‹ Guide ascétiqueChapitre 50 sur 89 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ON Y EXPOSE TROIS DEGRÉS DE PERFECTION AUXQUELS PEUT g'É- LEVER LA VERTU DE PATIENCE.

376. — Premier degré de la vertu de patience. Il consiste à comprimer la tristesse de telle manière qu'elle ne tombe pas dans Texcès. Quand l'adversité fond sur nous, on ne se livre pas à des actes extérieurs d'impatience , on ne se répand point en plaintes, en murmures, en lamentations et autant qu'il est possible on ne manifeste pas sa douleur sur le visage et en faisant des gestes qui en sont l'expression. En voici deux raisons. Premièrement, parce qu'en ne permettant pas à son intérieur de s'épancber en démonstrations qui décèlent l'agitation de Tàme^ on parvient à calmer peu à peu celle-ci, de même que pour éteindre les flammes d'un feu violent il suffit d'en fermer exactement le foyer. Secondement , parce qu'il n'est rien qui édifie autant notre prochain que quand il nous voit conserver une certaine égalité d'âme dans les tribulations. Cassien raconte {Coll. 19, cap. 1) que l'abbé Paul, se trouvant à diner avec d'autres moines fort nombreux, voulut éprouver la patience d'un de ses disciples et en donner un exemple à la pieuse assistance. A cette fin , il profita d'un oubli de ce disciple à porter sur la table, au moment où il le fallait, je ne sais quelle sorte de mets. Et alors il lui appliqua un soufflet si bruyant, que ceux qui n'avaient pas vu le mouvement de sa main, purent comprendre par le bruit du coup ce dont il s'agissait. Le très-patient jeune homme, à un coup si violent et si déshonorant, ne proféra pas un seul mot, ne murmura point en lui-même , ne laissa paraître sur son visage aucune altération, ne baissa point les yeux, en signe de tristesse, et -son vijsage ne changea point de couleur. Il devint pour cette religieuse assemblée un tel sujet d'édification que tous en furent dans l'admiration et en répandirent la renommée dans tous les monastères de l'Egypte. Tant il est édifiant pour tout le monde de contempler une pareille inipertur])abililé sur le front d'une personne éprouvée par quelque grave humiliation

377. — Deuxième degré. Après avoir telleinen.t réprimé les sens extérieurs, afin qu'il ne s'y maniieste aucune marque d'iai-

patience, la personne spirituelle doit s'occuper de modérer son intih'icur et en expulser toute tristese , y calmer toute douleur, toute aflliotion , tout abattcmeut , et faire régner la paix et la sérénité dans son cœur. Pour arriver à ce but , quand une trlbulatiou siirvieut, il faut aussitôt api»liquer son attention aux raisons et aux exemples plus haut exposés, mais surtout à ce qui a fait sur l'esprit en ce genre la plus profonde impression, et en y fixant ses réflexions , tâcher par ce moyen d'émettre des actes de résignation jusqu'à ce que l'on soit parvenu à calmer entièrement la tempête qui commençait déjà à sévir dans l'àme et à y jeter la perturbation. Nous devons croire que telle fut la méthode employée par l'abbé Mutins pour con- 3erver son égalité d'àme au milieu des cruels déchirements qu'il eut à supporter non pas pour lui-même, mais pour son cher enfant, et qui, par cela même, étaient pins douloureux à son cœur paternel. 11 était entré dans le monastère avec son enfant dans le désir non-seulement d'assurer son salut personnel , mais encore celui de ce cher fils. Les moines, certains de l'innocence du fils , mais voulant éprouver la patience du père, s'exercèrent de mille manières sur ce pauvre enfant. Ils ne le revêtaient pas d'étoôes semblables à leurs habits, mais de haillons pourris et usés ; ils le couvraient de la tête aux pieds de toute sorte d'immondices, afin qu'il se montrât devant son père dans un état aussi dégoûtant. Ils le frappaient si souvent, et ces mauvais traitements étaient si fréquents, qu'il ne paraissait jamais devant l'auteur de ses jours que baigné d'abondantes larmes. Avec tout cela, dit Cassien, le bon Mutins sut si bien régler son intérieur par des motifs d'amour de Dieu qu'il le préserva de toute agitation et rendit son cœur presqu'insensible aux mouvements de la nature. Cwnque taliter infans suh oculis ejus per cites singulos ageretur, pro amore nihilominus Christi^ et ohedientiœ viriute, rigida semper, et immohilia patris viscera permansenint. {De instit. renunt.lib. iv, cap. 27).

378. — On ht dans la vie de sainte Lidwine {Surius parte 2, cap. 1), qu'une femme, emportée par une fureur plus diabolique qu'humaine, entra dans la chambre de la sainte épouse de Jésus-Christ, et se mit à l'outrager par les injures les plus infâmes qu'il soit possible d'imaginer et de supposer dans la bouche d'une personne insensée que la rage a rendue frénétique. Mais la Sainte ne fit paraître aucune émotion, en enten-

dant ces paroles insultantes. Cette femme horriblement exaspérée, comme si c'était elle qu'on eût outragée, se mit à élever la voix comme une forcenée, et à mettre tout le voisinage en émoi. Tout cela ne put troubler le moins du monde l'inaltérable impassibilité de Lidwine. Tous les assistants restèrent comme stupéfaits d'une si rare patience. Cette impassibilité dans les outrages, est un très-haut degré de longanimité auquel il convient que tout chrétien aspire de tous ses efîbrts à parvenir, moyennant le secours de la grâce divine.

379. — Le troisième degré, consiste à souffrir les tribulations avec joie et avec allégresse. C'est le plus haut degré de la perfection dans l'exercice de la patience, où non-seulement on n'éprouve aucune sorte de peine , mais encore où l'on ressent du contentement. C'est à ce degré de perlection qu'était parvenu le grand Apôtre, car il nous dit sans détour : Superabiindo gaudio in omni tribulatione nostra. (2. Ad Corinth. 7,4). Pour aussi grandes que soient mes tribulations, disait saint Paul, je tressaille d'allégresse et la joie remplit mon cœur qui ne peut la contenir. Placeo mihi in infirmitatibus meis , et in contumeliis , in necessitatibus, in angusiiis pro Christo. Je goûte des jouissances, répéte-t-il, et je me complais dans les tribulations, dans les persécutions, dans les angoisses que j'endure pour l'amour de Jésus-Christ. C'est à ce degré encore qu'était parvenu le Prophète royal, qui voyait s'accroître dans son cœur les consolations et les ineffables joies, en raison de l'accroissement de ses peines et des maux qui fondaient sur lui. Secundum multitudinem dolorum meorum in corde meo consolationes tuœ lœtiflcaverunt animam meam. {Psalm. 93, 19). A ce haut degré s'étaient élevés les Apôtres , qui , après avoir reçu des affronts et des insultes, nageaient dans le sein de l'allégresse comme g'ils avaient recueilli des honneurs, des éloges et des applaudissements. Illi quidem ibant gaudentes a conspectu concilii, quoniam digni habiti sunt pro nomine Jesu contumeliam pati. (Act. cap. 5, vers. 41),

380. — J'avoue que ce degré de patience est d'un difficile accès pour notre fragile nature , qui ne redoute rien tant que les souffrances. Néanmoins , si l'on veut s'exercer courageusement dans les deux premiers degrés de patience, en pesant mûrement les raisons que nous avons présentées et qui nous inspirent du goût pour les tribulations utiles à notre salut.

nous pouvons y parvenir avec le secours de la grftce de DieiL Ce qui peut encore contribuer à adoucir nos souffrances, et ni/^nie A nous los faire chérir, c'est de réfléchir qu'il n'est pas do marque plus sensible de l'amour de I>ieu pour une finie , et de la voir inscrite au nombre de ses plus chers élus , que de passer par les cruelles épreuves des fléaux qu'il lui envoie. H voidut lui-même endurer les plus cruelles souffrances dans cette vie mortelle, et il veut que ses enfimts chéris éprouvent des tribulations, selon la parole de l'Apôtre : Quem diligit Deus castigat, flagellât autem omnem filinm , quem recipit. {Ad Hebr. 42, 6). Cela est tellement vrai, dit saint Augustin, qu'il est impossible de vivre dans l'amitié de Jésus-Christ, qu'on ne mérite pas de porter le nom de chrétien , si l'on est exempt de toute tribulation ; car l'Apôtre a déclaré qu'on ne peut point vivre avec Jésus-Christ , si l'on n'est en butte à un grand nombre de peines. Si putas, te non hahere tribulationes , nonchim cœpisti esse christianus. Et 7ibi est vox Apostoli: Omnes quivolunt in Christo pie vivere persecutionem, patientur. {In Psalm. 55).

381. — Nous trouvons un grand motif de patience dans nos peines en considérant la belle conduite de cette bonne personne qui était sous la direction de saint Dominique , et dont le nom propre de Bonne, répondait si bien à ses vertus. (S. Ant. 3, part. Chr. lit. 23. e. 4, § 10). Cette excellente dame avait sur le sein un cancer si horrible , que cela ressemblait à une fourmilière de vermine; mais ce mal affreux lui était si cher, qu'elle le préférait à un bijou enrichi de pierres précieuses. Le Saint après avoir entendu, un matin, sa confession et lui avoir administré le saint viatique, la pria de lui montrer l'ulcère qu'elle tenait caché. Bonne obéit, et le saint patriarche en voyant la multitude , la grosseur et l'acharnement des vers qui dévoraient ses chairs, s'empressa de recouvrir cette horrible plaie, tant elle était dégoûtante. Cependant, édifié d'autre part d'une patience si héroïque, le Saint pria sa pénitente de lui donner un de ces vers qui lui serpentaient sur la poitrine. Elle ne voulut pas lui accorder cette demande, en disant que c'était pour elle un trésor trop précieux. Elle finit par y consentir sur la promesse que lui fît saint Dominique de lui restituer ce ver. Le Saint le prit donc, et pendant qu'il le considérait avec stupeur entre les doigts, le ver se changea à l'instant en une pierre précieuse.

Les frères qui étaient présents, frappés d'étonnement à ce prodige, prièrent saint Dominique de garder ce précieux objet, en mémoire de ce miracle. Mais la malade se mit à exhaler de vives plaintes, et à prier avec instance le Saint de lui rendre ce qui lui avait été seulement prêté. Son vœu fut exaucé, et Borne le remit pleine de joie sur son sein où la pierre précieuse redevint un ver comme auparavant et se remit à la ronger. Voilà comment les âmes saintes qui comprennent le haut prix des souflrances reçoivent les tribulations , non -seulement avec calme , mais considèrent les douleurs comme une joie , les maladies comme des faveurs , les plaies comme des bijoux , et les vers même comme des diamants.

382. — Pour compléter ce qui se rélère à notre sujet qui est la patience dont nous avons parlé jusqu'à ce moment, il faut remarquer que c'est une vertu potentielle, ainsi qu'il a été dit, et en même temps une partie intégrante de la vertu cardinale de la force, puisqu'elle est indispensable pour son intégrité. Mais il est encore d'autres vertus, qui, nécessairement concourent à la perfection et à l'intégrité de la lorce, et qui, par la même raison, sont des parties intégrantes de la force. Ce sont, d'après saint Thomas, la confiance, la magnanimité et la persévérance. Nous avons déjà dit que la vertu de force a deux fins principales, qui sont de braver les grandes tribulations avec une hardiesse modérée pour les repousser, et puis de supporter ces tribulations d'une manière intrépide. Quanta ce qui concerne la première de ces fins, le Docteur angélique nous dit (2. 2, Qu. 128, art. 1, in corp.) : que les parties intégrantes sont la confiance et la magnanimité, et que quant à la seconde, ces deux parties sont la patience et la persévérance. Parla confiance, on n'entend pas ici l'espérance théologique par laquelle on considère Dieu comme tout puissant et fidèle dans ses promesses, mais on veut parler de cette espérance que l'homme possède en lui-même quoiqu'elle doive être aussi subordonné? à Dieu, comme étant un de ses dons, selon le même Docteur !j Spes gua guis de Deo confidit, ponitur virtus theologica, uj supra habiliim est : Sed per fiduciam, gnœ rrnnc ponitur fortitu* dinis pars, homo habet spem in se ipso, ta.men sub Deo [Eod. loco art. \, ad 2). Cette confiance rend celui qui la possède prompt et ardent à aûronter les maux pour s'en affranchir. La magnanimité fait que la personne ne perd pas courage en livrant

de pareils assauts, [tarce qu'elle est une vertu qui se porte à rextHution des uraiules choses, avec une j\me élevée. Four ce qui est ùe la deuxièuie tiu qui est de souûrir de grands maux, la patience et la persévérance sont les parties intégrantes de la force ; car la patience tempère la tristesse qui accompagne les grands maux et les rend supportables. Puis, la persévérance empêche de perdre courage quand on a ces maux à soulMr pendant longtemps, comme dit l'Apôtre : I\o7i dcfatUjemini, animis vestris déficientes. {Ad Hebr. cap. 12). Car si la persévérance, selon ce qu'en dit saint Thomas, n'est autre chose qu'une permanence stable et fixe dans une même chose, perseverantia est in ratione bene considerata stabilis, et perpétua perinansio, il s'ensuit que la persévérance ne devra être autre chose qu'un état de stabilité et de constance dans les maux qu'on endure, sans se laisser abattre. Ou peut conclure de tout ce qui vient d'être dit, que si la vertu de force est soutenue par ces quatre vertus intégrantes, elle nous fera surmonter généreusement et peut-être encore héroïquement les maux les plus graves qu'il soit possible d'avoir à subir dans cette vallée de misères, où nous sommes de toutes parts en butte à leurs attaques.

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