-t-il donc de merveilleux dans cette patience avec laquelle ils portaient si joyeusement d'aussi lourdes croix? Mais on ne saurait exiger de nous, qui sommes fragiles et qui ne sommes pas dignes d'autant de miséricordes célestes, on ne saurait, disonsnous, en exiger une si héroïque résignation ? Voilà tout justement l'objection à laquelle répond saint Augustin, et c'est cette réponse qui fortifiait de mieux en mieux la vie pure à laquelle il voulait se consacrer. Tu non poteris quod isti, et istœ? An vero isti, et isid' in se ipsis yossunt, ac non in Domino Deo sua ? Dominus eorum me dédit cis. Quid id te stas, et non stas ? Projice te in eum: Noli metuere , non se subtraliet ut cadas. Projice te in €um,excipiet te, et sanabit te. [Confess. lib. viii, cap. H). Quoi, vous ne pourrez pas ce qui est possible à tant d'autres, de tout âge et de tout sexe ? Est-ce par eux-mêmes qu'ils le peuvent , et n'est-ce point par la vertu toute-puissante de leur Seigneur et de leur Dieu ? C'est lui qui se donne à eux, pourquoi vous appuyez-vous sur vous-même, et ne voyez-vous pas que c'est être sans soutien que de n'en avoir pas d'autre que soi-même? Dieu vous tend les bras, jetez-vous dans son sein. Il ne se retirera pas et ne vous laissera pas tomber. Jetez vous y donc hardiment, il vous recevra et vous guérira de toutes voS faiblesses. {Traduct. de l'édit. de 1676). Ces paroles, si on les applique à notre sujet, signifient que les Saints ont agi ainsi par le secours de Dieu, que le Seigneur nous accordera cette grâce, si nous la demandons sans relâche , et si, nous méfiant de nos forces, nous nous jetons avec confiance dans les bras de son infinie miséricorde •

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