A LA CONNAITRE AVEC LES SEULES LUMIÈRES DB LA BAISON
•409. — C'est bien ''î, sans doute, un grand sujet d'éloges pour la vertu de r'.rtiteté, qu'on n'en puisse pas connaître les hautes prérogatives si l'on n'est pas éclairé des célestes lumières de notre sainte foi ! Les savants de l'antiquité portèrent leurs regards sur cet tu l^elle vertu, mais ils ne purent point en découvrir les mérites parce que leur intelligence n'était pas illuminée des clartés surnaturelles et divines. Aristote, cet aigle de l'intelligence, la counut si peu qu'à peine il la jugea digue de figurer dans la cali;gorie des vertus. Il n'en parle en effet que comme d'un certain reflet de vertu, en tant que c'est, nous dit-il, une voie et une aptitude à l'acquisition des autres vertus morales. ( Arist. 7, Ethic). Platon porte la folie sur ce point jusqu'à prétendre, comme le rapporte saint Augustin, qu'il s'est gravement fourvoyé en vivant dans la continence, et que poiu" réparer cette grande erreur ce malheureux en vint jusqu'à offrir un sacri ice à la déesse Nature, mère de toutes choses. Plato sacrifie sse naturœ perhibetur ut {perpétua ejut continentia) tanquam peccatum aboleretur. {Lib. de vera relig., cap. 3). Et le fameux. Socrate n'eut pas honte d'avouer qu'il nourrissait dans son cœur des affections impures, bien qu'il eût l'air de pratiquer à l'extérieur la continence, ainsi que nous le dit Cassien. En effet, un physionomiste ayant dit en présence des disciples de Socrate que leur maître était adonné aux impudicités les plus monstrueuses, ceux-ci, pleins d'indignation, se soulevèrent contre cet individu et voulaient le mettre en pièces pour venger la réputation de leur maître. Mais Socrate leur dit : « Arrêtez , car ce que cet homme vient de dire ne m'est pas faussement imputé, seulement je m'abs-
tiens cÎG tomber, à rextérieui-, dans les excès qu'il, me reproche. Quiescite Sodales, etenim sum, sed me contmeo. Aperfissime igitur non solum assertione nostra, sed etiam ipsorum {nempe pJiilosophorum) profcssione monstratur, consummationem tantummodo hnpudicitiœ , id est commixtionis hirpitudinem violenta ah illis necessitate compressam , non tamen desiderium de cordibus eorum et oblectationem illius passionis exclusam. {Cassian. Collât. 13, cap. 5). G^est pourquoi cet illustre ascète ist d'avis que non seulement les anciens philosophes n'ont Boint pratiqué la vraie chasteté , mais qu'ils ne sont pas inème arrivés à sa connaissance avec tout le secours de leur philosophie ; car s'il est possible d'admettre qu'ils se sont abstenus de certaines actions impures plus énormes que d'autre.^, ils n'ont tenu aucun compte de la pureté de cœur dan;* laquelle cette vertu réside comme dans le siège qui lui e.ii propre et y étale ses charmes innocents : Philosophos nuu'giiam credendum est talem animi castitatem, qualis a nobis exiyitiir, assecutos, quibus wjungitw, ut non solum fornicatio, sed ne immunditia quidem nominetur in nobis. Habuerant autem illi quamdam portiunculam castitatis , id est abstinentiam carnis , ut tantum a coitu iibidinem coercerent : Hanc autem internam mentis, ac perpetuam corporis puritatem non dicam opère assequi, sed nec cogitatione potuerunt.
410. — TertuUien en dit de même pour ce qui est des femmes païennes qui ne connaissaient pas le vrai Dieu; il affirme qu'il n'y avait en elles aucune continence. A fœminis naiionum abest continenlia verœ piidiciliœ, quia nihil verum in his quœ Deum nesciant prasidem, et magistrum veritatis. {De cultu fœminar). Et saint Augustin en donne la raison par nous alléguée, c'est-à-dire que quand on est privé de la lumière de la foi il peut bien exister im certain masque de chasteté, mais non point une chasteté véritablement conjugale ou de veuve, ou de vierge. Ver a igitur pudicitia sive conjugalis, sive vidualis, sive virginalis, dicenda non est, nisi quœ verœ fidei mancipalur. [Lib. i, de Nupliis, cap. 4). La foi seule, en effet, nous découvre tout ce qu'il y a de beau, d'estimable et d'aimable dans la chasteté; elle nous fait voir les immenses avantages qui ornent une àme dont elle est le trésor et nous donne l'intelligence des biens éternels qui en sont le digne salaire. Si l'cr vaet de côté les motifs légitimes sur
lesquels se fonde, dans la i»r;iti([iie, la vertu de chasteté, tonte raison ot tout Instre de verln en dis[iaraîl, cl il n'en reî;te plus qu'une vaine image. Si donc l'àme u'est j>as éclairée par la loi, elle ne saurait, avec les iaibles lumières de la raison, parvenir à reconnaître dans la chasteté les motifs certains de l'estinic (jne méritent ses charmes d'autant plus délicats qu'ils sont plus éloignés des sens et tout-ci-fait spirituels. Sans nul doute on s'abstiendra de quelque action honteuse par un sentiment de pudeur et de respect humain, par crainte d'encourir quelque déshonneur et de s'exposer à quelque infamie, mais ce ne sera point i)ar un motii de véritable vertu ; ou sera donc chaste en apparence, mais nullement en réalité. C'est ainsi que se vérifieront ces paroles de saint Augustin, quand il dit que chez les païens il n'existe point de véritable vertu, parce qu'il n'y a pas chez eux le flambeau de la vraie foi : Non est in ethnicis vera justifia, quia jiislus ex fide vivit. {Lib. iv, in Jidicm. Pelagian, cap. 3).
411. — Il ne faut point m'objecter l'exemple fameux de chasteté que donna parmi les païens une Lucrèce, dame romaine, qui, gravement insultée dans son honneur par le fils du roi Tarquin , en fit la révélation à son mari Collatinus et à son parent Brutus, en les engageant à mi tirer vengeance et puis se donna la mort de ses propres mains. Cet acte ne lui fut pas inspiré par un amour de la chasteté , mais bien plutôt par la faiblesse de son àme qui ne fut pas capable de supporter cette injure et de se résigner à l'infamie d'un pareil outrage. Un acte véritablement héroïque de chasteté , c'est celui que rapporte Eusèbe au sujet de Sophronie, dame romaine, non moins distinguée par sa naissance que Lucrèce , mais que sa foi rendait encore plus illustre. {Euseb. lib. iv. cap. 17). Celle-ci, non moins douée de beauté que l'épouse de Collatinus, fut l'objet de l'impure convoitise du tyran Maxence qui, désespérant de vaincre son obstination et ses refus, prit le parti de la violence en envoyant des émissaires chargés de la conduire au palais impérial. Elle en fit part à son époux, qui était préfet de Rome, en l'instruisant du honteux message qu'elle venait de recevoir. Mais le voyant dans le trouble et la douleur à cause du danger où Sophronie se trouvait, de perdre l'honneur ou la vie , elle dit aux émissaires d'attendre quelques instants pour qu'elle pût soigner sa parure. Puis elle se retira dans sa chambre, non point po'ir
orner son corps de vaines parures , mais pour se recomraan ardemment à Dieu, en le conjurant de la secourir dans une au pénible conjoncture. Pendant qu'elle priait, son cœur se sen animé d'une impulsion extraordinaire de l'Esprit-Saint , eL saisit un poignard et se le plongeant dans le sem, elle tomba victime volontaire de son amour pour la sainte pureté. Ce fut ici im acte héroïque de chasteté^ parce que la chaste matrone inspirée du ciel se donna la mort, non point pour éviter le déshonneur qui accompagne le péché, mais pour se soustraire au péché lui-même, qui entraîne après lui comme châtiment le déshonneur et la honte. Sophronie voulut mourir non point pour venger la tache faite à son honneur , mais pour ne pas souiller la candeur et la beauté de ses mœurs chastes et honnêtes.
412. — Le même auteur {Lib. 8 cap. 42) raconte un fait non moins héroïque au sujet d'une mère et de ses deux très-honnêtes filles, qui affrontèrent courageusement la mort pour ne pas tomber entre les mains d'hommes impudiques et dissolus. Ces trois personnes étaient conduites par des soldats à Antioche, ou pour y être immolées ou pour y être exposées à un libertinage plublic si elles ne renonçaient pas à la foi. La mère, profondément affligée de la barbare violence qu'on exerçait sur elle et sur ses filles chéries, leur adressa ces paroles : Quid ergo nunc agimus, videtis , quia omnis ista vis aut a Deo fios studet, aut a pudicitia separare. Prostituentur ergo publicis lupanaribus membra, gucB aer perte ipsepublicus habuit incognita ? Non, gucBso, filiœ, quia nec tam parva nobis in Deo fides est , ut mortem pertimescamus , nec tam despecta pudicitia, ut vivere etiam cum turpitudine cupiamus. Prœveniamus carnificum impuras manus , et impudicorum prœripiamus incursiis , mundumque hune, qui nos ad impuram, et impudicam comjcllit et pertrahit viam , pura et pudica morte damnetmis. Voyez , mes chères filles , à quelles extrémités nous sommes réduites. Toute la violence que nous font ces barbares n'a d'autre but que de chasser de notre cœur la pureté et la foi. Sera-t-il vrai que vos corps dont la virginité est intacte et qui a été l'objet de mes soins attentifs , cette pudeur que j'ai mise à l'abri des regards publics , que tous ces trésors d'innocence et de pureté soient exposés dans des lieux infâmes ? Qu'il n'en soit pas ainsi , mes chères filles, et qu'un tel malheur ne fonde pas sur nous. Notre foi n'est pas encore assez faible pour que la crainte de la mort
«oit oai>;iMo de nous on dépouiller. Notre honneur n'pst pn«i n«i«ez ▼il pour que nous eu ayons moins d'estune que de nofp" vio. Prtivenous, mes filles, prévenons l'impur eontact des mains de ces barbares, devancions leurs insultes et par une mort glorieuse brisons la trame de l'existence qui nous enchaîne à i e monde trompeur qui, par d'aussi étranges violences, voudrait nous asservir à une vie impudique. Courage, mes fdles, plutôt une mort honorable qu'une existence infâme ! Ces paroles enflammèrent d'une ardeur extraordinaire le cœur de ces deux honnêtes filles et les déterminèrent à mépriser la mort pour détendre le trésor de leur virginité. Lorsque la mère les vit remplies de ce feu sacré que l'Esprit-Saint avait allumé dans leurs cœurs, elle attendit que le chariot arrivât sur les bords d'un fleuve et rayant fait arrêter sous quelque prétexte de nécessité pressante, elle descendit à terre avec ses filles. Mais pendant que les soldats, par un reste de pudeur naturelle, avaient détourné les yeux, la mère se lança la première dans l'eau et aussitôt ses filles imitèieut son acte de courage. C'est ainsi que ces blanches colombes, devenues encore plus pures au sein des ondes, passèrent du lit Je ce fleuve à l'éternel gloire. Qu'elle vienne donc maintenant «ur ces rives la païenne Lucrèce pour y apprendre ce que c'est que l'héroïque chasteté par l'exemple de ces généreuses filles, qui se donnèrent la mort, non point par un sentiment d'indignation ou par une furieuse rage de venger l'outrage fait à leur pudeur, mais par amour et par zèle de défendre celle-ci qui leur était inspirée, non par une passion turbulente, mais par un mouvement de sainte énergie dont les animait leur céleste Époux.
■413. — Si jamais le présent livre tombait dans les mains de quelque jeune évaporé ou de quelque jeune personne folâtre qui, pour un regard caressant ou par quelque parole flatteuse, laissent se flétrir le lis de leur pureté, et qui, soit par une pensée mauvaise, soit par ime suggestion impure, se laissent entraîner à le fouler aux pieds, oh ! combien ils auraient à rougir en se mettant en parallèle avec ces invincibles héroïnes qui se donnèrent volontairement la mort pour ne pas se laisser ravir cette belle fleur ! Que les païens ne fissent presque aucun cas de la chasteté, je le comprends parfaitement : c'étaient de malheureux aveugles qui ne pouvaient pas en admirer la rare beauté, ou bien, s'ils avaient des yeux, c'étaient des organe»
charnels qui ne pouvaient pas voir une beauté qui ne tombe pas sous les sens. Mais qu'un chrétien qui a les yeux de l'âme illuminés par le flambeau de la foi, un chrétien qui connaît les charmes de cette vertu, qui peut apprécier les prérogatives, l'utilité, les avantages que cette vertu procure aux âmes qui savent la pratiquer; qu'un chrétien, dis-je, n'en ait point d'estime, mais au contraire l'outrage, la foule aux pieds, la dédaigne pour un plaisir vil et momentané, c'est ce que je ne comprends pas.