CHAPITRE III
«N EXPOSE LES RUSONS POUR LESQUELLES LA CHASTETÉ ÉLÈVE A LA SAINTETÉ ET NOUS REND SEMBLABLES AUX ANGLS DU CIEL.
405. — Touto notre perfection et sainteté, consiste, comme je l'ai déjà dit avec le Docteur angélique, dans l'union de notre âme avec notre dernière fin, qui est Dieu. Toute la beauté des anges, non point en ce qui regarde leur nature , mais en ce qui concerne une perfection de la grâce, réside dans celte union avec Dieu, par le moyen d'une charité consommée. Or, à cette union plus qu'à celle qui résulte de toute autre vertu morale, se rapporte la chasteté , car elle nous fait ressembler beaucoup mieux que toute autre vertu aux habitants du céleste séjour. Je n'aurais pas eu la hardiesse d'avancer une telle proposition en l'honneur de la chasteté , si je ne l'avais entendue sortir de la bouche de l'éternelle vérité : Beati mundo corde, nous dit le divin Sauveur, quoniam ipsi Deum videbunt. {Matth. 5, 8). Heureux ceux qui sont purs et dont le cœur est sans tache , parce qu'en cette vie, ils verront Dieu à travers les voiles de la foi, par le moyen d'un simple regard de contemplation, et qu'ils le verront face à face dans l'autre vie, par le moyen de la vision bienheureuse, et qu'en le voyant, ils s'uniront à lui en proportion de la prérogative qui leur en sera donnée , pour les récompenser de leur pureté. C'est pourquoi saint Augustin en conclut que la chasteté occupe un rang éminent et glorieux parmi toutes les vertus, parce qu'elle seule, dit-il, nous fait voir Dieu dans celle vie autant que cela est posbibl^;, et nous le
dévoile [>l('iiH-moiit dans la vie liitiirc. An contraire, le vice opposé à la thastflé nous rend souverainement malheureux, parce (|u'eii cette vie, il notis éloigne beaucoup de Dieu, et que dans l'autre, en nous le dérobant tout à fait, il nous plonge dans des peines éternelles. Gtoriostim, et insitjncm inter cœteras îirtxites castitas et munditia locum tenct ; quia ipsa sola est^ quœ mundas mentes homimim prœstai videre Deum. IJnde ipsa Veritas ait : Beati nuindo corde, qnoniam ipsi Deum videbunt-, ac si e contrario diceret ; illi vero miseri sunt, quorum corda sunt camali concupiscentia lolluta, quia œternas merguntur in panas. {Serm. de temp. 24.9).
406. — Ensuite, la raison pour laquelle l'impureté nous éloigne si fort de Dieu , et la pureté nous eu rapproche tant , est d'une parfaite évidence, parce qu'il n'y a rien qui obscurcisse et enveloppe une âme d'aussi épaisses ténèbres et la rende moins propre à la connaissance des choses divines, que l'impureté. Au contraire, il n'est rien qui éclaire autanl^'intelligence, qui l'illumine autant et l'élève jusqu'aux sublimes hauteurs des choses divines, que la pureté de l'âme et la chasteté corporelle. Cela est si vrai, que saint Thomas veut que le propre de la chasteté soit principalement la contemplation des choses divines, où l'on considère d'un regard simple et fixe les perfections de Dieu. Si guis abstinet a delectationibus corporalibus , ut liberius vacet contemplationi , pertinet hoc ad rectitudinem rationis. Ad hoc enim pia virginitas ab omni delectatione venerea abstinet, ut liberius divinœ contemplationi vacet. Et encore ailleurs : Virginitas ordinatur ad bonum animœ secundum vitam co7itemplaiivam, quod est cogitare ea quœ Dei sunt. (2. 2. Qu. 152, art. 2 e/ 4]. Tous ces enseignements sont appuyés sur un solide fondement, qui n'est autre que la doctrine de l'Apôtre , où il établit que la privation de tout plaisir charnel est souverainement utile pour l'oraison. C'est comme si l'on disait que cette abstention dispose admirablement l'âme à recevoir cette lumière par le secours de laquelle on contemple dans l'oraison les choses divines. JSolite fraudare invicem, nisi forte ex consensu ad tempus, ut vacetisorationi. (i. Ad Corinth. 7, 5).
407. — Mais, s'il est vrai que la chasteté, beaucoup mieux que
toutes les autres vertus, facilite l'intelligence des choses divines,
qui ne voit qu'elle a pour singulière prérogative la faculté de
rapprocher de Dieu notre volonté, et de l'unir à lui par les
liens du saint amour? En eûet, de même que le rayon du. soleil est le véhicule de la chaleur qui réchauffe les corps subluuaires, de même aussi, la connaissance des perfections divines est celui de la sainte ardeur qui allume en nous les flammes de la chasteté, et nous identifie pour ainsi parler avec Dieu même. Qui adhceret Domino, unus spiritus est. (i. Ad Cor. 6, 17),
408. — Dieu voulut donner un illustre exemple de cette vérité dans la personne même de saint Grégoire de Nazianze. (Rufin. in prologo ad libros S. Greg. Nazianz.). Ce Saint, dès ses plus jeunes années, fut un jaloux gardien de sa pureté. Les mauvais exemples de ses égaux, les illusions des sens et les occasions dangereuses ne purent jamais souiller son innocence virginale. Pendant qu'il étudiait à Athènes les sciences philosoi>hiques, il eut, un jour, la vision suivante : Il lui semblait qu'il était assis, lisant je ne sais quel livre, et que de chaque côté se tenaient deux belles femmes d'un extérieur vénérable, l'une à droite et l'autre à gauche. Le chaste jeune homme, gardien sévère de son innocence, considérait ces femmes d'un œil inquiet, et prenant un ton de mauv^se humeur il leur demandait qui elles étaient et ce qu'elles voulaient de lui. Ne craignez rien répondirent-elles, nous sommes vos amies et nous nous tenons sans cesse à vos côtés. L'une dit : Je suis la Chasteté, et l'autre à son tour dit : Je suis la Sagesse. Dieu nous a envoyées ici pour demeurer toujours avec vous, parce que dans votre cœur, chaste et pur, vous nous avez préparé une demeure digne de nous. Missœ sumus a Domino iecum habitare, quia jucundum nobis, et satis mundum in corde tuo habitaculum prœparasti. Après avoir dit ces mots elles disparurent, nous laissant ce précieux enseignement que là où se trouve la chasteté, là aussi se rencontre la sagesse, c'est-à-dire une connaissance de Dieu pleine de charme, comme l'expUque saint Thomas, qui nous fait voir la divinité d'une manière tout à fait intime, et nous facilite, par-dessus tout, le moyen de nous unir avec elle par le lien de charité. Saint Paul avait donc bien raison de dire que la chasteté rempUt l'àme d'une sainte habitude de piété, puisque cette vertu est la source de la sanctification. Notre divin Sauveur affirme donc aussi, avec raison, que les personnes chastes se rendent semblables aux auges ; Neque nubenif neque nuOentur; sed eruni
sicut angeli Dci in ccclo [Malth. 22, 30), parce que leur pureté augcliiiiie les maiiitiLut eu union avec Dieu, de même que les esprits célestes lui sout iutimemeut unis dans le séjour de la glou-e.